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Multi-culture

Cheick Tidiane Seck, le guerrier malien

Julien Truddaïu Julien Truddaïu
5 juin 2013

Surnommé par ses amis le « Black Bouddha », Cheick Tidiane Seck est un artiste au sens noble du terme. Multi-instrumentiste chevronné, le malien sort un troisième album se lançant pacifiquement dans la bataille des idées.

Pour ceux et celles qui ne connaissent pas encore le nom de Cheick Tidiane Seck, il leur faudra remonter un peu dans l’histoire contemporaine de la musique soul, jazz et africaine de l’Ouest. Multi-instrumentiste mais surtout claviériste talentueux, celui que ses amis surnomment « Black Buddha » a fait ses premières armes avec le Super Rail Band [1] à Bamako pour ensuite accompagner comme sideman les plus connus des artistes de la « musique noire », comme Salif Keita, Oumou Sangare, Archie Shepp mais aussi le pianiste de jazz Hank Jones, Miriam Makeba ou encore Nina Simone. En pleine guerre au Mali, Monsieur Cheick sort la troisième galette en son nom intitulée « Guerrier »… Celui de la musique et de la paix.

L’homme vogue depuis longtemps entre Bamako et Paris. C’est l’un des traits d’union de l’importante diaspora malienne en France. C’est donc entre ces deux capitales qu’il a posé ses instruments pour enregistrer, en solitaire, son dernier projet. Cheik Tidiane Seck assure tout : la production, l’écriture, l’interprétation. Un ingé-son, une centaine d’instruments, un millier d’idées et en avant !

« Un peuple, un but, une foi. Un et indivisible  »

Le résultat est musicalement saisissant. L’album s’ouvre sur un « Kile Bora » qui restera dans les annales du groove en 2013. Un mélange de musique mandingue [2] et de rythmes futuristes, le tout dans un tourbillon de soul-funk. La voix ou plutôt les voix du musicien soutiennent, accompagnent et proclament la devise de la nation malienne : « Un peuple, un but, une foi. Un et indivisible ». Puis, la musique semble s’apaiser avec ce « Fere Na Fere ». Le groove est toujours là, soutenant le rythme des esclaves frappés sur la calebasse. La musique est plus calme, mais le propos ne l’est pas. Le musicien déclame ses revendications : « Tournons le dos à ce nouvel ordre mondial où l’Afrique n’est pas conviée à la table des négociations.  »

« Quelle est donc la peur qui a fait de l’immigration un problème ?"

Le ton politique de celui qui se dit encore et toujours guévariste ne faiblit pas avec « Emigrants » : « Et si la mer ou le désert nous livraient leurs secrets, Sahara, Melina, Ceuta, le monde devrait faire son mea culpa.  » Du vécu pour celui qui débarqua dans les années 80 à Paris, fuyant la dictature de Moussa Traore (1968-1991). « Quand je suis arrivé en France, en 1985, j’en ai beaucoup bavé. J’étais déjà assez connu en Afrique de l’Ouest et tout d’un coup je n’étais plus rien. » Né Soudanais français, il était considéré comme un étranger. « Quelle ironie ! Il m’a fallu attendre dix ans avant d’obtenir un titre de séjour. Quelle est donc la peur qui a fait de l’immigration un problème ? La fortune dans le monde est et sera toujours mal distribuée. Et c’est pour ça que les gens ont le droit de migrer librement.  »

« En Chine, au Japon, James Brown ou Michael Jackson font danser »

Profusion de rythmes et tumulte de notes, à l’image de ce qu’explique le musicien : « L’héritage de ce que l’esclavage a laissé comme musique, fait danser la planète jusqu’à aujourd’hui. En Chine, au Japon, James Brown ou Michael Jackson font danser. C’est une révolution en réponse à la barbarie qui a précédé la naissance de ces musiques-là, qui se sont appuyées sur la tradition ancestrale africaine et la rencontre des fanfares de la musique du dominateur.  [3] »

Le voyage se poursuit dans le mélange de langues présentes sur le sol malien. Toutes les voix sont assurées par Monsieur Tidiane Seck lui-même. « Je n’osais pas chanter comme ça avant, sauf pour la direction d’orchestre.  » Une belle voix qui rend un hommage inconscient à Stevie Wonder sur ce « Mali Den (people) », blues qui se savoure comme un carnet de route entre Segou et Bamako.

« Tout mon ADN est là  »

Sous la forme d’une ballade mélancolique, « Assetou » est un hommage à sa fille emportée par une méningite foudroyante, à trois ans et demi, sans qu’il ait pu faire une photo d’elle. Il lui reste donc cette chanson, un des points culminants de l’opus où le musicien, accompagné de son seul piano, livre l’un des thèmes les plus percutants de l’album. Sur « Saya », on retrouve les rythmes mandingues, chers à l’arrangeur. Les guitares vibrent telles les traditionnelles koras [4] pour se souvenir des piliers de la musique malienne disparus récemment : Ali Farka Toure, Zani Diabaté, ou Kanté Manfila.

« Tout mon ADN est là » explique le musicien. A tous ceux et celles qui tenteraient de cataloguer sa musique, il met en garde : « Tout le monde devrait être dans le même bac ! J’ai toujours combattu l’étiquetage. C’est un poison qu’on a initié en nous mettant dans un bac de ’musiques du monde’. Je ne suis pas un musicien du monde. Je suis un musicien, un créateur au service de la musique.  [5] »

A écouter d’urgence. « Guerrier » de Cheick Tidiane Seck, Universal Music, 2013.

[1Orchestre mythique de Bamako des années 70 réunissant entre autres Salif Keita et le guitariste Djelimady Tounkara.

[2Présente essentiellement en Afrique de l’Ouest, la musique Mandingue est issue des musiciens de l’Empire du même nom. Jouée traditionnellement avec des instruments acoustiques comme le balafon ou le ngoni, elle sera électrifiée dans les années 60. Les instruments traditionnels seront bientôt rejoints par des imports occidentaux comme la guitare ou la batterie.

[3RFI, « L’épopée des musiques noires », 30 mars 2013.

[4Instrument de musique à cordes africain.

[5RFI, Ibid.

Source : article publié dans le magazine Demain le monde, n°19, mai-juin 2013.

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