Chine : toxiques affaires

Imagine demain le monde - En 2014, les accidents industriels ont tué plus de 68 000 personnes en Chine. Avec une croissance ultrarapide, des usines implantées en zones urbaines, une pollution omniprésente et une corruption généralisée, la Chine n’est pas à l’abri d’autres catastrophes comme celle survenue le 12 août dernier à Tianjin.

Chine : toxiques affaires
Avec ses 23,5 millions d'habitants, Shanghai est l'une des plus grandes métropoles du monde où la pollution sévit gravement. C'est aussi le symbole d'une Chine urbanisée et industrielle où les catastrophes environnementales se multiplient.
D.R.

173 morts, 700 blessés, des milliers de logements endommagés, un nuage de cyanure projeté au-dessus d’une agglomération de 14 millions d’habitants : le double incendie qui a ravagé, le 12 août dernier, des entrepôts de produits toxiques dans le port de Tianjin, au nord-est de la Chine, est venu rappeler les lourdes failles de sécurité qui minent le secteur industriel dans l’Empire du Milieu.

« Tianjin n’est qu’une fraction du problème, assure Sébastien Berceau, président d’Asia Inspection, une société spécialisée dans le contrôle de la qualité des usines en Asie. En 2014, les accidents industriels ont tué plus de 68 000 personnes, de l’aveu même du Bureau des statistiques chinois. Cela représente 186 tués par jour, c’est énorme. D’après l’Organisation internationale du travail, la Chine concentre 20 % des accidents de travail enregistrés dans le monde.  »

L’accident de Tianjin est d’autant plus révélateur qu’il a secoué une ville réputée moderne située aux portes de Pékin, la capitale, là où la sécurité est en principe optimale. Asia Inspection – qui évalue sur une échelle de 10 les normes éthiques et environnementales des usines (y compris les conditions de sécurité) – estime qu’avec une note moyenne de 7,3, les industries de la riche région du Guangdong sur la côte orientale sont les plus sécurisées du pays. Mais la sécurité se dégrade à mesure que l’on s’éloigne des côtes, pour tomber à 5,1 dans le Xinjiang, région de l’extrême ouest du pays, frontalière avec l’Afghanistan et le Kazakhstan.

Cette insécurité n’est pas due au laxisme des autorités chinoises en matière de réglementation, le pays est au contraire l’un des plus normatifs au monde. « La réglementation sur la gestion des produits chimiques dangereux a été mise à jour en 2014, explique Sébastien Breteau. Elle se révèle particulièrement complète, visant plus de 100 articles, encadrés par de nombreux standards et mesures d’accompagnement. » Les accidents sont donc moins le résultat d’une absence de règles que de la difficulté à contrôler leur application. « Trois facteurs se conjuguent, poursuit le consultant. Le profil du tissu industriel chinois, qui apparaît très fragmenté, réparti entre plusieurs millions d’unités industrielles, la plupart de petite ou moyenne dimension, ce qui rend très complexe toute politique de contrôle public. Ensuite, la puissance des administrations locales, qui sont souvent juges et parties dans la promotion des industries et se retrouvent parfois en situation de conflit d’intérêts. A Tianjin, par exemple, l’enquête sur la tragédie a révélé que les normes de sécurité n’étaient pas respectées, les licences falsifiées et les procédures de contrôle contournées. Et enfin, l’industrie chinoise est immature, elle a poussé trop vite, en seulement 30 ans.  »

Jeune, immature et corrompu : l’« atelier du monde » comme on l’appelle parfois, a encore du chemin à faire en matière de transparence et de bonne gouvernance. « La corruption économique, où l’on graisse la patte d’un fonctionnaire ou d’un mandataire politique, est monnaie courante en Chine, note Françoise Lauwaert, sinologue à l’ULB. Elle y est même institutionnelle, car le pouvoir et les milieux d’affaires sont complètement liés. Des réseaux se créent autour de certains hommes politiques et se développent avec leur appui. Cette collusion entre politique et business facilite les fraudes et rend les usines chinoises excessives à tout point de vue, par leur insécurité et par la pollution qu’elles génèrent. »

1,6 million de morts par an

La Chine a connu une croissance économique ultrarapide. Par ailleurs, son modèle énergétique et industriel est basé sur le charbon et l’implantation d’usines jusqu’au cœur des villes. Aujourd’hui, le pays est littéralement asphyxié. Et selon une étude récente du groupe Berkeley Earth, la pollution de l’air provoque la mort prématurée de 1,6 million de personnes chaque année. «  Dans les grandes villes, poursuit Françoise Lauwaert, on voit des gens se promener avec des masques, et pas de petits masques. Les jours de fête, les autorités exigent l’arrêt des usines, dans l’espoir d’avoir un peu de ciel bleu.  »

La pollution est omniprésente. Dans les villes saturées de particules fines, dans les campagnes où l’eau commence à manquer. En particulier dans le nord-est, une région très aride, où l’eau est absorbée par l’industrie ou gaspillée dans des périmètres irrigués inefficaces.

« Il y a une accumulation impressionnante de phénomènes spectaculaires et qui scandalisent l’opinion, poursuit l’expert. Des villages où l’on recense un taux de cancers important, la disparition de nappes phréatiques, l’explosion du volume de déchets et une série de scandales alimentaires comme celui du lait empoisonné pour bébés révélé en 2013.  »

Sur Weibo et WeChat, les deux réseaux sociaux chinois (Twitter et Facebook sont interdits en Chine), la pollution fait l’objet de nombreux commentaires, malgré le contrôle de la censure. Les bloggers utilisent les homophones très nombreux dans la langue chinoise pour jouer sur les doubles sens et tromper, du moins pendant un temps, la vigilance des censeurs [1].

Pas de réel contre-pouvoir

« Il y a une prise de conscience et une prise de parole, mais cela va rarement plus loin, constate Françoise Lauwaert. Lorsque des actions sont lancées, elles sont ponctuelles et limitées dans le temps et l’espace. On ne voit pas émerger de véritable mouvement politique capable d’exercer un contre-pouvoir. »

En moyenne, 80 manifestations secouent chaque jour l’Empire du Milieu, soit environ 30 000 par an, pour la plupart liées à des questions foncières ou à l’apparition de nouvelles pollutions, mais ces contestations ne parviennent pas à se fédérer en un mouvement structuré capable de porter une véritable revendication commune. « Les dirigeants ont besoin d’un thermomètre pour comprendre l’état de l’opinion, ils affichent donc une certaine tolérance face aux manifestations. Mais quand un leader, ou un mouvement, émerge et devient trop encombrant, les peines de prison pleuvent et l’action s’interrompt.  »

Lorsque le scandale est trop grave, la justice entre en action. Ainsi, à Tianjin, 12 personnes ont été emprisonnées, parmi lesquelles les principaux cadres de l’entrepôt, tandis que 11 responsables du gouvernement local font l’objet d’une enquête de police.

« Les autorités chinoises veulent montrer qu’elles agissent. Elles entendent ainsi rassurer l’opinion et envoyer un signal au reste du monde, poursuit Françoise Lauwaert. Car cet accident tombe particulièrement mal : à quatre mois de la Conférence de Paris sur les désordres climatiques, il rappelle que la Chine est la première émettrice de gaz à effet de serre. »

Mais la Chine n’est pas à l’abri d’autres catastrophes. « En décembre dernier, rappelle Sébastien berceau, un procès très suivi a condamné une douzaine de cadres et d’officiels pour des manquements à la sécurité dans un abattoir de volaille de la province du Jilin, au nord-est du pays. Un incendie particulière- ment meurtrier y avait tué 121 personnes, car toutes les issues de secours étaient obstruées. Malgré cela, il y aura d’autres accidents. On ne peut pas attendre qu’en 30 ans la Chine amène son tissu industriel au même niveau de sécurité qu’en Occident, où les accidents arrivent encore, 150 ans après la révolution industrielle. Cela étant, avec plus de contrôles, publics ou privés, plus d’éducation et de formation, et plus d’attention à l’opinion du public et à la classe moyenne émergente, ce risque devrait nécessairement diminuer, mais sur une durée de plusieurs dizaines d’années. »

[1Les internautes chinois se sont notamment élevés contre les « pets de poulets » sans que la censure n’y trouve rien à redire. « Pets de poulets », qui se prononce en mandarin jidepi, présente une sonorité très proche de GdP, qui signifie produit national brut en anglais. les commentateurs se sont emparés de l’homophonie pour dénoncer l’argument du progrès économique et social avancé par les autorités chinoises afin de justifier un niveau élevé de pollution.

Source : Imagine demain le monde, novembre-décembre 2015.