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R.D. Congo

Christopher Ngoyi Mutamba : malgré la détention, une parole toujours libre

Stéphanie Triest Stéphanie Triest
16 décembre 2016

Rencontre avec Christopher Ngoyi Mutamba, un opposant au troisième mandat de Joseph Kabila, qui vient de passer 19 mois en détention et est passé par Bruxelles quelques semaines avant la fin constitutionnelle de la présidence de Joseph Kabila.

Ce qui frappe, au premier abord, c’est une impressionnante carrure, mais surtout la force tranquille qui émane de Christopher Ngoyi Mutamba. Malgré 19 mois passés en détention, les propos de cet opposant au troisième mandat de Joseph Kabila et président national de la Coordination de Synergie Congo Culture et Développement (SCCD), n’ont pas faibli d’un iota. Tandis que le second mandat présidentiel est censé s’achever officiellement le 19 décembre, à ses yeux, la seule façon de soutenir la RDC, c’est d’entendre l’aspiration du peuple à la démocratie. De passage à Bruxelles, Christopher Ngoyi Mutamba nous a donné son point sur les jours à venir en ce mois de décembre crucial en RDC et revient sur les mois passés à la prison centrale de Makala, à Kinshasa.

Entre le 19 et le 21 janvier 2015, des manifestations éclatent à Kinshasa. Elles dénoncent le report des élections et leur conditionnement au recensement de la population. Vous êtes arrêté.

Le 21 janvier, je suis enlevé et placé au secret pendant 20 jours avant d’être transféré au parquet, puis en prison. Au total, je vais passer 19 mois en détention dont six à l’hôpital, notamment dans une aile médicale de la prison. J’ai été accusé d’être le planificateur des manifestations de janvier, dont l’objet était le refus du glissement des élections. A l’époque, le gouvernement avait créé à dessein une structure, l’ONIP, l’Office national d’identification des populations, chargé de réaliser le recensement. En parallèle, il a initié une loi au Parlement qui conditionne les élections à la fin du recensement qui devait durer au moins quatre ans. Or, qui dirige l’ONIP ? Des membres du PPRD, le parti présidentiel, celui-là même qui ne veut pas organiser le scrutin et qui va surtout chercher à faire traîner le processus en longueur.

Quel est le motif officiel avancé pour vous priver de liberté ?

Troubles à l’ordre public, atteinte à la sécurité de l’Etat, incitation à la haine, pillage, destruction méchante, propagation de fausses informations… La liste est longue.

Y a-t-il eu un procès ? Où en est la procédure ?

Les autorités ont voulu organiser un procès à huis clos. J’ai refusé et je suis allé en appel, sans succès. J’ai donc introduit un recours en cassation. Aujourd’hui, le dossier est toujours bloqué à ce stade. En janvier, j’ai été victime d’une tentative d’empoisonnement. A cette époque, j’ai commencé à souffrir d’une anémie sévère, sans explication. J’ai été transféré au centre hospitalier Nganda. Là, je me suis rendu compte que les médecins m’avaient placé dans une procédure d’accompagnement vers la mort. Je suis entré en conflit ouvert avec le personnel médical, à cause des incohérences dans mon dossier. Les médecins refusaient de montrer le rapport médical, à moi ainsi qu’à la Croix-Rouge.

Ensuite, j’ai été remis en prison et mon état de santé s’est aggravé. Cela se manifestait par l’épuisement, une sensation d’étouffement, une fatigue généralisée… J’ai été renvoyé dans une autre structure médicale sous la surveillance permanente des policiers durant cinq mois. Tous les frais étant à ma charge, c’est à-dire les soins et les gardiens. Je devais payer moi-même les gardes chargés de me surveiller, au tarif de 20 dollars par jour pendant cinq mois. Faites le calcul. Imaginez ma position.

Je devais payer moi-même les gardes chargés de me surveiller, au tarif de 20 dollars par jour pendant cinq mois

Vous vous sentiez acculé, sur le plan médical, financier… Dans quel but ?

J’étais dans de très grandes difficultés. Le but ? Me pousser à la crise. Comme je refusais de comparaître à huis clos, à défaut de me libérer, la seule solution était de m’éliminer astucieusement.

Comment vous en êtes-vous sorti, quelle alternative avez-vous trouvé ?

Par stratégie, j’ai fait envoyer des échantillons de sang dans plusieurs structures médicales locales et étrangères. Les résultats qui me sont parvenus ont attesté qu’il y avait la présence d’arsenic et de plomb dans mon sang. Ce qui expliquait l’anémie, car le plomb a pour particularité d’éliminer le fer. Ceci a permis de réorienter correctement les soins qui m’étaient administrés.

Vous avez été libéré le 29 août 2016. Dans quelles circonstances ?

J’ai été libéré à la faveur du dialogue national, dont l’organisation était conditionnée à la libération de détenus politiques, comme signe de « décrispation ».

Un mot encore sur votre vécu. Comment avez-vous tenu ? Comment résiste-t-on dans ce contexte ?

Je savais que j’avais fait quelque chose de bien, en m’appuyant sur une expérience salvatrice pour des milliers de personnes. On est dans une communauté qui nous entoure et ne nous abandonne pas. Des partenaires ont aussi veillé à ce que je ne manque de rien. L’Union européenne a payé le minerval de mes enfants, d’autres organisations, des personnes de bonne volonté, sont intervenues, comme des hommes ordinaires. Ce qui m’a permis de tenir, c’est de savoir que des gens sont présents pour vous. Des gens qui venaient pour prier à l’hôpital. C’est la mobilisation. Cette chaleur m’a permis de ne pas vivre dans l’isolement, de convaincre ma famille de continuer le combat.

Ce qui m’a permis de tenir, c’est de savoir que des gens sont présents pour vous

Votre famille vous demande parfois de lâcher le morceau ? Elle a subi des menaces ?

Au moment de mon arrestation, des éléments ont investi ma résidence. Ils ont encerclé le quartier, les gens ne pouvaient plus passer. Bien sûr, la famille s’inquiète toujours, elle me demande de ne pas rentrer à Kinshasa [alors que des manifestations sont annoncées aux alentours du 19 décembre, ndlr]. Il y a des bruits qui courent. Ma famille a peur chaque fois que j’entreprends des actions.

En vous libérant, le gouvernement a donc voulu donner des gages à l’opposition ?

Ma détention était gênante, il y a peu d’éléments à m’opposer en cas de procès. Leurs dossier est vide, les enregistrements, tout cela est monté de toutes pièces. J’étais prêt à les confondre.

Craignez-vous des explosions le 19/12, dernier jour officiel du second mandat du président Kabila ?

Je le crains, oui, car je vis avec la population, elle est très critique, très au fait de l’analyse politique et vit dans la misère. La situation est 3, 4 fois pire qu’avant la chute de Mobutu. Les gens manquent de quoi acheter des médicaments. Le nombre d’enfants de la rue augmente. Ils ont des parents, mais ceux-ci ne peuvent pas s’en occuper, ils n’ont pas de quoi leurs acheter du pain. Il y a également beaucoup de divorces à causes de toutes ces tensions. C’est une réalité qui touche presque toutes les couches sociales. Les travailleurs, par exemple, ne sont pas payés. Pour la population, Kabila incarne cette souffrance. La fin de son mandat est la seule lueur d’espoir. Pour relancer une nouvelle dynamique, il faudrait au minimum un changement de personne à la tête de l’Etat, un signal [la Constitution prévoit un mécanisme en cas de vacances du pouvoir : le président du Sénat doit prendre les rênes de l’Etat durant 120 jours, le temps d’organiser les élections, ndlr].

Ce qui risque de se produire, c’est une désobéissance généralisée contre un pouvoir prédateur qui s’impose par la force. Bien sûr, il y aura de la répression mais est-ce qu’elle va faire reculer cette population ? Ça, c’est moins sûr. Elle n’a plus rien à perdre. Laisser aller les choses, c’est ça la mort.

Quel message tenez-vous à délivrer aux autorités belges et européennes ?

Je dis qu’il y a un peuple qui revendique ses droits politiques, que notre identité rime avec la démocratie et ses piliers. La population est consciente du rôle qu’elle doit jouer et elle le joue parfaitement. Il y a des meetings avec plus de deux millions de personnes, les manifestations rassemblent des milliers de gens. La seule façon de soutenir le Congo, c’est d’aller vers la pratique de la démocratie participative. Le problème aujourd’hui, c’est que nous vivons dans un système où les responsables politiques ne se sentent pas redevables vis-à-vis de la population. Les parlementaires sont indifférents aux problèmes du peuple. Le problème de Kabila, c’est qu’il a créé une super structure incapable de produire des résultats, de gérer. Il s’est lui-même enfermé dans le clientélisme.

La crise actuelle n’est pas que politique, elle est aussi économique et sociale. Les gens n’ont pas de travail. Ceux qui soutiennent la RDC doivent forcer Kabila à partir Ils épargneront ainsi beaucoup de vies.

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