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Entretien

Chuck D : « Public Enemy est le vigile du hip-hop »

Julien Truddaïu Julien Truddaïu
3 octobre 2012

Le 26 octobre prochain, Public Enemy se produira à Bruxelles dans le cadre du Festival des libertés. Rencontre avec Chuck D, le leader du mythique groupe de hip-hop.

Il est presque 23 heures à la pendule d’un festival bruxellois, quand le légendaire groupe de hip-hop Public Enemy s’apprête à entrer en scène. Le chapiteau est comble en quelques minutes. Des jeunes, des moins jeunes, des anciens sont venus voir les deux MC [1], les Masters of Ceremony Chuck D et Flavor Flav, et lever le poing aux sons du « real » hip-hop américain. Deux heures plus tard, c’est sous une tente mongole des coulisses du festival que Chuck D répond aux questions qui fusent. Plutôt avare en interviews, il est pourtant loin d’avoir tout dit.

Né en 1986, Public Enemy a été à la fois acteur et témoin privilégié du développement et de l’évolution du hip-hop. « Le principal changement dans le hip-hop, ce sont les journalistes et les multinationales aux USA qui sont devenues paresseuses, cupides et stupides. » Après plus de quinze ans sur le label mythique Def Jam tombé dans l’escarcelle d’Universal Music, Public Enemy a décidé de produire ses disques par ses propres moyens. « Le business de la musique a changé. On voulait que le hip-hop se développe au niveau international et qu’on donne leur chance à beaucoup d’artistes. Un peu comme au basket ou au football, chaque pays a ses représentants. Mais les grosses multinationales ont abîmé le cœur du mouvement. On est là pour les combattre. »

Les grosses multinationales ont abîmé le cœur du mouvement hip-hop

Loin de se calmer au fil du temps, Chuck D et ses compères de scène se sont même radicalisés, empruntant sans cesse des chemins de traverse, loin des facilités ou des redites musicales. « En voyageant autour du monde, nous avons laissé derrière nous les TV et radios américaines. On s’est toujours considérés comme des exilés musicaux par rapport aux USA. Certes, nous y vivons et y jouons dans de gros festivals. Mais on n’a pas les faveurs des TV et des radios. Quand les autres, les plus médiatisés, quittent les USA et parcourt le monde, je me demande si vous, les journalistes, vous vous intéressez à eux parce qu’on les dit riches et célèbres, et qu’ils portent une boucle d’oreille à 5 millions de dollars ou d’autres conneries ? Vous devriez vous exprimer là-dessus et dire que c’est n’importe quoi !  ».

Public Enemy trimbale des paroles qui ont toujours été autant de coups portés aux préjugés de tout poil et autres injustices infligées aux minorités américaines. Ecouter la douzaine d’albums du groupe revient à entendre chuchoter l’Histoire « black » américaine des quarante dernières années. En parallèle à cette conscience aigüe du contexte états-unien, Chuck D se dit par ailleurs citoyen du monde. «  Je suis un « planétoyen » (« earthizen »). Je n’aime pas trop compter sur les gouvernements. J’aime la culture, la musique. J’aime la Terre. Or la Terre n’a jamais eu aucun gouvernement et pourtant tout se met en place naturellement. La nature a développé son propre ordre. Les gouvernements existent parce que certains ont su se montrer cupides. Je suis peut-être un rêveur mais, au moins, je sais que je mène ma barque dans ma musique. »

Sur ses sentiers musicaux, Chuck D a aussi croisé des artistes parfois éloignés des « beats » du hip-hop. Il a enchaîné les collaborations avec le jazzman Archie Sheep ou Sonic Youth, produit un album hommage à James Brown - « L’un des premiers rappeurs de l’histoire de la musique ! » - avec les musiciens de celui-ci, les JB’s. En juin 2012, Public Enemy a rejoint Prince sur scène en Australie. «  Tu ne peux pas espérer mieux ! Je sais que ça peut sembler fou mais, pour un musicien, on peut comparer cela au sexe ! Avec certaines personnes, c’est parfois exceptionnel. Lorsque quelqu’un te dit : « Hé mec, avec ce que tu donnes pour le rap, je m’incline. Je fais un autre style de musique mais j’aime ce que tu fais ! ». Or l’un des critères fondateurs du hip-hop, c’est de respecter les autres musiciens et leurs musiques. C’est pourquoi les DJ’s sont tellement importants. Ils doivent respecter les musiciens et les albums. Et les MC’s ne doivent pas s’écarter de ce chemin.  »

Quand on lui demande ce qu’il pense de Barack Obama et s’il n’est pas trop déçu, il répond du tac au tac : « Vous savez, le président Obama a beau être quelqu’un de bien, il a un mauvais gouvernement. C’est comme un bon conducteur avec une mauvaise voiture, et qui essaie de la réparer tout en la conduisant ! Durant son mandat, nous devons continuer à nous battre, en tant que peuple, pour le changement. Il fait des choix fort critiquables avec son gouvernement : la décapitation de l’Afrique, la militarisation et l’OTAN, les conflits pour le pétrole, etc. Il n’a pas tout le pouvoir entre ses mains. 2012 promet d’être une année intéressante. »

Pour Public Enemy aussi, puisque le groupe sort deux albums à trois mois d’écart, deux opus autoproduits grâce à un appel à souscription lancé aux fans. [2] « C’est une bonne manière de donner un coup dans la fourmilière. Il y a différentes façons de s’y prendre. Soit on dépense beaucoup d’argent, soit on réalise des albums à moindre frais, en maîtrisant les outils technologiques.  ». Dans le milieu hip-hop, Public Enemy est un des rares à être resté totalement indépendant, une exception pour un groupe d’une telle notoriété. «  J’aimerais que l’industrie du disque soit plus juste. Même avec internet, il se passe la même chose qu’avec les multinationales du disque. Il faut toujours les combattre parce qu’avec leur lot d’avocats, de comptables et de businessmen qui n’ont rien à voir avec la musique, en définitive, elles traitent toujours les musiciens comme de la merde. »

Si tu t’envoies en l’air, tu peux retomber de haut

Presque quarante-cinq minutes que nous sommes sous la tente et Chuck D, en forme, en redemande. 25 ans de carrière ne l’ont pas usé. « Il n’y a rien de honteux à dire que l’on devient vieux parce que le cadeau ultime que tu peux recevoir de Dieu, ce sont des années à vivre. Donc je ne prétends pas être jeune. Essayer de faire plus jeune, ce sont des conneries. Je suis ravi d’avoir 51 ans. Je m‘économise, je veux encore être là longtemps. Je suis heureux que Public Enemy, à 25 ans, soit toujours dans la place et on va essayer de tenir le cap jusqu’aux 30 ans, voire 35 ans (rires).  »

Avant de partir d’un pas tranquille, le bonhomme conclut : « Comptez sur vous-mêmes, avec votre tête et votre esprit. Parce que la plupart des gens n’ont plus d’esprit critique, ni toute leur âme. Ils sont comme des robots attendant que les gouvernements ou la culture les guident. Ils n’ont plus d’opinion propre, ni de connaissance de l’Histoire qui leur permettrait de savoir quelles erreurs ont été commises par le passé. Ils pensent que tout va bien parce qu’ils sont heureux et qu’ils s’envoient en l’air. Mais si tu t’envoies en l’air, tu peux retomber de haut. C’est comme un bandage. On a beau le mettre, il y a toujours une blessure. Si les gens ne comprennent plus, il faut qu’il en reste certains qui continuent à se battre et à expliquer. Ce ne sera peut-être pas joli ni populaire, mais il faut que ce soit fait. Un sale boulot, comme les vigiles à l’entrée des clubs. Il en faut toujours pour que la fête soit belle. Public Enemy est le vigile du hip-hop, dans le monde de la musique. Mais il faut qu’on s’amuse à l’être.  »

Tags: Multiculture

[1Dans le mouvement hip-hop, le terme Master of Ceremony (MC) désigne celui qui prend la parole sur les « beats » (l’instrumental). C’est, par extension, le chanteur du groupe.

[2En juillet : Most of My Heroes Still Don’t Appear on No Stamp. En Septembre : The Evil Empire of Everything.

Traduction : Cachou Kirsch. Merci à Lino et Greg @ Skinfama.

Source : article publié dans dlm-demain le monde, n°15, septembre-octobre 2012.

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