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Environnement

Climat déboussolé, migrations forcées

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
27 mars 2017

Imagine demain le monde - Hausse des températures, montée des eaux, catastrophes naturelles...Autant de désordres climatiques qui, à l’avenir, vont s’intensifier et provoquer des migrations en nombre. Créé en novembre dernier, l’Observatoire Hugo (ULg), unique au monde, s’efforce d’anticiper ces mouvements futurs et d’alerter les décideurs politiques.

Chaque année, un milliard de personnes s’exilent loin de chez elles, selon l’Office international des migrations : 740 millions se rendent dans une autre région au sein de leur pays et 232 millions franchissent une ou plusieurs frontières pour se réfugier dans une autre partie du monde. Combien, parmi ces migrants, fuient des désordres climatiques qui leur rendent la vie impossible ? « L’estimation est compliquée à faire, car les populations se mettent rarement en mouvement pour une seule raison, explique François Gemenne, directeur de l’Observatoire Hugo de l’ULg, dédié aux migrations environnementales. Prenons les migrations massives qui vont aujourd’hui d’Afrique vers l’Europe. Les pays européens estiment que ce sont des migrations économiques. Mais en Afrique, où l’immense majorité des gens vivent de l’agriculture, économie et environnement se confondent. Les pluies deviennent irrégulières, les sols se dégradent et les paysans sont ruinés. Doit-on dire qu’ils fuient la pauvreté ou un environnement dévasté ? Il y a quelque chose d’artificiel à trancher la question. »

L’Internal Displacement Monitoring Centre calcule cependant qu’une moyenne de 21,5 millions de personnes fuient chaque année une catastrophe liée aux désordres climatiques. « C’est une estimation approximative, reprend le chercheur, basée sur la compilation des chiffres transmis par les agences humanitaires. »

Le chiffre de l’IDMC se limite en effet aux populations fuyant une catastrophe soudaine causée par un typhon, un tremblement de terre ou des inondations, sans tenir compte des personnes chassées par des phénomènes plus lents comme l’irrégularité des pluies ou la dégradation des écosystèmes.
A l’avenir, combien seront ces réfugiés climatiques ? « Leur nombre est impossible à estimer [1], affirme l’expert, tout dépendra de l’ampleur du réchauffement, sera-t-il de 2, 3 ou 6 degrés, et des politiques qui seront mises en place : va-t-on ériger des murs ou au contraire répartir les migrants à travers le monde ? »

Aujourd’hui, les premières causes de déplacements de populations sont les inondations, les tempêtes et les hausses de température. « Cet été, à Phoenix, la capitale de l’Arizona, reprend François Gemenne, le thermomètre a dépassé durant plusieurs jours les 49°. Le corps humain ne peut supporter de telles températures. Il est clair qu’à l’avenir certaines régions du monde vont devenir inhabitables et que leurs populations prendront la fuite. »

Hausses de température

Une étude de l’Institut Max Planck (Allemagne) et du Cyprus Institute (Chypre) estime que les étés, déjà très chauds, d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient risquent encore de monter en température pour atteindre les 46 degrés dans 30 ans. Une vaste région proche de l’Europe sera alors devenue très difficile à vivre. Avec des migrations de masse ? « Le lien n’est pas évident à établir, analyse la géographe Florence de Longueville (UNamur) qui a étudié au Burkina Faso et au Niger, au sud du Sahara, le ressenti des paysans face aux changements climatiques, pour comprendre leur réaction. Il y a des familles qui s’adaptent, qui modifient leurs pratiques culturales pour garantir des récoltes malgré les pluies imprévisibles. D’autres ne parviennent pas à s’adapter, sans pour autant partir en migration, car elles sont devenues trop vulnérables pour le faire. La dégradation du milieu n’entraîne pas forcément des déplacements de populations. Il faut encore que les personnes concernées puissent se déplacer. »

La montée des océans prévue pour les années à venir se traduira également par des départs massifs. D’autant que les littoraux menacés sont souvent très peuplés. « Le niveau des mers monte de 3 millimètres par an, reprend François Gemenne. Cela fera 30 centimètres à un mètre d’ici 2100, selon le Giec, avec des pics de 2 mètres dans certaines régions. A quoi s’ajoutent d’autres phénomènes comme l’érosion du littoral suite à la dégradation des écosystèmes et à la forte urbanisation des côtes. »

Les grandes villes du Sud, Le Caire en Egypte (25,5 millions d’habitants), Shanghaï en Chine (24,2 millions d’habitants) et Dhaka au Bangladesh (13 millions d’habitants), sont particulièrement menacées par ces inondations.
Les mégapoles de Californie aux Etats-Unis et même la ville de New York pourraient être également partiellement submergées.

Montée des eaux

La montée des eaux est d’autant plus préoccupante que la population des villes du littoral explose par l’effet conjugué de la croissance démographique et de l’exode rural. « En Chine, reprend François Gemenne, les centres de production sont installés sur les côtes, on voit donc de plus en plus de gens rejoindre ces zones à risque, alors qu’il faudrait à l’inverse les en éloigner. » Gracia Joseph Gracius, chercheur à l’Institut inter-américain de coopération pour l’agriculture, a étudié les inondations des villes côtières de son pays, Haïti dans les Caraïbes. « Les centres urbains attirent de nouveaux habitants, précise-t-il, car ils sont mieux équipés en infrastructures et en services publics. Cependant, l’installation des nouveaux venus est totalement anarchique. à Cap Haïtien, la grande ville du Nord, les arrivants vont construire leur maison en zone inondable, au bord de cours d’eau ou dans les mangroves du littoral. Lorsqu’on les interroge, ils disent s’être installés là faute de pouvoir acheter ailleurs. En attendant, de plus en plus de gens habitent des zones sensibles. Rien que la dernière inondation de Cap Haïtien, en novembre dernier, a fait 11 morts. C’est affolant. D’autant que ces gens ne peuvent pas faire demi-tour, car elles ont tout vendu avant de migrer. »

8 000 kilomètres plus loin, au Bénin, Florence de Longueville a également observé la dégradation des côtes. « Le phénomène apparaît très nettement sur les photos aériennes juste à l’est du port de Cotonou, où l’on peut mesurer un recul de la côte moyen de plus de 100 mètres sur une distance de 8 kilomètres entre 2002 et 2014. C’est dû en partie à la montée des eaux et à l’augmentation du nombre de tempêtes, mais surtout au blocage du transit littoral par les ouvrages portuaires de Cotonou et à la diminution d’apports sédimentaires provenant de l’ouest suite à divers travaux de protection des côtes. Il y a d’autres ports de ce type en afrique, donc le problème se reproduit ailleurs. Il est important de concevoir les équipements en fonction des désordres climatiques à venir. »

Les principales voies de migration, 2013 . Extrait de « Atlas des migrations environnementales », de Dina Ionesco, Daria Mokhnacheva et François Gemenne, Presses de Sciences Po, 2016.

Lorsque la mer monte, il ne reste plus qu’à partir. De gré ou de force. Comme cela se passe aussi à Abidjan, la capitale de la Côte d’Ivoire, en Afrique de l’Ouest.

En octobre 2014, Raymond Comoe, ingénieur des Eaux et Forêts, a assisté à la destruction par les autorités d’une bande de terre densément peuplée qui longeait la mer sur 10,4 kilomètres.

« De telles opérations sont fréquentes depuis 2012, regrette le scientifique. Ces populations sont indiscutablement menacées par la montée des eaux, mais elles sont chassées sans aucune proposition de relogement, alors qu’elles sont normalement protégées par des conventions internationales, notamment la Convention de Kampala relative à la protection des déplacés en Afrique.  »

Les désordres climatiques qui frappent essentiellement des personnes déjà en grande précarité ajoutent de l’injustice à l’injustice. « Les familles en fuite vont s’installer dans l’urgence là où elles trouvent de la place, souvent des endroits inadéquats, des bas-fonds facilement inondables, des côtes exposées aux tempêtes, reprend Florence de Longueville. L’urbanisation de ces zones fragilise encore les systèmes qui connaissent une dégradation accélérée, augmentant un peu plus la précarité des habitants. »

Davantage de tensions sociales

Les désordres climatiques vont inévitablement créer des tensions sociales qu’il faudrait anticiper. « Prenons l’exemple du Vietnam, explique François Gemenne. Dans l’hypothèse d’une hausse d’un mètre du niveau de la mer, ce pays va perdre 25 000 kilomètres carrés de terre. Cela représente 10 % du territoire. Il est possible d’élever des digues, mais c’est une opération très coûteuse. Les autorités vont devoir choisir les terres qu’elles protégeront et celles qu’elles abandonneront. Ce qui va forcément soulever des mouvements de colère. On sous-estime les futures tensions liées aux changements climatiques et qui monteront un peu partout. »

La guerre qui déchire, depuis 13 ans, les populations du Darfour dans l’ouest du Soudan, est liée à la migration des pasteurs, chassés par la rareté de l’herbe, qui font paître leurs troupeaux sur les terres plus humides des agriculteurs installés davantage au Nord.

Plus récemment, le conflit syrien déclenché en 2011 a été précédé de trois années de sécheresse et d’un effondrement des stocks de céréales. La gestion politique désastreuse de la colère de la population face aux disettes qui commençaient a ensuite précipité le pays dans la guerre civile. « Ces épisodes de violence risquent d’être de plus en plus courants, poursuit François Gemenne, et d’entraîner le déplacement de populations toujours plus nombreuses. Dans un premier temps, les pays du Sud seront les plus touchés. Les pays du Nord, eux, le seront de manière indirecte par l’arrivée des migrations. »

Un statut de réfugié environnemental

Jusqu’à présent, le statut de réfugié climatique n’existe pas. La protection garantie par la convention de Genève relative au statut international des réfugiés, signée en 1951, ne couvre que les personnes qui peuvent craindre des persécutions « du fait de leur race, de leur religion, de leur nationalité, de leur appartenance à un certain groupe social ou de leurs opinions politiques ». Cependant, la communauté internationale commence à reconnaître l’existence de migrations liées à des perturbations du milieu. « La Nouvelle-Zélande, reprend le chercheur, s’est engagée à accueillir un certain quota de migrants qui fuient les petites îles d’Océanie menacées de submersion. Le pays se garde cependant de parler de réfugiés environnementaux, car les implications seraient énormes, vu le nombre important d’îles menacées dans la région. »

En octobre 2015, 110 Etats ont adopté un Agenda pour la protection des déplacés environnementaux. Cet engagement de la communauté internationale est l’aboutissement des efforts de l’Initiative Nansen, lancée en octobre 2012 par la Norvège et la Suisse, pour définir un cadre légal international à la question des déplacés environnementaux, constate François Gemenne : « La question des réfugiés climatiques est de plus en plus présente dans les rencontres internationales. Mais je ne pense pas que l’on créera de sitôt un statut de réfugié spécifique. On va, au contraire, continuer à sous- estimer les problèmes. Une grande démocratie industrialisée, les Etats-Unis, vient d’élire comme président Donald Trump, qui durant sa campagne se déclarait ouvertement climatosceptique. Mieux encore, dans le pays le plus touché au monde par les désordres climatiques, les électeurs des Philippines [2] viennent également d’élire un président climatosceptique en la personne de Rodrigo Duterte. Il faut un sursaut collectif. Nous pouvons, par nos comportements individuels, prendre les transports en commun, manger local, contrôler 15 % de nos émissions de gaz à effet de serre. Les 85 % restants sont déterminés par les choix politiques, les modes de production, l’orientation des capitaux et de l’épargne. Si nous voulons que les choses changent, nous devons le décider ensemble et faire des désordres du climat la matrice de l’action politique. »

[1L’écologiste britannique norman myers a estimé que les désordres climatiques feront 150 millions de réfugiés à l’horizon 2050. Un autre Britannique, nicholas Stern, a ensuite repris ce chi re dans son rapport sur l’économie des changements climatiques. le succès de ce rapport, devenu un ouvrage de référence, a imposé l’estimation de 150 millions de réfugiés dans nombre d’articles de journaux et de rapports o ciels. Son concepteur, norman myers, l’a par la suite revu à la hausse, mentionnant 200 millions de réfugiés, sans cependant développer la méthodologie utilisée pour obtenir cette estimation.

[2Entre 2008 et 2013, un cinquième de la population des Philippines a été déplacée par une catastrophe. C’est la proportion la plus élevée au monde. Viennent ensuite Haïti et Cuba avec respectivement 17,8 % et 12,1 % de la population déplacée.

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