Climat : l'urgence climatique s'est invitée dans les négociations
© UNFCCC (Facebook)

Climat : l’urgence climatique s’est invitée dans les négociations

Les négociations climat de Bonn se déroulent du 6 au 17 novembre, sous l’égide des Nations Unies. Le début de la seconde semaine de négociations est le moment charnière où les négociations techniques sont clôturées. Seuls les dossiers mûrs et les discussions les plus sensibles sont transmis aux ministres pour la négociation politique finale. Quels sont ces dossiers politiques cette année ? Quels sont les points sensibles ? Quelle est l’ambiance des négociations ?

Dans le dédale du centre de conférence, à Bonn, les recoins du labyrinthe sont remplis de surprises. De retrouvailles en découvertes, le jeu de piste pour trouver le bureau de la délégation belge, le « kot », est ponctué de surprises. Les efforts sont visibles pour en faire une « COP exemplaire » dans son organisation : l’objectif d’une conférence neutre en carbone est annoncé depuis longtemps, et dans le train déjà (de la compagnie allemande Deutsche Bahn), un message encourage à faire usage des transports en commun, « bons pour le climat et l’environnement ». Le métro est gratuit pendant ces deux semaines et des vélos sont même prêtés aux négociateurs prêts à braver la pluie glacée pour rejoindre le centre de conférence dans cette ville « à taille humaine ». Arrivés dans le centre de conférence, ce sont partout des stickers pour encourager à économiser l’énergie, les poubelles distinguent les catégories de déchets, et à l’échoppe à café (et du café, il en est consommé des litres pendant ces deux semaines de négociations), les tasses sont en verre, les fontaines à eau sont de véritables robinets (même dans les tentes des annexes au centre de conférence), et inutile d’imaginer trouver un gobelet en plastique, vous recevez une gourde à votre arrivée. Normal ? Oui, bien sûr. Mais cette réalité est encore bien différente dans de nombreux pays, riches comme en développement.

A Bonn comme à la maison

C’est à Bonn que se trouve le secrétariat de la Convention cadre des Nations Unies pour les changements climatiques (UNFCCC), le bureau des Nations Unies chargé du suivi quotidien de tout ce qui se décide sur le climat. Sur la façade de l’immeuble du secrétariat, un énorme message nous souhaite un « warm welcome ». Bienvenue à l’épicentre, dans le noyau, le cœur de la ruche. « Ici, on se sent un peu à la maison », me glisse hier soir un négociateur belge. C’est un centre de conférence que les négociateurs connaissent bien, car c’est ici que s’organise chaque année l’« inter-session », réunion technique annuelle qui se tient au printemps (mai ou juin, selon les années). L’inter-session est l’occasion pour les négociateurs du monde entier de se retrouver pendant deux semaines pour faire avancer les sous-dossiers en négociation. Naturellement, lorsqu’un pays n’a pas les capacités d’organiser une conférence de cette ampleur (15 à 20 000 personnes chaque année), c’est ici que se fait le relais. Raison pour laquelle nous sommes ici cette année, alors que la COP est présidée par les Fidji.

Le moment charnière

Les négociations climat de Bonn se déroulent traditionnellement sur deux semaines. Le début de la seconde semaine voit les ministres arriver pour prendre le relais des négociateurs techniques et finaliser la négociation. Les ministres les plus convaincus séjourneront toute la seconde semaine, les autres viendront faire un petit tour, se promener, serrer des mains, éventuellement lire un discours, se montrer. Le début de la seconde semaine est donc l’occasion de faire le point sur les négociations : les surprises de la première semaine, les attentes qu’on avait définies, ce qui va être transmis aux ministres (et ce qu’on préfère ne pas leur donner à ce stade car les discussions ne sont pas mûres !), et surtout, ce qu’on peut encore espérer obtenir d’ici la clôture.

Rester reconnecté à la réalité

Cette seconde semaine et les discussions avec les ministres, c’est donc l’occasion de sortir le nez des détails pour revenir à des discussions moins spécifiques, directement connectées aux réalités du monde : l’urgence de cette année 2017 « de tous les records climatiques », la succession d’événements climatiques anormaux, les menaces aux efforts de développement de nombreux pays, les conditions de vie de millions de personnes, la réalité des personnes obligées de se déplacer en raison des catastrophes, mais aussi l’urgence de l’ambition, la transition énergétique engagée, mais encore trop timide, et les dynamiques encourageantes telles que le mouvement mondial pour le désinvestissement et les grandes mobilisations contre le charbon, en particulier ici en Allemagne où à proximité de Bonn se trouvent de grandes mines de charbon à ciel ouvert. On est ici pour clarifier la mise en œuvre de l’Accord de Paris, pour des engagements collectifs et solidaires pour lutter ensemble contre le réchauffement (notamment sur la question du financement et du mécanisme international pour les pertes et préjudices), et dans ce cadre, il est essentiel que chaque ministre présent ait les idées claires sur ce qu’il peut faire à son niveau dans ce contexte.

Les grands enjeux, et le dossier que l’on n’attendait pas

Pour répondre à cette réalité du monde, des décisions politiques sont essentielles dès cette année à la COP23. Sur la table des négociations ministérielles, deux dossiers que l’on sentait venir, et un dossier qui s’est invité. Les dossiers attendus sont les préoccupations portées par les pays en développement : le financement climat et la prise en compte des pertes et préjudices (et en particulier la question d’identifier des nouveaux leviers financiers pour aider les victimes des dérèglements climatiques). La surprise est venue d’un groupe de pays émergents (Like Minded Developping Countries group – LMDC group [1]) qui, dans le cadre des consultations présidentielles pour définir la manière dont l’état des lieux des ambitions sera fait l’année prochaine, lors de la COP24, a demandé à ce qu’on ne se contente pas de discuter des révisions à la hausse des ambitions après 2020, mais qu’on regarde déjà ce que l’on peut faire dès maintenant, d’ici 2020.

La priorité est devenue l’ambition à court terme

Cette demande a jeté un froid dans l’enceinte des négociations, où les pays développés, Europe, Etats Unis, Canada, Australie, Japon, n’ont rien à mettre sur la table en termes de révision à la hausse des ambitions à court terme. Une vieille tactique de négociations pour obtenir des avancées sur d’autres dossiers en contrepartie ? La négociation politique de la seconde semaine nous le révèlera. Ce qui est certain, c’est que cette demande fait directement écho au rapport du Programme des Nations Unies pour l’environnement publié à la veille des négociations et qui pointe très clairement le fait que les plans climat nationaux sont insuffisants pour espérer respecter la limité de 2°C. Le curseur a donc bougé, pendant cette première semaine : on pensait que la priorité était de clarifier la mise en œuvre de l’Accord de Paris, on pensait que les tensions allaient être exacerbées sur la question de la transparence et des engagements à différencier entre pays en développement et pays développés (le vieux démon de la différenciation resurgit doucement dans les négociations), mais il n’en est rien. C’est la question de l’urgence climatique (et donc de l’ambition à court terme) qui est maintenant la priorité de cette COP.

Une surprise

Alors que les observateurs des négociations pensaient qu’après cette année de tous les records, l’urgence climatique serait naturellement palpable dans l’enceinte climatique, et que d’autres étaient convaincus que ce seraient les pays les plus vulnérables, forts de la présidence fidjienne, qui amèneraient le sujet au cœur des débats, c’est donc d’un tiers acteur que la surprise est venue. L’occasion pour les pays émergents du groupe (dont la Chine, l’Iran, l’Inde ou encore la Bolivie entre autres) de se rendre incontournables dans la négociation. Nous verrons à la fin de la semaine si la stratégie aura été payante. Ceci étant, de l’avis des diplomates, la COP est assez calme, le travail technique de la première semaine est jugé très constructif, et on n’observe pas – encore ? – de blocage manifeste. Les différences de point de vue sur les sous-dossiers sont jugées « normales », et on sait que les négociations vont à nouveau être longues sur les dossiers tels que le financement climat (et en particulier sur le statut du Fonds pour l’Adaptation) et la manière de faire progresser la prise en charge des pertes et préjudices (dont l’épineuse question du financement).

Et en Belgique ?

En Belgique aussi, l’urgence climatique doit revenir au cœur des décisions politiques. On entend certains ministres se féliciter dans les médias du travail fourni, d’autres par contre estiment plus humblement qu’il faudra en faire beaucoup plus. Mais ce qui est sûr, c’est qu’en l’absence de vision nationale en matière énergétique et climatique, la Belgique n’est pas prête d’atteindre les objectifs européens fixés à l’horizon 2030. Or ces objectifs européens devront eux-mêmes être révisés pour coller aux objectifs de l’Accord de Paris. La priorité des priorités, c’est donc d’établir un Plan national énergie-climat intégré à l’horizon 2030. Faut-il le rappeler, depuis 2012, la Belgique n’a plus de plan national climat.

[1Pour la composition, voir : https://en.wikipedia.org/wiki/Like_Minded_Group