Climat : les enjeux de la « COP de l'urgence »
CC UN Climate Change (flickr)

Climat : les enjeux de la « COP de l’urgence »

Ce lundi 6 novembre, la COP23, vingt-troisième conférence des Nations Unies sur les changements climatiques, commence à Bonn (en Allemagne). L’année 2017 a été ponctuée de phénomènes météorologiques anormaux, parfois très meurtriers, mais aussi de soubresauts politiques. Quel sera l’impact de la sortie des Etats-Unis ? Pourquoi continue-t-on de négocier malgré l’adoption de l’Accord de Paris ? Que peut-on attendre de ces négociations ?

La conférence annuelle des Nations Unies sur le climat est présidée chaque année par un pays différent, selon un principe de tour de rôle entre les différentes régions géographiques. Après une présidence africaine l’année dernière (le Maroc), c’est cette année (et pour la première fois) un Etat du Pacifique qui présidera la conférence. Les Îles Fidji, archipel du Pacifique Sud composé de plus de 300 îles n’est pas à proprement parler un « petit Etat » insulaire, mais un Etat insulaire composé de nombreuses petites îles qui vivent du tourisme et des cultures de canne à sucre.

Fidji, moins petit qu’il n’y paraît

De la Chine à la Russie en passant par les pays du Golfe, l’Inde, l’Europe et les Etats Unis, les îles Fidji sont amis avec (presque) tout le monde, à l’exception de l’Australie et la Nouvelle Zélande [1]. Président de l’Assemblée générale des Nations Unies en 2016, co-président de la Conférence des Nations Unies sur les océans en juin 2017 [2], les Fidji sont aussi le premier Etat à ratifier l’Accord de Paris en 2016 et un véritable poids lourd régional au sein de l’Alliance des petits Etats insulaires [3]. S’illustrant à de nombreuses reprises sur la scène internationale, ils ont acquis la légitimité politique nécessaire pour faire progresser le dialogue international pour plus de solidarité climatique internationale. De manière très diplomate, ils ont d’ailleurs insisté sur l’importance du dialogue inclusif, participatif et transparent, connu dans la tradition fidjienne sous le nom des « Talanoa », lieux de discussions interpersonnelles où chacun peut faire entrer son vécu et sa réalité dans le respect mutuel.

La mer, principale menace

Des cyclones balaient régulièrement les îles du Pacifique, et avec le réchauffement de l’eau de l’océan, les vents gagnent en puissance et les masses d’eau déplacées sont plus importantes. On risque donc d’observer plus de cyclones de catégorie 5 à l’avenir. Ceci dit, selon le GIEC, ces phénomènes climatiques extrêmes ne devraient pas devenir plus fréquents. C’est l’élévation du niveau des mers qui est la principale menace climatique. Deux phénomènes sont à l’œuvre : d’une part, la fonte des glaces, et notamment des calottes des deux pôles, qui liquéfie de grands volumes d’eau, et d’autre part, la dilatation de l’eau, car les océans se réchauffent aussi (à tout le moins les couches supérieures d’eau), et une eau chaude occupe un plus grand volume que la même quantité d’eau plus froide.

Certains de ces Etats insulaires sont très pauvres et donc d’autant plus vulnérables. L’élévation du niveau de la mer menace de submersion certaines îles de faible altitude, poussant des villages entiers à déménager pour s’installer un peu plus loin. Par ailleurs, les conditions de vie quotidiennes des populations insulaires sont altérées. Il en va par exemple de l’accès à l’eau douce des nappes phréatiques (qui sont contaminées par l’eau de mer lors des fortes marées) ou encore des cultures vivrières, car il n’est en certains endroits plus possible de cultiver dans une terre qui est trop chargée en sel (phénomène de salinisation des sols).

Les « donneurs d’alerte » du climat

Si l’élévation du niveau des mers menace toutes les zones côtières partout sur la planète (et donc tous les continents et de nombreuses grandes villes aux abords des côtes, de deltas et même de fleuves), les petites îles jouent régulièrement les donneurs d’alerte pour plus de solidarité climatique internationale. Ainsi, dès 1991, par la voix de Vanuatu, l’Alliance des petits Etats insulaires déposait déjà une proposition d’assurance internationale pour compenser les dégâts de l’élévation du niveau de la mer. La demande constituait les prémices du Mécanisme international pour les pertes et préjudices créé à Varsovie en 2013 (COP19). A la veille de la conférence de Copenhague, en 2009, on a également vu le gouvernement des Maldives tenir un conseil des ministres sous-marin [4], opération médiatique pour alerter de l’urgence à limiter le réchauffement, sous peine d’immersion de nombreux territoires. Enfin, début juin 2015, quelques mois avant la conférence de Paris, l’Alliance des Etats insulaires a mis sur la table la demande d’inclure dans l’accord mondial l’objectif de limiter la température à maximum 1,5°C [5], une question de survie pour eux, vite soutenue par l’ensemble des pays en développement.

Quels sont les enjeux ?

Le gros enjeu de la session de négociations de cette année est de faire avancer les discussions sur plusieurs chantiers. Parmi ceux-ci, la mise en œuvre de l’Accord de Paris, qui reste à clarifier car le texte de l’Accord est relativement flou à certains égards. Ces clarifications passent par la définition de règles communes, qui devront être finalisées pour 2018. 2018 s’annonce comme une année particulièrement intéressante compte tenu de la convergence de plusieurs dossiers : la tenue d’un premier « dialogue facilitatif », dialogue ministériel pour faire le point sur les différents engagements pris pour réduire les émissions, mais aussi la finalisation d’une définition internationale du financement climat, ou encore la finalisation de recommandations pour la protection et la prise en charge des déplacés climatiques. On l’a vu, l’Alliance des petits Etats insulaires a régulièrement été la figure de proue de la justice climatique, relayant les préoccupations des pays les plus vulnérables. Alors, qu’en sera-t-il cette année ? Quels sont les grands combats à mener pour la justice climatique ?

L’ambition

Le premier grand combat à mener est l’atteinte des objectifs de l’Accord de Paris. Cela peut paraître trivial, mais le constat est alarmant : les Nations Unies [6] ont comparé la somme des engagements pris par chaque pays à la veille de la conférence de Paris avec l’objectif de limiter la température à 2°C. Le résultat est sans équivoque : nous sommes dans un scénario de hausse des températures de 3,4°C. On est donc très loin du compte, et encore plus de l’objectif de « fournir les efforts nécessaires pour limiter la hausse de température à 1,5°C », tel que formulé dans l’Accord de Paris. La question se résume par un mot : l’ « ambition ». Il va être nécessaire d’accélérer le mouvement, et donc de réviser à la hausse les contributions nationales annoncées par chaque pays. Tous les pays, y compris la Belgique, sont bien conscients de ce constat. L’enjeu de cette année est de se mettre d’accord sur les modalités pour la révision des engagements. Pour s’assurer qu’on agit avant qu’il ne soit trop tard, les nouvelles contributions devraient être communiquées dès l’année prochaine, et au plus tard d’ici 2020.

Le financement climat pour l’adaptation

Le second grand combat est celui du financement climat. Alors que le principe du financement climat est une aide financière de 100 milliards de dollars annuels aux pays en développement pour l’atténuation (les aider à se développer en recourant le moins possible aux énergies fossiles) et l’adaptation (les aider à mettre en place les infrastructures nécessaires pour vivre le mieux possible avec les dérèglements climatiques), on constate que la grande majorité des financements soutiennent l’atténuation, au détriment des projets d’adaptation des pays les plus vulnérables. Par ailleurs, on constate que l’objectif de 100 milliards de dollars annuels n’est pas atteint, alors que le Programme des Nations Unies pour l’Environnement a annoncé que l’objectif est largement sous-estimé : 500 milliards de dollars annuels seraient nécessaires pour l’adaptation uniquement [7]. Un chiffre qui n’étonne pas quand on apprend que les estimations des dégâts de l’ouragan Irma, à lui seul, approchent les 300 milliards de dollars pour les Etats Unis [8]. Réviser à la hausse les engagements financiers pour l’adaptation, et finaliser la définition internationale du financement climat (de manière à cesser les double-comptages) sera donc un grand combat mené cette année dans l’espoir d’une finalisation l’année prochaine.

Les pertes et préjudices

Enfin, le troisième grand combat sera celui des pertes et préjudices. Si le mécanisme international pour l’assistance aux victimes des changements climatiques a été créé en 2013, il n’est à ce jour pas encore opérationnel. Si le travail progresse sur la compréhension des dégâts économiques et non-économiques liés aux dérèglements climatiques et sur la question de la protection à apporter aux personnes forcées de se déplacer à cause de catastrophes climatiques, reste l’épineuse question du financement qui sera nécessaire pour dédommager les victimes des dérèglements climatiques. Sur ce point, les pays développés sont complètement fermés au dialogue, prônant la perspective d’un hypothétique mécanisme international d’assurance, qui plus est sans financement, alors que la protection nécessaire pour les victimes des dérèglements climatiques va bien plus loin et nécessite un véritable système de protection sociale internationale [9].

L’épineuse question du financement

Qu’il s’agisse des Indiens qui ont subi les vagues de chaleur extrêmes, des Africains, des Portugais ou des Canadiens qui ont connu une longue sécheresse (et des feux de forêt dévastateurs), des Antillais, Portoricains, Floridiens qui ont subi les ouragans, ou encore des habitants de Kiribati qui devront bientôt quitter leur île, tous doivent pouvoir recevoir une protection, et c’est dans l’enceinte des négociations climat qu’elle commence à prendre forme. Si les îles Fidji, dans leur rôle de président, sont tenus à une certaine réserve, nul doute que lors du segment ministériel, cette épineuse question sera portée par les groupes des pays les plus vulnérables [10] et des pays les moins avancés [11]. Ce dernier, par la voix de son président éthiopien, a d’ailleurs insisté sur l’importance du volet financement dans la COP23.

On n’a plus le temps d’attendre !

Plus que jamais, la justice climatique est donc au cœur de cette conférence climat. L’enjeu ? Assurer aux personnes vulnérables aux dérèglements climatiques des conditions de vie dignes. Les populations les plus pauvres ne sont pas responsables du réchauffement. Etre solidaire avec les plus vulnérables, c’est donc d’abord et avant tout arrêter le problème du réchauffement, et donc réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre, y compris en Belgique. Soyons réalistes, les dérèglements climatiques sont bien visibles, on n’a plus le temps d’attendre que les gouvernements traînent des années pour se mettre d’accord sur un plan national énergie-climat a minima. Cette « COP du Pacifique » ou « COP des Îles » est celle de l’urgence, les 350 citoyens qui relient Bruxelles à Bonn à vélo [12] l’ont bien compris, à l’instar des milliers de citoyens qui se mobilisent pour le climat à l’occasion de la manifestation du samedi 4 novembre à Bonn et du week-end d’action du 17 au 19 novembre [13].

[1L’Australie et la Nouvelle Zélande ont imposé des sanctions à Fidji suite au coup d’Etat de 2006, encourageant les îles Fidji à développer des relations diplomatiques plus fortes avec les pays qui sont au Nord de l’archipel.

[2La conférence des Nations Unies sur les océans s’est tenue en juin 2017 à New York et a adopté un appel à l’action pour la préservation des océans : https://www.un.org/press/fr/2017/ag11928.doc.htm

[3L’Alliance des petits Etats insulaires – AOSIS en anglais- est un groupe de 44 pays réunissant des îles qui défendent d’une seule voix leurs intérêts communs dans l’enceinte des négociations : http://aosis.org/

[4Un reportage sur ce conseil des ministres du 17 octobre 2009 est disponible : http://www.dailymotion.com/video/xb7ntg

[5Le communiqué de presse de l’Alliance des petits Etats insulaires, 8 juin 2015 : http://aosis.org/small-islands-propose-below-1-5%cb%9ac-global-goal-for-paris-agreement/

[6Le rapport annuel du Programme des Nations Unies pour l’Environnement « UNEP Gap Report 2017 » est sorti ce 31 octobre 2017 : http://www.unenvironment.org/resources/emissions-gap-report . Le constat avait déjà été formulé par le Secrétariat de la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques dès mai 2016.

[7PNUE, 2016, « Adaptation Gap Report » : http://climateobserver.org/reports/adaptation-gap-report-2016/

[9A ce sujet, lire RIGOT, V., « Pertes et profits sur le climat : quelle assistance pour les victimes ? », Point Sud n°13, novembre 2013. https://www.cncd.be/Pertes-profits-sur-le-climat

[10Le groupe des pays les plus vulnérables : http://www.v-20.org/

[11Le groupe des pays les moins avancés : https://ldcclimate.wordpress.com/