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Climat : les victimes demandent une assurance tous risques

Véronique Rigot Véronique Rigot
7 mars 2013

Si on subit un dommage sans en être responsable, il est convenu que l’on reçoive un dédommagement. En matière climatique, cela ne semble pas être le cas.

Des eaux turquoise, du sable fin, des cocotiers, du soleil… Une vie tranquille, au rythme de la pêche et de quelques cultures de riz, de fruits et de légumes gorgés de soleil, généreusement offerts par une nature luxuriante… On a tous rêvé, un jour ou l’autre, d’une vie retirée sur une île paradisiaque en plein océan Pacifique. La trentaine d’îles qui forment les archipels des Kiribati aurait pu être ce lieu de plaisance. Ces atolls du Pacifique sont situés entre Hawaï et la Polynésie française, à 6500 km au Nord-Est de l’Australie. Selon Darwin, l’un des premiers à étudier leur formation, ces atolls seraient des résidus de volcans complètement enfoncés sous l’eau, composés de récifs coralliens et d’accumulation de sable à fleur d’eau. Imaginez que l’atmosphère se réchauffe et vous comprendrez vite que ce paradis peut très vite devenir un enfer.

Les jours sont comptés

En décembre dernier, à la conférence sur le climat de Doha (Qatar), le témoignage d’Eli a mis en lumière l’envers du décor de carte postale. « Chez nous, l’adaptation n’est plus possible, a-t-il expliqué. Nous sommes maintenant obligés de nous déplacer, le gouvernement nous cherche une solution. Ni lui ni nous ne sommes responsables du problème, mais nous devons y faire face. On a besoin d’un mécanisme international de solidarité pour les familles qui, comme la mienne, ne pourront plus rester sur leur terre ».

Avec le réchauffement climatique, l’eau des océans se dilate et le niveau monte. Relativement lentement, certes, mais chaque centimètre compte quand on vit au ras de l’eau. En outre, l’eau saline pénètre dans les nappes phréatiques et dans les terres, et contamine à la fois les réserves d’eau douce des îles et les terres de culture. Enfin, avec le réchauffement de la surface des océans, les tempêtes et les cyclones s’intensifient : ils deviennent plus fréquents et plus violents avec des vents plus puissants et des pluies plus denses. Certains atolls sont purement et simplement menacés de disparition.

Du mythe à la réalité

Les 110 000 « privilégiés » des Kiribati sont bien conscients que demain, leurs îles ne seront plus habitables. Après avoir songé à créer des îles artificielles à la manière de Dubaï ou de Doha, ils se tournent aujourd’hui vers des solutions moins coûteuses. Pour les atolls qui pourront être sauvés, des digues seront construites et des mangroves plantées (voir photo). L’Etat finalise un rapport complet des besoins qui sera soumis aux donateurs internationaux. Mais pour tous ceux dont les terres seront immergées et dont les maisons sont directement exposées à la montée des eaux et aux tempêtes, il n’y aura pas d’autre choix que de se déplacer. L’Etat a contracté des emprunts pour acheter des terres aux îles Fidji et peut-être au Timor oriental non seulement pour cultiver les produits que les derniers résidents des îles consommeront, mais aussi pour permettre à sa population d’imaginer un avenir avec un gagne-pain stable, une éducation, des soins de santé, etc.

Nous ne parlons pas de croissance économique ou de niveau de vie, mais de notre survie

Alors que certains se paient encore le luxe de douter – ou d’insinuer le doute— sur les conclusions des travaux du Groupe intergouvernemental des experts sur l’évolution du climat (GIEC), pour les Kiribati, les changements climatiques ne sont plus un mythe depuis longtemps.

Le Nord dit non

Le dernier rapport du GIEC (mai 2012) établit un lien entre le réchauffement et l’amplification des aléas climatiques tels que les moussons exceptionnelles, les fortes tempêtes, les cyclones et les ouragans. Le rapport reconnaît que le gros des dégâts matériels et la plupart des victimes du climat sont et seront dénombrés dans les pays les moins développés et les petites îles. Afin d’y faire face, le rapport recommande de mettre en place un mécanisme de prévention et de gestion des risques et de renforcer la résilience des communautés les plus vulnérables.

La communauté scientifique internationale reconnaît donc l’injustice climatique dans le fait que les principales victimes ne sont pas les responsables historiques du problème climatique. Une première étape de la reconnaissance politique a été franchie avec l’entrée de ce débat dans l’enceinte des négociations sur le climat des Nations Unies. Pour tous ceux pour qui il est trop tard de prévoir une possibilité de s’adapter, les pays du Sud (coalisés derrière les petites îles et les pays africains) demandent la reconnaissance des pertes et préjudices par la création d’un mécanisme international d’assurance et de compensation. Mais les pays du Nord, Etats-Unis en tête, ne veulent pas en entendre parler. La raison invoquée est le manque de données et l’incapacité à constater les dégâts (parfois immatériels) mais la véritable crainte réside sans doute dans le montant financier que pourraient représenter les dommages à réparer. Après le passage de Sandy, le président Obama a demandé 60 milliards de dollars au Congrès américain pour ce seul ouragan, alors que ce montant correspond précisément à la demande – non obtenue - des pays du Sud pour aider à lutter contre le réchauffement global pendant la période 2013 à 2015.

Comme un robinet

« Nous ne parlons pas de croissance économique ou de niveau de vie, mais de notre survie », a rappelé le président des archipels des Kiribati lors d’une interview donnée à l’AFP pendant la conférence de Doha. Il y a en effet des priorités qui s’imposent. La première serait de fermer le robinet des changements climatiques pour limiter le réchauffement [1]. Mais on peine à le fermer, et il y a déjà beaucoup d’eau dans l’évier. La seconde priorité serait de veiller à ce que l’eau puisse s’écouler par le tuyau d’évacuation. S’adapter à la réalité des changements climatiques, en somme. Par contre, si le robinet n’est toujours pas fermé et que l’évier a déjà débordé, il y aura toujours plus d’eau à éponger par terre. Jusqu’à ce qu’il devienne nécessaire de contacter les pompiers pour aider à évacuer l’eau, et puis contacter l’assurance pour les dégâts. C’est ce que demandent aujourd’hui les victimes du climat, à une nuance près : contrairement à la réalité des changements climatiques, un robinet qui coule a peu de chances de causer des milliers de morts chaque année !

[1Analogie proposée par Sarah Lamote, chargée de plaidoyer chez 11.11.11, l’homologue néerlandophone du CNCD-11.11.11.

Source : article publié dans DLM | Demain le monde, mars-avril 2013, n°18.

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