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Climat : que cesse cette vaste blague !

Véronique Rigot Véronique Rigot
28 novembre 2013

Après la conférence climat de Varsovie, la Belgique doit exiger une révision des règles du jeu pour instaurer un pare-feu entre la démocratie et les lobbies économiques. Pour sauver le climat et les vies de milliards d’habitants, il faut passer de la compétition entre Etats à la coopération.

Varsovie était dans le brouillard, dimanche matin. Au propre comme au figuré. Au lendemain de la Conférence des Nations unies pour le climat, impossible de savoir où l’on allait. Les pays du Nord auront finalement gagné la partie contre ceux du Sud, mais il n’y a pas de quoi être fier. Ni l’enjeu, ni l’honneur ne sont saufs.

Du côté des pays du Nord, la seule volonté de se battre jusqu’à la fin du match est liée au souci de préserver certains intérêts économiques, au détriment des intérêts sociaux et environnementaux, même ceux de leurs propres citoyens. Du côté du Sud, le souci des pays les plus vulnérables est d’avoir une réponse à la crise climatique qui les affecte sans cesse plus fort. Au sein de ce groupe, le souci des grands pays émergents, par contre, est d’imiter l’attitude des pays du Nord pour préserver leurs intérêts économiques. Impossible en effet d’adopter une autre tactique quand on est poussé dans cette compétition effrénée pour remonter le classement mondial.

Une conférence climat qui se déroule dans un stade de foot, ce n’est pas banal. La métaphore offerte est parfaite : un match nul qui oblige à de longues prolongations et se termine aux tirs au but. Il ne s’agit plus de négociations, mais de compétition.

Jeudi, le match qui se déroulait a été dénoncé. Les spectateurs (ONG, syndicats), déçus, ont quitté les gradins. Outre le match, c’est aussi l’attitude de l’arbitre (la présidence polonaise), trop influencé par les cris des hooligans (les grandes entreprises polluantes), qu’ils ont voulu dénoncer.

La question est maintenant clairement posée : quelle éthique dans cette enceinte de négociations ? Ces négociations concernent l’environnement, oui, mais au service de la qualité de nos vies. Une conférence pour la paix pourrait-elle être financée par l’industrie de l’armement ? Une conférence pour le climat peut-elle donc être financée par les industries du pétrole et du charbon (GPE, Lotos, Alstom…), un constructeur automobile (BMW) ou le géant de l’acier, champion du monde de la spéculation sur les marchés du carbone (ArcelorMittal) ? C’était pourtant le cas à Varsovie.

Aujourd’hui, il est temps que nos gouvernements cessent de jouer le jeu des grandes entreprises polluantes et des grands bloqueurs de l’ambition climatique. A l’image de la Révolution française qui a séparé les pouvoirs de l’Eglise et de l’Etat, c’est maintenant d’une révolution onusienne - et donc européenne aussi - dont nous avons besoin, pour une séparation de la démocratie et des lobbies économiques. Pourquoi au niveau de l’ONU ? Parce que tous les Etats sont malheureusement concernés, à tous les échelons de pouvoir. L’actualité de ces derniers jours vient encore de nous le démontrer : les pressions d’une frange du secteur privé sur nos décideurs politiques sont telles que les décisions de la res publica ne défendent plus l’intérêt public.

C’est donc un pare-feu qu’il faut placer maintenant, entre la démocratie et les lobbies économiques, à chaque échelon de pouvoir. Et la bonne nouvelle est que ce type de pare-feu existe déjà, notamment dans le domaine de la santé publique !

La Convention-cadre pour la lutte antitabac de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) stipule en effet que l’industrie du tabac ne doit jouer aucun rôle dans l’élaboration des politiques de santé publique, en raison du « conflit fondamental et irréconciliable entre les intérêts de l’industrie du tabac et les intérêts de la politique de santé publique ». La convention affirme que « les Parties doivent agir pour protéger ces politiques contre les intérêts commerciaux de l’industrie du tabac » (article 5.3).

A l’instar de l’OMS, les Nations unies doivent instaurer un pare-feu entre les industries des énergies fossiles et les politiques climatiques, pour le climat, la planète et le sort de centaines de millions de personnes vulnérables aux changements climatiques.

Au lendemain du passage du typhon dévastateur Haiyan, le chef de la délégation philippine, Yeb Saño, a attiré l’attention sur l’« enjeu ». Dès l’ouverture du match, il a démontré sa détermination : il a commencé un jeûne de solidarité avec son peuple et demandé à ses pairs d’intensifier collaboration et coopération pour plus d’ambition climatique. Bien sûr, les réactions face au drame que vit son pays ont été respectueuses et dignes (la compétition n’exclut pas les valeurs de respect et de fair-play), mais Yeb Saño, suivi par les ONG et les syndicats internationaux, demandait autre chose.

Pour aider à comprendre cette « autre chose », continuons la métaphore sportive. Notre petit pays, si petit sur la scène internationale (au dire de certains ministres), est champion d’Europe de kin-ball. Vous ne connaissez pas ? C’est le sport coopératif le plus en vogue actuellement. Il se joue à trois équipes, et l’équipe qui gagne est celle qui a le plus coopéré avec les autres. La Belgique s’est classée 3e à la dernière coupe du monde, derrière le Canada et le Japon (coïncidence, les deux pays qui ont fait marche arrière sur leurs ambitions climatiques…). La coupe du monde était organisée à Pepinster, dans le fief de notre secrétaire d’Etat à l’Environnement, Melchior Wathelet, friand de métaphores sportives.

En attendant que la Belgique parle kin-ball avec le Canada et le Japon, ou mieux, qu’elle organise une conférence coopérative sur le climat à Pepinster, les spectateurs du mauvais match des deux dernières semaines ont écrit au Secrétaire général des Nations unies et à la Secrétaire exécutive de la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) pour leur demander une révision des règles du jeu, pour qu’à tout le moins, les arbitres et les joueurs ne soient plus influencés de la sorte par une partie des spectateurs dont les intérêts vont à l’encontre des décisions.

Mesdames et Messieurs les Ministres, nous vous demandons aujourd’hui de vous prononcer publiquement pour la révision des règles du jeu. Nous ne nous contenterons pas de promesses électorales, nous voulons voir des actes, maintenant.

Pour que cesse cette vaste blague. On parle de vies humaines, ici, pas de sport.

Source : opinion publiée le mercredi 27 novembre 2013 dans La Libre.

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
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