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Climat : tout espoir est-il perdu avec Trump ?

Véronique Rigot Véronique Rigot
15 novembre 2016

Dans les allées de la COP22 à Marrakech, l’annonce de l’élection de Donald Trump à la tête des Etats-Unis a surpris beau nombre de participants. Certains négociateurs et représentants de la société civile se disent déprimés, profondément déçus. Et il est clair que sur ce sujet comme sur d’autres, il ne faut pas se voiler la face : l’élection du 8 novembre est un fait majeur qui change la donne, et pas dans le bon sens. Tout espoir est-il cependant perdu de rehausser les ambitions climatiques pour limiter la hausse de température à 2°C, et même 1,5°C ? Eclairage.

« C’est un désastre pour le climat  » : les propos de la ministre française Ségolène Royal [1], ce 9 novembre, résument bien l’état d’esprit. Lors de cette première semaine de négociations climat à Marrakech, Trump était dans tous les débats, tous les emails, toutes les interviews qui rythment nos journées.

Quelles sont les inquiétudes ?

Première inquiétude, en lien direct avec l’actualité : l’avenir des négociations climat. A peine élu, Donald Trump se révèle prêt à passer des paroles aux actes. On se souviendra qu’il avait déclaré, pendant sa campagne, vouloir faire annuler l’Accord de Paris. Faute de pouvoir sortir rapidement de l’Accord de Paris, car les Etats-Unis sont de facto impliqués dans le processus pour au moins 4 ans [2], ses conseillers cherchent à présent la faille juridique pour pouvoir se retirer de la convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), qui date elle de 1992. Les inquiétudes restent entières même s’il ne parvient pas à se retirer de la CCNUCC : un durcissement de la position américaine reste possible, du frein sournois aux discussions par une attitude ultra-procédurière à une obstruction explicite à toute avancée sur certains dossiers. La politique d’Obama n’était pas un exemple d’ambition climatique et de solidarité internationale [3], mais il faut reconnaître qu’elle a permis la conclusion de l’Accord de Paris et son entrée en vigueur rapide.

Seconde inquiétude, au-delà de l’actualité des négociations : la vision énergétique des quatre années à venir. A l’instar de l’argent, nerf de la guerre, l’énergie est le nerf de la géopolitique mondiale contemporaine. L’entourage climato-sceptique du président l’a bien compris. Au-delà d’une volonté affichée d’affaiblir la politique environnementale (et en particulier son bras exécutif qui est l’Agence pour la protection de l’environnement), c’est à un véritable affaiblissement du « Clean Power Plan [4] » que le président Trump se prépare. L’objectif est clairement affiché sur le site du président élu [5] : l’indépendance énergétique. Pour ce faire, tous les moyens seront bons : extraction des ressources fossiles disponibles sur le territoire américain (pétrole, gaz et charbon conventionnels et non-conventionnels) pour cesser d’importer du pétrole de l’OPEP, promettant par la même occasion la création de millions d’emplois (sic !) dans les gaz et les pétroles de schiste et de démanteler les actions mises en place par Obama (le « Clean Power Plan »). Une vision à contre-courant à l’heure où la planète s’est engagée à limiter le réchauffement et donc à réorienter son modèle énergétique du fossile vers le renouvelable. Cette vision est d’autant plus surprenante pour l’un des membres fondateurs de l’Agence internationale de l’énergie ; agence qui, depuis plusieurs années, plaide pour le maintien de deux tiers des réserves d’énergies fossiles dans le sol.

Trois éléments pour relativiser ce « désastre »

Si l’élection de Trump à la présidence des Etats-Unis est une très mauvaise nouvelle pour le climat, certains leviers subsistent pour tenter d’enrayer les effets néfastes que les politiques de l’administration Trump risquent d’engendrer.

Les Etats-Unis, c’est un Etat fédéral

Le Président des Etats-Unis est loin d’être tout puissant face aux Etats américains, qui sont la base du système. D’une part, le fait que le Congrès soit majoritairement républicain est certes une mauvaise nouvelle, mais on aurait tort d’oublier que le clan républicain est loin d’être unanime sur le sujet. Par ailleurs, les Etats fédérés disposent de la compétence d’établir des législations environnementales : « Environ 70 % des politiques environnementales proviennent des Etats » explique Barthélémy Courmont [6]. Il note en particulier qu’en réaction au refus de George W. Bush d’agir sur la question des changements climatiques, de nombreux Etats (la Californie, le Vermont, le Connecticut, le Maine, le Massachusetts, le New Hampshire, la Pennsylvanie, le New Jersey, l’Oregon et Washington), avaient adopté des plans climat s’inscrivant dans la lignée des objectifs du Protocole de Kyoto. Plus de la moitié des Etats a élaboré des stratégies ou des plans d’action visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Les énergies fossiles sont une réalité américaine, et cela ne date pas de l’élection américaine 2016, en témoigne le développement des gaz de schiste ces dernières années. Mais la transition est en marche dans de nombreux Etats, en témoignent les investissements dans le solaire et l’éolien ces dernières années.

Les Etats-Unis ne sont pas les Nations Unies

En décembre dernier, un point de non-retour politique a été franchi : l’Accord de Paris sacralise la volonté d’instaurer un régime de coopération internationale pour limiter le réchauffement et s’attaquer à ses conséquences. Force est de constater qu’avec ou sans les Etats-Unis, le monde avance : dès 2011, la Chine a entamé la conversion de son économie vers une économie verte, investissant dans le nucléaire et le renouvelable (cette conversion a été confirmée récemment) [7], et annonçant même l’arrêt de construction de plusieurs centrales au charbon. La Chine est le premier émetteur mondial de gaz à effet de serre et connaît d’importants problèmes environnementaux qui appellent des solutions concrètes. L’Union européenne, troisième plus gros émetteur mondial, s’est défini des objectifs à l’horizon 2030 qui nécessiteront une profonde conversion de l’économie. Quant à l’Inde, pays qui fait encore pleinement face aux défis du développement (et d’abord de l’électrification de ses campagnes), elle fait face aujourd’hui à de très grosses pollutions aux particules fines provoquées par les centrales à charbon. Elle aussi s’en détourne pour investir massivement, notamment dans le nucléaire. Si le déploiement de l’énergie nucléaire dans les pays émergents n’est pas non une bonne nouvelle pour des défenseurs de l’environnement, il démontre une volonté de la part de ces pays de tourner progressivement le dos aux énergies fossiles. Trois des cinq plus grands émetteurs mondiaux s’engagent, donc [8], pour limiter les risques en termes de santé publique (la pollution aux particules fines) et limiter les conséquences désastreuses des changements climatiques. L’enjeu pour le climat consiste à éviter que l’agenda climato-sceptique des Etats-Unis ne fasse tache d’huile en alimentant une course au moins-disant environnemental dans les autres pays – à commencer par la Chine et l’UE. Cela implique que ces derniers perçoivent la transition écologique comme une opportunité économique et sociale, plutôt qu’un frein à la compétitivité.

Les Etats-Unis vont devoir reloger leurs premiers réfugiés climatiques

Les ouragans Katrina et Sandy ont laissé des stigmates dans le pays, en particulier dans les communautés les plus pauvres. De façon plus sournoise, l’élévation du niveau des mers est en train de grignoter du territoire le long des côtes qui bordent plus de la moitié du territoire américain. La ville de Miami, en Floride, est confrontée à des inondations régulières à chaque forte marée. Elle a ainsi dû planifier des travaux publics d’ampleur pour rehausser de nombreux quartiers de la ville. La réalité du réchauffement est là, même dans les Etats républicains. Si l’opinion publique européenne commence à prendre conscience du problème des déplacés climatiques [9], elle n’en compte pas encore sur son territoire. Mais ce n’est pas le cas des Etats-Unis où les habitants de l’île de Jean-Charles, en Louisiane, voient leur territoire sombrer et se rendent à l’évidence : ils vont devoir être relogés ailleurs sous peu [10].
Il n’est donc pas exclu que le président Trump soit rattrapé à terme par la réalité des faits et par leurs conséquences concrètes sur les populations qui l’ont porté au pouvoir.

L’annonce de l’élection de Donald Trump est clairement une catastrophe pour le climat, mais il ne faut pas sous-estimer les poches de résistance dans les nombreux Etats américains qui ont déjà entamé leur transition. L’Union européenne doit en profiter pour prendre le leadership en matière de transition vers une économie bas carbone, ce qui implique notamment des investissements massifs dans les énergies renouvelables, afin de viser une indépendance énergétique qui soit compatible avec les objectifs internationaux de lutte contre les changements climatiques. C’est un des messages forts de la mobilisation de la société civile à Marrakech : pour respecter l’objectif de Paris de fournir tous les efforts pour rester sous 1,5°C, il faudra passer d’ici 2050 au 100% renouvelable.

[1Ségolène Royal a endossé la Présidence de la COP en 2016 à la suite de Laurent Fabius, qui avait présidé la COP21 en termes de ministre des Affaires étrangères de la France. Elle vient de transmettre le flambeau au ministre marocain des Affaires étrangères Salaheddine Mezouar.

[2La sortie de l’Accord de Paris ne peut être signifiée avant fin 2019, conformément à l’article 28 de l’Accord de Paris qui prévoit une période de 3 ans après ratification pour qu’un pays puisse donner son renom, suivi d’une année de délai de négociation de sortie

[3Tant en termes de financement climat que de reconnaissance des pertes et préjudices, les Etats-Unis n’ont jamais été très progressistes.

[4Ce plan vise à réduire les émissions de carbone dans les usines de production électrique. Il date de 2015.

[6Barthélémy Courmont, maître de conférences à l’Université catholique de Lille, et directeur de recherche à l’IRIS

[7AP, China announces a plan to curb carbon emissions, 5 nov. 2016, http://hosted.ap.org/dynamic/stories/A/AS_CHINA_CLIMATE_CHANGE?SITE=AP&SECTION=HOME&TEMPLATE=DEFAULT

[8Les 5 plus grands émetteurs sont dans l’ordre : la Chine, les Etats-Unis, l’Union européenne, la Russie et l’Inde.

[9Première mondiale, un observatoire académique vient d’être créé à l’Université de Liège, à l’initiative de François Gémenne : http://le15ejour.ulg.ac.be/jcms/c_51415/fr/observatoire-hugo

[10New York Times, Mai 2016, ‘Resettling the first american climate refugees’ : reportage disponible à l’adresse : http://www.nytimes.com/2016/05/03/us/resettling-the-first-american-climate-refugees.html

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