Conférence de Santa Marta : Nouvel espoir pour le climat

Visuel officiel de la Conférence de Santa Marta
Visuel officiel de la Conférence de Santa Marta
D.R.

La lutte contre le dérèglement climatique écrira une nouvelle page de son histoire à Santa Marta, en Colombie, du 24 au 29 avril. Dix ans après l’Accord de Paris, une coalition de pays se réunit pour une Conférence consacrée à une sortie juste et ordonnée des énergies fossiles. Dans un contexte international tendu, ce sommet suscite des attentes élevées car il a le potentiel de faire sauter les verrous de l’inaction climatique, au sein et au-delà des COP.

Pour la première fois dans l’histoire, une série de gouvernements, d’organisations internationales et d’acteurs de la société civile se retrouveront afin de travailler spécifiquement à l’accélération de la sortie juste et ordonnée des énergies fossiles. Initiée par la Colombie lors de la COP30 et organisée conjointement avec les Pays-Bas, la Conférence de Santa Marta [1] n’est pas une « Conference of the Parties » (COP) du cadre onusien, mais un espace de dialogue, susceptible de faire progresser, entre autres, l’idée d’un traité sur les énergies fossiles et la remise en cause des mécanismes ISDS.

Le constat des manquements des COP

Pendant près de 30 ans, les COP ont largement ignoré la question des énergies fossiles. Ce n’est qu’en 2023, à la COP28 de Dubaï, qu’un consensus a été trouvé pour mentionner la nécessité d’en sortir. Toutefois, aucun plan international pour mettre fin à la production de pétrole, de gaz et de charbon n’a vu le jour suite à cette décision. La COP30 aurait dû être une « COP de la vérité », censée mettre en œuvre les décisions des sommets précédents. Malheureusement, le texte final ne fait aucune mention des fossiles ; le système est fondé sur le consensus et les pays exportateurs de pétrole s’y sont systématiquement opposés.

Cette contrainte structurelle explique le caractère souvent limité des avancées des COP. Lors de la signature de l’Accord de Paris Accord de Paris , elle apparaissait moins fortement car la confiance était au rendez-vous, avec des acteurs clés, comme les États-Unis [2], engagés dans la transition. Dix ans plus tard, la méfiance domine – et les raisons sont nombreuses.

D’abord, les pays du Nord n’ont pas tenu leurs engagements financiers et continuent d’exercer une forte pression sur les pays du Sud via les Institutions financières internationales, aggravant une fracture déjà profonde, que l’accord à la COP29 n’a fait que renforcer.

Ensuite, malgré leurs capacités financières et technologiques, ces mêmes pays du Nord ne mettent pas en œuvre une transition à la hauteur des enjeux. L’Union européenne, par exemple, n’a pas contribué à sa juste part dans le cadre de l’objectif 2040 : si elle a défini un objectif théoriquement suffisant (-90%), elle l’a assorti d’échappatoires lui permettant d’avoir recours aux crédits carbone, qui reportent une part de la responsabilité de diminution des émissions sur les pays tiers. De plus, sous pression de la droite populiste, de l’extrême droite et des conservateurs, elle revient depuis les élections de 2024 sur une partie de ses engagements climatiques internes.

Par ailleurs, bien que la Cour internationale de justice ait fixé le plafond d’1.5°C de réchauffement comme une référence juridique [3], rares sont les pays ayant soumis en 2025 des plans de réduction d’émissions compatibles avec cette trajectoire [4].

Enfin, plusieurs économies du Nord continuent d’étendre leur production d’énergies fossiles – notamment les États-Unis, le Canada, l’Australie et la Norvège [5] – alors que la Chine et l’Inde poursuivent la construction de centrales à charbon. Pendant ce temps, les pays de l’OPEP continuent de bloquer systématiquement toute avancée sur les questions d’atténuation non seulement au sein des COP mais aussi dans les négociations pour un traité sur le plastique.

Santa Marta : une feuille blanche pour la diplomatie climatique

La Conférence de Santa Marta est née de ce constat d’échec. Pour sortir de ce marasme, la Colombie a invité une série de pays signer la « Déclaration de Belém » [6] afin de reconnaître l’urgence d’accélérer la transition hors du pétrole, du charbon et du gaz et de s’engager à renforcer la coopération internationale pour y parvenir.

Cette « Déclaration de Belém » reconnaît que la production, la consommation, l’octroi de licences et de subventions aux combustibles fossiles sont incompatibles avec l’objectif de limiter le réchauffement à 1,5 °C [7]. Alors que seuls 24 pays, dont la Belgique, en étaient initialement signataires, plus de 45 États ont désormais répondu positivement à l’invitation de la ministre colombienne de l’Environnement, Irene Vélez-Torre, laquelle a mis en place un processus qui se veut inclusif et participatif.

Depuis le début du mois de mars, le monde académique, la société civile et de multiples groupes citoyens (peuples autochtones, descendants afro-américains, etc.) ont été invités à définir le socle des discussions autour de trois grands piliers que sont ; (i) la réduction de la dépendance économique aux combustibles fossiles ; (ii) la transformation de l’offre et de la demande de combustibles fossiles ; et (iii) le renforcement de la coopération internationale et de la diplomatie climatique. Il convient de noter que les représentants des intérêts liés aux énergies fossiles ne sont pas autorisés au Sommet – contrairement aux COP où ils sont systématiquement présents en nombre.

La Conférence de Santa Marta débute donc dans un cadre inédit. Le résultat dépendra non seulement des mesures avancées par la États mais aussi des propositions issues de la société civile dont l’implication est favorisée par la Colombie et les Pays-Bas. Finalement, c’est le rapport que rédigeront les co-hôtes à l’issue du sommet qui donnera les lignes directrices les plus claires pour la suite.

Le socle d’un futur traité sur les énergies fossiles ?

Parmi les idées phares figure la création d’un traité sur les énergies fossiles qui permettrait de proscrire le développement de nouvelles exploitations d’énergies fossiles ou d’arrêter progressivement l’exploitation des infrastructures existantes. Bien entendu, dans un monde idéal, un tel traité devrait être adopté dans l’enceinte des négociations officielles et s’appliquer à l’échelle mondiale. Néanmoins, en créant un espace crédible de discussion sur la sortie des énergies fossiles, la géométrie du pouvoir pourrait vaciller et forcer les pays récalcitrants à s’engager de bonne foi dans les négociations.

Cette proposition de Traité est notamment portée par la société civile, les petits États insulaires – tels que Vanuatu, Tuvalu ou Nauru – ainsi que la Colombie. L’importance de cette discussion est en effet de taille tant pour la transition climatique que pour les populations du Sud.

Le projet d’oléoduc « EACOP » [8], porté par TotalEnergies, constitue un cas emblématique que ce traité aurait pu empêcher, en raison de ses impacts climatiques et humains. Ce pipeline, destiné à exploiter du pétrole près des lacs Albert et Victoria, a déjà déplacé plus de 13 000 Ougandais et Tanzanien [9] et menace de polluer les ressources de centaines de millions de personnes. Ce projet fait partie des 425 projets d’extraction d’énergies fossiles qui produisent plus d’une gigatonne de CO2 [10] dans le monde. Qualifiés de « bombes climatiques », leur explosion entraînerait le dépassement des 3°C de réchauffement et des conséquences désastreuses pour la vie sur Terre.

La négociation d’un tel traité sera complexe, car le degré de dépendance à ces ressources varie selon les pays. Les exercices réalisés en la matière proposent une approche adaptée à chaque pays, et notamment à leurs capacités technologiques et financières. À titre d’exemple, selon un rapport sorti en marge de la COP28 [11], pour respecter l’Accord de Paris, un pays comme l’Allemagne devrait cesser sa production de charbon dès 2031, tandis que l’Afrique du Sud pourrait la poursuivre jusqu’en 2040.

Vers une coalition d’États « hors ISDS » ?

Un des autres espoirs – non des moindres – de Santa Marta – est de former une coalition d’États « hors ISDS ». Pour rappel, l’ISDS (Investor-to-State Dispute Settlement) permet à un investisseur privé de contester, devant une cour d’arbitrage privée, une décision d’un État, au motif qu’elle affecterait ses profits attendus. Un mécanisme qui sape la souveraineté des États et la démocratie.

Ce mécanisme constitue un frein particulier dans le cadre de la transition énergétique, dans la mesure où il expose les États à des contentieux coûteux lorsqu’ils adoptent des politiques visant à réduire ou à abandonner l’exploitation des énergies fossiles. D’ailleurs, l’industrie des énergies fossiles décroche la palme d’or du recours aux ISDS [12], avec plus de 250 cas recensés pour plus de 80 milliards de dollars de compensations [13]. Les Pays-Bas en ont spécifiquement fait les frais après la fermeture d’un champ de gaz à Groningen qui provoquait des tremblements de terre ; Exxon Mobil leur a réclamé plusieurs milliards de compensation. L’autre effet pervers de l’ISDS est de dissuader les États de faire preuve d’ambition climatique. Ainsi, lorsque la France a annoncé la fin de toute extraction de pétrole à partir de 2040, la compagnie Vermillion – qui exploite plusieurs de ses gisements – l’a menacée d’un recours en justice, ce qui l’a conduit à adopter une politique nettement moins ambitieuse.

Le troisième pilier de la conférence [14], qui porte sur le renforcement de la coopération internationale et la diplomatie climatique, pourrait inclure des discussions sur ces mécanismes ISDS. Le leadership colombien est attendu au tournant ; le pays compte plus de 200 actifs fossiles couverts par des dispositifs ISDS [15] et le Président Gustavo Petro a annoncé en mars 2026 sa volonté de sortir son pays des accords qui les incluent [16]. L’idée semble être que les gouvernements présents puissent former une coalition s’engageant à exclure tout mécanisme d’ISDS des futurs accords, mais aussi à réexaminer les traités existants et à étudier les possibilités de modifier ou de s’en retirer lorsqu’ils en contiennent.

Financer la transition, une question sine qua none

Sortir des énergies fossiles sans financement, c’est vouloir construire une maison sans matériaux ; pourtant, Santa Marta n’a pas encore envoyé de signaux clairs dans le sens du financement climatique.

Les pays du Nord maintiennent une approche prudente en matière de financement, tendant à se retrancher derrière l’accord conclu à la COP29 à Bakou, qui prévoit qu’à l’horizon 2035, au moins 300 milliards de dollars devront être mobilisés annuellement pour l’atténuation et l’adaptation dans les pays en développement. Or, l’écart avec les besoins actuels des pays du Sud demeure considérable. Les besoins en atténuation – qui recouvrent notamment le secteur de l’énergie, la diversification des sources et le développement des infrastructures électriques – sont estimés à au moins 400 milliards de dollars par an [17], tandis que ceux liés à l’adaptation atteignent 310 milliards de dollars par an d’ici 2035 [18].

Reste donc à voir si la Colombie intégrera d’autres initiatives dans son rapport final, en vue d’élargir la manne financière disponible pour lutter contre le dérèglement climatique. Une convention sur la coopération fiscale internationale est en cours de négociation aux Nations Unies. Relier ce processus à celui de Santa Marta, notamment via une taxe mondiale sur les surprofits des entreprises fossiles et polluantes, permettrait aux États de dégager de nouvelles ressources pour financer l’action climatique. Selon le réseau Eurodad, une contribution de 20 % aurait pu générer plus de mille milliards de dollars pour le climat, si elle avait été adoptée parallèlement à l’Accord de Paris.

Un sommet pour réoxygéner l’action climatique internationale ?

Il faudra plus qu’un coup de baguette magique à Santa Marta pour remettre la diplomatie climatique en ordre de marche, mais cette première conférence va au moins offrir une bouffée d’oxygène. Pour la première fois, des gouvernements, des communautés locales et la société civile se réunissent pour travailler spécifiquement à la sortie des énergies fossiles — sans les lobbies et sans le droit de veto des pays qui refusent de sortir des énergies fossiles. En repartant d’une feuille blanche avec des États qui ont signé une déclaration soulignant l’essentiel, l’espoir est de nouveau permis. Le succès se mesurera d’abord à l’issue des six jours de dialogue, puis à son impact sur la COP31 en Turquie et sur les forums internationaux.

Curieusement, la Belgique, habituée à l’abstention dans les enceintes climatiques, est signataire de la Déclaration de Belém et le ministre du climat, Jean-Luc Crucke, sera présent sur place. À propos de la guerre en Iran, il disait « elle nous rappelle plus que jamais la nécessité de réduire notre dépendance aux énergies fossiles » [19]. Pour un pays qui botte en touche lorsqu’il s’agit de respecter le jugement de l’Affaire Climat Affaire climat
Klimaatzaak
 [20], de remettre un plan de réduction ambitieux [21], quand il s’agit de s’engager concrètement à supprimer progressivement les subsides aux énergies fossiles [22], d’accélérer le développement de l’éolien offshore [23], de financer l’action climatique internationale à hauteur de sa juste part [24] ou de soutenir le dernier objectif climatique européen [25], il sera intéressant d’observer le rôle qu’elle jouera en Colombie.

[2Depuis 2025 les Émirats arabes unis ne sont plus partie à l’Accord de Paris et depuis 2026 ils ne sont plus partie à la CCNUCC.

[3Avis de la Cour Internationale de Justice sur l’obligation des États vis-à-vis du dérèglement climatique, www.icj-cij.org/fr/affaire/187

[4Climate Action Tracker (2025) : https://climateactiontrac...

[5Oil Change International(2025) : https://oilchange.org/new...

[6Belem Declaration on the transition away from fossil fuels https://static1.squarespa...

[7Ministère de l’environnement de Colombie, 21 novembre 2025, Colombia presenta Declaración de Belém y convoca conferencia global sobre combustibles fósiles
https://www.minambiente.g...

[8EACOP (East African Crude Oil Pipeline) est la construction du plus long oléoduc chauffé au monde reliant le Lac Albert en Ouganda au port de Tanga en Tanzanie.

[9The Guardian (1er avril 2025) People displaced by Uganda oil pipeline ‘received inadequate compensation’
https://www.theguardian.c...

[10Kühne K. et al. (2022). « Carbon bombs » - Mapping key fossil fuel projects. Energy Policy, volume 166, 1112950. https://www.sciencedirect...

[12IISD (2021). Investor–State Disputes in the Fossil Fuel Industryhttps://www.iisd....

[13IIED (2023)/. Fossil fuel companies rake in $80 billion of taxpayers’ money through shadowy investment tribunals https://www.iied.org/foss... ; : :text=Climate%20change-,Fossil%20fuel%20companies%20rake%20in%20$80%20billion%20of%20taxpayers’%20money,were%20awarded%20to%20the%20investors.

[14Le renforcement de la coopération internationale et de la diplomatie climatique

[15E3. (2026). Explained : Why investor–state dispute settlement (ISDS) matters for the energy transitionhttps://www.e3g...

[16Colombia Reports (2026). Petro says Colombia will pull out of investor protection treaties https://colombiareports.c...

[17CCNUCC (2024). Second report on the determination of the needs of developing country Parties related to implementing the Convention and the Paris Agreement

[18PNUE (2025). Adaptation Gap Report 2025 https://www.unep.org/reso...

[19La LibreEco (20 mars, 2026) Jean-Luc Crucke : cette nouvelle crise énergétique « nous rappelle, plus que jamais, la nécessité de réduire notre dépendance aux énergies fossiles »
https://www.lalibre.be/ec...

[20La Cour d’appel de Bruxelles a condamné en novembre 2023 l’État fédéral, la Région flamande et la Région bruxelloise pour inaction climatique. Le jugement reconnaît que ces autorités violent les droits humains (CEDH) et leur devoir de diligence en menant une politique insuffisante, imposant une réduction des émissions de gaz à effet de serre de 55 % d’ici 2030 (par rapport à 1990)

[21Le Soir (30 septembre 2025) La Belgique remettra un plan climat hors délai et peu convaincant https://www.lesoir.be/702...

[22Commission européenne Commission Assessment : Belgium’s National Energy and Climate Plan shows increased ambition, but requires more effort and implementation
https://energy.ec.europa....

[23Greenpeace Belgium (5 juin 2025) Le Ministre Bihet freine le développement de l’éolien offshore https://www.greenpeace.or...

[24CNCD-11.11.11 (2020) 10 ANS DE FINANCEMENT CLIMAT INTERNATIONAL www.cncd.be/10-ans-de-fin...

[25Ministre du climat fédéral 5 november 2025) Abstention de la Belgique sur l’objectif 2040 : un revers pour la crédibilité du pays et un affaiblissement de sa position européenne https://crucke.belgium.be...