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Accaparements de terres

Congo : Spoliés et exploités à l’ombre des plantations

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
26 décembre 2015

Imagine demain le monde - La société Plantations et Huileries du Congo était la propriété du géant Unilever. Elle a été rachetée en 2009 par Feronia Inc., avant d’être reprise par des institutions financières de développement publiques. Derrière cette transaction se cachent surtout des accaparements de terres et une exploitation des populations locales. L’ONG Grain a mené l’enquête.

C’est l’histoire de la grenouille qui veut se faire plus grosse que le bœuf. En 2009, l’entreprise agroalimentaire canadienne Feronia Inc., créée un an plus tôt, rachète au géant batave Unilever la société Plantations et Huileries du Congo [1], qui possède trois gigantesques plantations de palmiers à huile le long du fleuve Congo, ainsi que des terres au Bas-Congo.

La transaction est historique, ces plantations furent les premières installées, il y a un siècle, par les frères Lever qui posèrent ainsi les bases de ce qui allait devenir le quatrième groupe alimentaire mondial.

Comme la grenouille de La Fontaine, la société va alors éclater. Car la gestion de ces plantations dans le lointain et chaotique Congo du 21e siècle se révèle très difficile. Feronia, loin de se tailler un empire, accumule les pertes. Et en 2010, l’introduction de la société à la Bourse de Toronto tourne au fiasco, la valeur de l’entreprise est rapidement divisée par quatre.

« Cette introduction en bourse va obliger l’entreprise à publier un rapport d’activité. Cette transparence nouvelle va nous permettre d’enquêter  », se félicite Devlin Kuyek, responsable de l’antenne canadienne de l’ONG Grain.

Présente dans plusieurs pays, l’organisation espagnole Grain fut la première, après la crise alimentaire de 2008, à dénoncer les appropriations de terre et à tenter de quantifier le phénomène [2].

Grain a toutes les raisons de s’intéresser aux activités de Feronia. Les trois plantations qu’elle détient sont gigantesques : 120 000 hectares au total, soit la taille du Brabant wallon, et elles sont entourées de villages frappés par la misère. Toutes les conditions de l’accaparement sont réunies.

« En 2012, poursuit Devlin Kuyek, nous avons été surpris de constater que le Fonds africain pour l’agriculture rachète un tiers des parts de Feronia. Cette opération conduite par un fonds financé par l’Union européenne et plusieurs coopérations officielles pose vraiment question. D’autant que l’année suivante, le CDC Groupe, l’agence de développement britannique, achète à son tour 48 % des parts de Feronia. Aujourd’hui, la société et ses plantations sont détenues à 80 % par des agences gouvernementales qui ont déboursé 40 millions de dollars (36,4 millions d’euros) dans cette affaire. »

Or, dans les profondeurs du Congo, le comportement des gestionnaires des plantations n’est en rien celui d’un service public. « Ils ont accaparé toutes les terres, témoigne Jean-François Mombia, le responsable d’une organisation congolaise qui a enquêté sur place. Il ne reste rien pour les agriculteurs qui sont contraints de travailler pour elles comme salariés. »

Disposant d’une main-d’œuvre captive et abondante, les plantations, qui déclarent employer 3 600 personnes, font par ailleurs fi de la législation sociale. « Un employé touche 1 400 francs congolais par jour (1,36 euro), moins que le salaire minimum légal de 1 680 francs (1,63 euro). De plus, ce salaire n’est pas versé pour chaque journée travaillée », dénonce Jean-François Mombia.

Les ouvriers reçoivent un quota de tâches à exécuter en une journée. Ils doivent, par exemple, récolter 80 gros régimes de noix de palme ou sortir de la pépinière 600 sacs de plants dans la journée. Ces tâches, impossibles à accomplir en un jour, contraignent les ouvriers à revenir le lendemain pour terminer le travail. « Dans la plantation de Lokutu, nous avons trouvé une fiche de paye qui mentionnait 12 jours travaillés pour le mois de septembre alors que l’ouvrier ne s’était pas absenté. Quand l’argent manque, les travailleurs se font aider par leurs enfants pour atteindre le quota, ou ils louent les services d’un porteur. »

Fouettés et emprisonnés

Cette situation n’est pas propre aux pratiques de Feronia, elle existait déjà du temps d’Unilever. Un pasteur qui a pris ses fonctions en 2001 à Yaligimba et qui est cité par les enquêteur de Grain, livre un témoignage glaçant des conditions de vie qu’il a trouvées sur place. « C’était la première fois que je voyais des gens travailler dans une telle souffrance », s’indigne le religieux. Je ne pouvais pas me représenter comment quelqu’un pouvait travailler toute la journée en plantation avec un panier sur le dos à ramasser des centaines de noix de palmes, pour un panier ou deux et pour un si petit salaire. »

Chaque matin une voiture fait le tour du village pour ramasser les hommes adultes qui ne peuvent refuser d’embarquer. Le travail est tellement pénible que les travailleurs sont usés à l’âge de 50 ans. « Ils sont alors licenciés, poursuit le pasteur Bolenge. Quand ils quittent la compagnie, ils n’ont plus que cinq ans à vivre.  » « Les travailleurs n’ont pas les moyens d’acheter l’huile qu’ils produisent, renchérit Jean-François Mombia. Des gardes armés surveillent la plantation. S’ils surprennent une personne à ramasser des noix même tombées par terre, ils l’attrapent, la fouettent et la remettent à la police. On nous a rapporté le cas d’un gamin qui a été battu et jeté en prison, ses parents ont dû payer pour le faire libérer. »

La résistance s’organise

« On travaille aujourd’hui dans ces plantations comme à l’âge reculé des colonies, s’indigne Devlin Kuyek. Sauf qu’aujourd’hui leurs propriétaires sont des agences publiques de développement censées lutter contre la pauvreté.  » Pour parachever son enquête, Grain a examiné les conditions de subsistance dans des villages éloignés des plantations. « La qualité de vie y est nettement meilleure, souligne le Canadien. Les populations vivent de la pêche, de la cueillette et de la petite agriculture. Les femmes exploitent les noix des palmiers sauvages, qu’elles transforment en huile et vont revendre en pirogue dans les marchés du voisinage. Leur mode de vie plutôt prospère prouve que la pauvreté des communautés installées dans le voisinage immédiat des plantations est causée par l’absence de terres et de forêt. »

Après un siècle de peur et de silence, les riverains des plantations, encadrés par les organisations de la société civile, ont commencé à organiser leur résistance. Soixante chefs coutumiers de villages entourant la plantation de Lokulu ont élaboré en mars dernier leur charte de revendications. Autour de la plantation de Boteka, les chefs locaux contestent la décision du gouvernement congolais d’accorder une concession supplémentaire de 12 000 hectares.

A Kinshasa, des organisations mettent par ailleurs en doute la légalité de l’ensemble des titres de propriété de Feronia. En 2012, année du rachat de la société par les agences de coopération, le Parlement congolais a interdit de vendre des terres à des sociétés détenues majoritairement par des investisseurs étrangers.

Les nouveaux propriétaires, embarrassés par cette contre-publicité, sont en train de mesurer l’impact social et environnemental de leurs plantations. Il est probable que les villageois verront ensuite leur sort s’améliorer.

« Il ne faut pas que cette avancée soit uniquement cosmétique, conclut Devlin Kuyek. Pour nous, le droit international et le droit congolais donnent aux communautés un accès libre aux forêts, elles doivent récupérer toutes les terres qui leur reviennent légitimement. »

[1Feronia achète 76 % des parts des Plantations et Huileries du Congo. les 24 % restants sont la propriété du gouvernement congolais.

[2les accaparements de terre sont le rachat de vastes surfaces de terres agricoles par des sociétés financières, des fonds souverains ou des sociétés alimentaires. entre 60 et 80 millions d’hectares, dont 75 % environ en afrique, auraient déjà changé de main depuis 2008. Ces accaparements chassent des millions de paysans de terres qui leur appartiennent au regard du droit coutumier.

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
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