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« Construire un projet de société durable avec une réalité sociale de terrain »

Véronique Rigot Véronique Rigot
12 novembre 2012

A la veille de la conférence sur le climat de Doha, au Qatar, Sébastien Storme, du service d’étude de la FGTB, a répondu à nos questions. Les syndicats s’intéressent à la lutte contre les dérèglements climatiques et ont des solutions à proposer.

Les syndicats sont souvent perçus comme un peu à la traîne sur les questions environnementales.

Sébastien Storme : les médias véhiculent une image réductrice. Nous vivons une double réalité qui n’est pas toujours bien comprise : les syndicats ont un projet de société plus égalitaire, plus juste socialement. Une vision d’une société durable, dans laquelle les travailleurs, leurs enfants, leurs petits-enfants pourront s’épanouir et répondre à leurs besoins. Dans ce projet, l’environnement au sens large (nature, environnement de travail, environnement social) occupe une place centrale.

Vous restez frileux sur les mesures qui pourraient affecter l’emploi dans des secteurs comme le nucléaire, la pétrochimie ou l’automobile !

Nous devons répondre aux préoccupations quotidiennes de nos 1,5 million d’affiliés ! Derrière ce chiffre, il y a autant de vies et de réalités, qui sont confrontées à des problèmes, à la crise, à la crainte de perdre son emploi et de ne pas parvenir à boucler le mois avec moins de 800€ par mois. Alors oui, il est difficile de dire aux 4 800 travailleurs de Ford Genk : « L’industrie automobile est trop polluante, il faut fermer ». Derrière ces travailleurs, il y a des familles, des enfants à nourrir, des maisons à rembourser… C’est ce défi-là qui me passionne dans le mouvement syndical : construire un projet de société durable avec une réalité sociale de terrain. Et en ce qui concerne le nucléaire, je tiens à rappeler que la position de la FGTB est très claire : nous ne remettons pas en cause la loi de sortie du nucléaire. Le nucléaire n’est pas une énergie durable !

Quel travail de sensibilisation au développement durable est mené au niveau interne à la FGTB ?

Concrètement, nous avons mis en place depuis de nombreuses années des dispositifs d’accompagnement des représentants des travailleurs au sein des entreprises : Arbeid en Milieu en Flandre, RISE en Wallonie et BRISE à Bruxelles. Ces réseaux visent un objectif : sensibiliser, informer et stimuler la concertation sociale en environnement dans les entreprises, renforcer la capacité d’intervention des délégués syndicaux sur ces questions et sensibiliser les travailleurs et leurs représentants aux enjeux du développement durable. Différents outils ont été développés pour y parvenir : des formations, des publications, des journées d’étude, etcétéra.

Vous parlez parfois de verdissement de l’économie, parfois plutôt d’économie verte ? N’est-ce pas la même chose ?

Non, la nuance n’est pas seulement sémantique, elle est essentielle !
Promouvoir l’économie verte, c’est continuer sur les bases d’un système qui est aujourd’hui en faillite, et qui cherche désespérément, pour rebondir, des nouvelles niches à exploiter à outrance, jusqu’à la prochaine crise.

Il est difficile de dire aux 4 800 travailleurs de Ford Genk : ‘L’industrie automobile est trop polluante, il faut fermer’

Nous avons une vision plus large : verdir l’ensemble de l’économie. Pour nous, sont verts tous les emplois qui contribuent au développement durable. Ceci s’applique à l’ensemble des secteurs et des industries. Tous les travailleurs sont concernés, et pas seulement ceux des nouveaux secteurs émergents (les énergies renouvelables, la gestion des déchets ou les services de protection de l’environnement par exemple). Et pour ces emplois, la qualité est tout aussi cruciale que leur quantité. Les emplois doivent au minimum respecter les normes de l’OIT en matière d’emplois décents !

Le prochain sommet sur le climat aura lieu au Qatar. Des rumeurs de boycott syndical circulent. Qu’en est-il ?

<article2178|encadre> Tout est question de cohérence ! Depuis l’annonce de l’organisation de la conférence à Doha, le mouvement syndical international dénonce le choix d’un pays qui est le plus gros émetteur de CO2 par habitant au monde et pratique en plus l’esclavagisme moderne : plus de 95% des travailleurs n’ont pas le droit de se syndiquer. Le Qatar tente de s’acheter une réputation à coups de pétrodollars, mais nous, défenseurs des droits des travailleurs, nous ne pouvons le cautionner. Mais on ne peut pas non plus parler réellement de « boycott ». La politique de la chaise vide ferait trop plaisir à certains. Le mouvement syndical sera donc présent à Doha avec une stratégie bien définie : une délégation de la Confédération syndicale internationale (CSI) dénoncera publiquement la tenue de la conférence au Qatar. Une seconde équipe, restreinte, composée d’experts, sera chargée de veiller à ce que la voix des travailleurs ne soit pas soudainement oubliée durant les négociations climatiques.

Copenhague, Cancun, Durban, Rio ... Les sommets se suivent et se ressemblent. Te sens-tu toujours optimiste ?

Pour exercer ce type de métier, je crois qu’il faut être optimiste ! Se féliciter de petites victoires. Continuer à s’indigner, dénoncer, mais surtout proposer, soumettre, débattre. Laisser à chacun l’opportunité d’exprimer son point de vue, ses attentes, ses craintes et ses solutions. Et ensemble définir les contours d’un monde durable. C’est en cela que je suis un fervent défenseur du processus onusien. Je trouve magnifique que 193 pays, avec des cultures, des histoires, des priorités différentes, parviennent à se mettre autour de la table et cherchent des solutions ensemble pour l’avenir de la planète.

Si tu devais nommer le fil rouge de ton parcours, quel serait-il ?

J’ai un parcours un peu mouvementé, mais cohérent : je suis diplômé en sciences politiques et en environnement. Le fil rouge de mon parcours professionnel ? Le lien entre « protection de l’environnement » et « justice sociale ». Ces deux-là sont indissociables.

Source : interview publiée dans dlm-demain le monde, n°16, novembre-décembre 2012.

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