Crises énergétiques et alimentaires : en finir avec les dépendances
Accélérer la transition énergétique et agroécologique pour sortir des dépendances structurelles est la seule réponse efficace
Chaque crise produit les mêmes effets : flambée des prix énergétiques et alimentaires, recul du pouvoir d’achat. Accélérer la transition énergétique et agroécologique pour sortir des dépendances structurelles est la seule réponse efficace.
Depuis le début des années 2020, les crises se succèdent : pandémie de Covid-19
Covid-19
Coronavirus
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, guerre en Ukraine, catastrophes climatiques, conflit en Iran et blocage du détroit d’Ormuz. Chaque choc produit les mêmes effets – flambée des prix de l’énergie, explosion du coût des engrais, envolée des prix alimentaires, insécurité alimentaire aggravée pour des dizaines de millions de personnes. Ce n’est plus une succession d’accidents : c’est la nouvelle norme. La réponse rationnelle serait d’accélérer résolument les transitions énergétique et agroécologique, mais les forces conservatrices et d’extrême droite font le choix inverse.
Une dépendance aux fossiles qui coûte cher
La mécanique est d’une redoutable cohérence : la hausse des prix des énergies fossiles entraîne celle des engrais synthétiques, fabriqués à partir de gaz naturel, qui à leur tour font grimper le prix des céréales et de l’alimentation. L’indice des prix alimentaires de la FAO avait bondi de 33 % entre mars 2021 et mars 2022. En 2026, les prix des céréales, des huiles végétales et de la viande repartent à la hausse sous l’effet conjugué des répercussions du conflit au Moyen-Orient et des sécheresses aux États-Unis.
Le blocage du détroit d’Ormuz – par lequel transite un tiers du pétrole brut mondial et 30 % du commerce mondial de fertilisants – a provoqué une envolée des prix du Brent de 20 à 35 % et du gaz naturel liquéfié de près de 50 %, qualifiée par l’AIE de plus grande perturbation jamais enregistrée sur le marché pétrolier. Les conséquences sont immédiates : le Bangladesh plafonne les pleins à deux litres par moto ; les pays du Golfe, qui importent jusqu’à 90 % de leurs céréales, peinent à s’approvisionner ; l’aide humanitaire vers les pays les plus vulnérables d’Afrique subsaharienne, comme le Soudan ou la Somalie, coûte de plus en plus cher à acheminer [1].
Cette vulnérabilité frappe doublement. Elle touche en priorité les pays en développement, dont les ménages consacrent en moyenne 40 % de leurs revenus à l’alimentation – contre 17 % dans les pays riches [2]. Mais elle pèse aussi sur les économies développées : c’est la dépendance aux hydrocarbures importés, et non les régulations environnementales, qui constitue aujourd’hui le principal frein à la compétitivité des entreprises européennes.
Souveraineté alimentaire
Souveraineté alimentaire
et agroécologie
Agroécologie
Agro-écologie
: la seule réponse structurelle
Les réponses d’urgence restent indispensables mais insuffisantes. Le Programme alimentaire mondial, privé de 40 % de ses revenus qui provenaient de l’USAID qui a été fermée par l’administration Trump, voit ses marges d’action fortement réduites. Il n’existe en outre pas de mécanisme multilatéral de régulation des stocks alimentaires, car le marché a été privatisé. Les quatre géants qui concentrent plus des trois quarts du commerce mondial des céréales – Cargill, Louis Dreyfus, Bunge et Archer Daniels Midland – ont enregistré des profits records lors des crises successives, entretenant l’opacité sur les stocks disponibles pour alimenter la hausse des prix dont ils tirent profit.
À moyen terme, la seule réponse structurelle crédible passe par la souveraineté alimentaire et la transition agroécologique. Pour les pays en développement, il s’agit d’augmenter la production vivrière locale en rompant avec la dépendance aux engrais et pesticides importés. L’agroécologie – qui mobilise les légumineuses fixatrices d’azote, la fumure organique, les associations culturales – permet des rendements élevés sans intrants industriels dont le prix explose à chaque crise. Plus intensive en travail, elle génère davantage d’emplois dans des régions où plus de quatre personnes sur dix vivent de l’agriculture [3].
L’argument est quadruple : économique, social, alimentaire et environnemental. Car l’agriculture représente le quart des émissions mondiales de gaz à effet de serre, alors que le modèle agro-industriel intensif renforce les fragilités que chaque crise révèle.
Green Deal
Green Deal
Pacte vert européen
: une nécessité stratégique, pas un obstacle
L’Union européenne illustre de manière particulièrement saisissante les enjeux de ce tournant. Fortement dépendante des importations d’hydrocarbures, elle a payé au prix fort chaque choc géopolitique des dernières années. Le Green Deal – avec ses objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre, ses ambitions en matière d’énergies renouvelables et sa stratégie « De la ferme à l’assiette » visant à réduire la dépendance aux engrais et pesticides chimiques – n’est pas un obstacle à la compétitivité européenne. Il en est la condition. Réduire la dépendance aux fossiles, c’est réduire l’exposition aux chocs qui paralysent périodiquement l’industrie européenne.
Le solaire est désormais moins cher que les fossiles dans la plupart des régions du monde ; les nouvelles installations d’énergies renouvelables ont atteint un niveau record en 2025, avec une progression particulièrement rapide en Asie. Abandonner les objectifs du projet « De la ferme à l’assiette » et adopter un paquet Omnibus sur la sécurité alimentaire dans le but de faciliter les autorisations de pesticides, tel qu’envisagé par la Commission européenne, aggraverait durablement la vulnérabilité alimentaire et environnementale de l’Europe.
L’agenda conservateur : faux remède, vrais dégâts
C’est précisément à rebours de cette logique qu’agit l’agenda national-conservateur. L’alliance des partis conservateurs et d’extrême droite au Parlement européen a fait du démantèlement du Green Deal son objectif prioritaire, à travers les paquets Omnibus visant à déréglementer les normes environnementales et sanitaires. L’argument avancé – les objectifs climatiques coûteraient trop cher aux entreprises – est doublement faux.
Faux économiquement : c’est la dépendance aux fossiles qui pèse sur les coûts de production, pas les régulations vertes. Ralentir la transition, c’est prolonger cette dépendance et exposer davantage l’économie européenne aux futures flambées des prix des hydrocarbures. Faux socialement : la hausse des prix énergétiques et alimentaires frappe en premier lieu les ménages les plus modestes. Perpétuer la dépendance aux fossiles, c’est aggraver les inégalités.
Les compagnies pétrolières et gazières, débordantes de liquidités générées par la flambée des prix, investissent massivement dans l’extraction à court terme et exercent une pression considérable sur les gouvernements pour qu’ils abandonnent leurs engagements climatiques sous couvert d’urgence énergétique. C’est un cercle vicieux : chaque crise renforce le pouvoir des industries fossiles, qui s’en servent pour bloquer les transitions qui les rendraient obsolètes, avec le soutien des partis conservateurs et d’extrême droite. Cet aveuglement idéologique mène les économies vers la stagnation et les crises permanentes.
L’urgence d’un sursaut progressiste
Il est urgent que les forces progressistes reprennent la main. La transition énergétique et agroécologique n’est pas un luxe de temps calmes : c’est la réponse rationnelle et économiquement fondée à une époque de crises structurelles récurrentes. Loin d’être une contrainte pour les entreprises, elle est la condition de leur compétitivité durable. Loin d’être un fardeau pour les populations, elle est la garantie de prix alimentaires et énergétiques plus stables et d’un environnement plus sain.
Mettre un terme à la fuite en avant conservatrice exige de proposer une vision alternative cohérente : accélération des énergies renouvelables, transition agroécologique soutenue par des politiques publiques ambitieuses, souveraineté alimentaire des pays en développement appuyée par des financements internationaux à la hauteur des enjeux, régulation des marchés agricoles pour mettre fin à l’opacité qui profite aux oligopoles céréaliers.
Les crises successives révèlent combien la dépendance aux énergies fossiles et aux importations alimentaires n’est pas une fatalité, mais un choix politique dont le coût économique, social et géopolitique devient insupportable. Il appartient aux forces progressistes de transformer cette évidence en programme d’action — avant que l’aveuglement national-conservateur n’enferme durablement nos économies dans les crises permanentes qu’il prétend combattre.
[1] Guérit J., “Ormuz : la crise énergétique expose les vulnérabilités du Sud », Alternatives Economiques, 12 mai 2026.
[2] War-Fueled Surge in Food Prices to Hit Poorer Nations Hardest
[3] Dufumier M. et Le Naire O., L’agroécologie peut nous sauver, Actes Sud, 2019.
Cet article a été publié dans le magazine Imagine demain le monde en juillet 2026.
