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Dans la peau d’un paysan bolivien

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
27 mai 2016

Imagine demain le monde - Pour comprendre la mondialisation de près, rien de tel qu’une mise en situation. Depuis 20 ans, Oxfam Solidarité propose, via ses Carrefours du monde, des ateliers à destination des jeunes. Ceux-ci sont invités à se mettre dans la peau d’un paysan bolivien, d’une couturière cambodgienne ou d’un mineur du Congo. Un jeu de rôles dans un décor hyperréaliste qui fonctionne à merveille.

« H&M est le second groupe textile le plus important au monde, explique Yolande à la classe en parcourant une fiche suspendue à un mannequin. Son siège est en Suède, il exploite 3 300 magasins dans 54 pays, emploie 116 000 travailleurs, réalise 17 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 2 milliards de bénéfices et n’a aucune usine. » « Que signifie pour un groupe de ne pas posséder d’usine ? », demande ensuite Julien Ureel, l’animateur de l’atelier Mondiapolis. « Que les usines ont été délocalisées ? », se hasarde une élève. « Délocalisées, non, rétorque l’animateur, car dans ce cas, H&M serait encore propriétaire des usines. Ici, le groupe sous-traite le travail à une autre entreprise. Il se déresponsabilise totalement de la production et des conditions de travail des ouvriers. Si ceux-ci se blessent ou si l’usine s’effondre, le groupe pourra dire qu’il n’a rien à voir avec ces drames.  » Bienvenue dans l’univers impitoyable de la mondialisation…

Dans cet atelier créé et animé par Oxfam-Solidarité, Yolande et ses camarades de 5e année de l’école de la Vierge Fidèle à Schaerbeek vont être stupéfaits en découvrant les conditions d’extraction des minerais qui composent leur GSM ou leur tablette, s’indigner en apprenant les horaires des couturières cambodgiennes ou partager la détresse de paysans burkinabés ruinés par l’achat de semences de coton génétiquement modifiées. Trois heures intenses durant lesquelles ils seront amenés à voir, toucher, écouter, comprendre, mais aussi argumenter, puisque ces Carrefours du monde sont également des jeux de rôles.

Agathe (à droite) : « Je suis une couturière cambodgienne. Je travaille 78 heures par semaine. C'est scandaleux, il y a des gens super riches et des couturières très mal payées. Je suis touchée par ces injustices. Le gaspillage me révolte encore plus maintenant, la pollution, les changements climatiques. On en parle à la télé, mais on ne se rend pas compte de tout. »  (Crédit : © Tineke d'haese/Oxfam-Solidarité )

« Nos élèves ne sont pas forcément conscients du monde dans lequel ils vivent, explique Charlotte Bonnet, éducatrice. Cet atelier les met en situation réelle, avec des décors réalistes et des jeux participatifs. C’est une manière de les sensibiliser sur l’impact de leur consommation et de leur dire qu’il est possible de vivre autrement.  »

Mondiapolis débute dans une sorte de showroom à la manière d’Ikea : un coin salon, une cuisine, une chambre avec un évier. La pièce est remplie d’articles de consommation courante, café déshydraté, Corn Flakes, déodorant, vêtements, boissons gazeuses. Chaque article est étiqueté et commenté. On y découvre le mode de production, les prix, où vont les bénéfices… Avec quelques informations plutôt interpellantes. On apprend ainsi qu’Ikea achète 1 % des réserves mondiales de bois ou que 5 à 6 groupes internationaux possèdent 80 % des marques disponibles en grande surface.

Recherche de solutions

Ensuite, le visiteur remonte aux sources de la production : une mine au Congo, une usine au Cambodge, un champ au Burkina… Une visite qui ne laisse personne indifférent. L’atelier prend fin dans une seconde pièce où les jeunes visiteurs sont confrontés cette fois aux différentes alternatives : des vêtements de seconde main, des meubles en matériaux de récupération, des jus issus du commerce équitable… « On ne veut culpabiliser personne, précise Julien Ureel, juste faire passer le message que l’on peut vivre sa vie en étant conscient de ce que l’on fait et de l’importance de certains gestes, comme le recyclage ou la récupération. »

« Hola, ¿ qué tal ? (bonjour, comment ça va ?). Je suis une paysanne de l’Altiplano, les changements climatiques ont réduit les rendements de mes champs à pas grand-chose. Je souffre de la pollution dégagée par les pays industrialisés. » Les élèves applaudissent. « Moi, je suis le sage du village, je vois les jeunes partir en ville. » Nouveaux applaudissements. Une autre classe, engagée cette fois dans l’atelier Bolivie, débat sur une place de La Paz. Il y a des gradins, le sol est pavé, de gigantesques photos représentent les rues de la capitale et un minibus est garé dans un coin. Le décor est bluffant.

Emmanuelle Krug, l’animatrice, décrit le contexte bolivien : une population majoritairement amérindienne, la pauvreté qui touche une personne sur trois, un pays frappé durement par les changements climatiques. Elle donne ensuite un rôle à chaque participant. L’un sera un paysan installé sur les hauteurs froides de l’Altiplano, l’autre un paysan de l’Est humide et tropical, le troisième un vendeur au marché, le suivant un expert en agrocarburants ou en préservation des forêts.

Les élèves sont ensuite priés de se glisser dans la peau de leur personnage puis d’aller débattre avec leurs condisciples sur la place du marché. L’immersion est totale, certains étant même invités à endosser le costume ad hoc. En ciré jaune, un casque de chantier sur la tête, Denis est ravi d’incarner un expert en questions climatiques. « Je vais proposer ma solution, lance-t-il. Celle du marché mondial du carbone. En gros, ce sont les émissions de carbone qui dérèglent le climat. Donc chaque pays reçoit un quota d’émission de carbone. C’est une sorte de permis de polluer. Si le pays n’utilise pas la totalité de son quota, il peut revendre ses droits à un autre pays. La Bolivie n’émet que 0,04 % des gaz à effet de serre, contre 12 % pour l’Europe, elle pourra se faire de l’argent.  » Plus tard, durant la discussion, Emmanuelle Krug expliquera ce qu’est le protocole de Kyoto qui a instauré le marché du carbone. Elle expliquera aussi les limites de ce système qui n’a jamais réellement fonctionné.

« Le coeur de notre propos, explique l’animatrice, c’est de proposer nos solutions : un soutien à l’agriculture, le maintien des populations dans les campagnes… Nous essayons aussi de démonter certains mythes comme les bienfaits supposés des agrocarburants qui, sous couvert de lutter contre les désordres climatiques, affament des populations.  »

Sensibilisation et convivialité

Développement, commerce, agriculture, organisme génétiquement modifié, lutte contre la pauvreté, crise climatique… Le contenu des ateliers est assez pointu. On parle même de politique avec l’élection d’Evo Morales à la tête de la Bolivie, le premier Amérindien à accéder à la magistrature suprême en Bolivie. « Les Amérindiens se tiennent souvent courbés, constate Daniela. L’élection d’un des leurs à la présidence leur a redonné une fierté. » Daniela n’est pas une animatrice, c’est une élève, mais, surprise, elle est bolivienne. " Je suis née à La Paz, explique-t-elle à ses camarades. Je suis arrivée en Belgique à l’âge de cinq ans, puis je suis retournée à Santa Cruz. Maintenant ça fait trois ans que j’habite en Belgique. Parler de la Bolivie, ça me donne envie d’y retourner. »

Dans la salle, des verres de tisane circulent. Une tisane de coca, la boisson nationale bolivienne. « Sucré, c’est pas mauvais », lance une voix. Certains acquiescent. Les Carrefours du monde, c’est de la sensibilisation intelligente, mais aussi beaucoup de convivialité.

En savoir +

Les Carrefours du monde ont fêté en 2015 leurs 20 ans d’existence et leur 60 000e visiteur. Les participants sont principalement des élèves (60 %), mais aussi des étudiants du supérieur ou en formation au sein de la coopération technique belge. Les ateliers se déroulent dans les locaux d’Oxfam-Solidarité, à Molenbeek. Ils sont accessibles sur demande.

Infos : basta.oxfamsol.be

Inscription : edu oxfamsol.be – 02 501 67 12

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