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Entretien avec Tineke d’Haese, photographe

« Dans les ONG, il est essentiel de prendre au sérieux ce que l’on montre »

Frédéric Lévêque Frédéric Lévêque
23 août 2011

Si la photo est omniprésente dans la communication des ONG, on ne peut pas dire qu’elles y investissent temps et argent. Pourtant, affirme Tineke d’Haese, chargée des photos chez Oxfam-Solidarité, « Le message qu’elle transmet est très important et a de l’influence à long terme ». Rencontre.

Magazines, affiches, dépliants, courriers, lettres d’information électroniques, sites Web, ... Quel que soit le support, la photographie est omniprésente et représente un aspect essentiel de la communication des ONG envers le grand public. Pourtant, peu d’entre elles y investissent ou prennent le temps de réfléchir à l’image du monde qu’elles diffusent.

Dans le secteur de la solidarité internationale, Tineke d’Haese a peu d’homologues. Avec un diplôme de photographe en poche, elle a travaillé comme indépendante avant d’entrer chez Oxfam-Solidarité en 1993. Elle y a été engagée pour élaborer de nouveaux outils pédagogiques sur base d’images, y instaurer une politique en matière de photos, et créer une banque d’images « car le matériel était assez éclectique et pas du tout professionnel  ». Entre un reportage au Vietnam et un autre en Tanzanie, nous avons discuté avec elle.

Quel rôle attribues-tu à la photo ?
Je ne veux pas d’une photo qui fasse seulement dire aux gens : « Oh, c’est une belle image ». La photo doit aussi raconter quelque chose, engendrer une réaction : « Ah, c’est chouette ce que ces gens font ». Une image parlante, qui dévoile une réalité, une problématique.

Une image positive ?
Je n’aime pas trop parler d’images positives ou négatives. C’est plus nuancé. J’essaie de montrer des interactions, une relation. J’ai envie qu’on se dise que ce sont des gens comme toi et moi, qui ont des problèmes et qui tentent de les résoudre.

Ce rôle de la photo est sous-évalué dans les ONG ?
Les photos ne sont souvent que de la décoration. Il est très difficile de réserver une place spécifique pour une image. C’est souvent le graphiste qui recherche les photos, et, pour lui, ce que raconte la photo est secondaire. Or, la photo est un outil de communication. Pas plus et pas moins que cela.

La communication des ONG en matière de photos est-elle conformiste ?
Il est difficile de généraliser. Il y a de bons et mauvais exemples. Je reçois chaque jour des demandes pour des photos. Neuf fois sur dix, je sais ce qui va être choisi. Les ONG font de bonnes choses mais pas toujours de manière réfléchie. Par contre, cela me fait plaisir de découvrir qu’il y a une réflexion là-dessus même si le résultat n’est pas toujours parfait.

Comment cela se passe chez Oxfam-solidarité ?
Une image fait partie d’une communication et il est essentiel de prendre au sérieux ce que l’on montre. On essaie donc de trouver un équilibre entre les différents éléments d’une communication. Le message qu’une photo transmet est très important et a de l’influence à long terme.

En tant que professionnelle, tu es des principes quant à l’usage d’une photo ?
Quand je photographie une personne, je me présente toujours comme photographe pour Oxfam et j’explique dans quel contexte la photo sera utilisée. Si le photographe est bien visible et la personne photographiée ne s’oppose pas, il y a une forme d’accord tacite. C’est la jurisprudence. Mais si les photos sont utilisées dans un autre contexte, je n’ai plus ce le contrôle. Je veux respecter mon engagement vis-à-vis de la personne que j’ai prise en photo.

L’investissement dans la photo a un coût que ne peuvent supporter toutes les ONG. D’où parfois la reprise de photos hors contexte !
Si on a l’ambition d’éditer quelque chose, il faut tenir compte de plusieurs aspects et faire le budget en fonction de cela. Investir dans la photo, c’est rentable car elles sont omniprésentes dans tout ce qu’on produit. Si on est dépendant d’autres sources d’images, cela a un certain coût même si à l’heure actuelle les tarifs sont bas. A cause du dumping.

La faute à qui ou à quoi ?
Aux regroupements des médias. Les grandes agences de presse arrivent à mettre du matériel à disposition pour des prix ridicules. Comment ? En payant leurs photographes avec des miettes. Ils doivent faire plusieurs reportages par jour, filmer, photographier et interviewer et reçoivent un forfait bidon, presque symbolique ! Parfois, les kilomètres ne sont même pas remboursés.

Je suis très familière avec le monde des photographes en Belgique. Ce sont tous des indépendants, sans beaucoup de protection. Ce sont aussi souvent des jeunes prêts à faire n’importe quoi pour se faire connaître. C’est une passion. On leur en demande toujours plus et, de fait, la qualité diminue à cause de la pression et parce qu’ils ne gagnent pas un salaire décent.

Tu as pourtant parfois recours à ces agences !
C’est parfois un mal nécessaire. Toutefois, j’aimerais travailler davantage avec des indépendants mais c’est difficile car pour être correct, il faut payer des prix corrects. Même nous, on n’a pas toujours le budget.

Quelle est l’influence d’Internet sur le métier ?
Le support impose un format. Les images perdent en complexité car le format est de plus en plus petit sur un écran. Encore plus à l’heure des smart phones. Comme il faut que l’image attire au premier regard, on tombe souvent dans des images clichés : des yeux par exemple.

Ce n’est pas ce qui apparaît au premier regard que l’on doit photographier.

Oxfam tout comme le CNCD-11.11.11 gèrent des programmes de soutien aux sociétés civiles du Sud. Ce n’est pas évident à illustrer, n’est-ce pas ?
Je suis souvent confrontée à des projets « abstraits », pas très photogéniques. On soutient des organisations des sociétés civiles du Sud que l’on apprend à connaître lors de réunions. Certes, il faut être capable de faire une photo parlante d’une réunion, mais est-ce que c’est cela que l’on veut montrer ? Comment vais-je représenter ce que fait un syndicat ? Moi, j’essaie toujours d’aller voir ce qui se passe concrètement sur le terrain et qui est le bénéficiaire ? J’ai besoin de voir travailler un représentant syndical dans une usine avec les ouvriers. C’est difficile mais c’est la partie créative de mon métier.

Est-ce que cela parle aux potentiels donateurs dont ont tant besoin les ONG ?
Les projets ne sont pas très « sexy » dans la réalité. Mais est-ce que je dois pour autant me focaliser sur des éléments soi-disant plus authentiques ? On met toujours l’accent sur ce « pauvre » paysan ou ce « pauvre » ouvrier qui travaille debout 14 heures durant. On n’aime pas toujours montrer un employé de bureau en réunion. Il faut être conscient de ce que l’on fait, que l’on travaille avec des clichés. On est convaincu que les gens voient le monde avec des clichés. Ce n’est pourtant que supposition. Mais, moi aussi, avec le temps, sous la pression de mon environnement, je deviens plus mainstream.

N’est pas photographe qui veut ...
On sous-estime le travail d’un photographe. Un travail de contact, de patience, d’observation, d’attente, de réflexion sur ce qu’on va mettre en image. Ce n’est pas ce qui apparaît au premier regard que l’on doit photographier.

Source : article publié dans dlm, demain le monde, n°8, juillet-août 2011 // www.cncd.be/dlm

Qui ? Frédéric Lévêque
Adresse Quai du commerce 9, 1000 Bruxelles
Téléphone +32 (0) 2 250 12 51

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