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Petites histoires de gros sous

Dark Vador : « Pourquoi j’ai décidé de quitter l’Empire »

Antonio Gambini Antonio Gambini
4 mai 2012

Le 14 mars, le New York Times publiait la lettre de démission de Greg Smith, un cadre de la banque d’affaires américaine Goldman Sachs (GS). Sur la toile, les parodies n’ont pas tardé à le comparer au célèbre « méchant » de la saga de la Guerre des étoiles.

Greg Smith « semble se réveiller d’un conte de fée », ironisait un éditorialiste de Newsweek. Dans sa tribune, le cadre démissionnaire regrette que la banque ait « tellement dévié, par rapport à ce qu’elle était quand j’y suis entré » … en 2000 ! Smith évoque en fait une culture d’entreprise développée dans les années ’70 et ’80, celle d’une « cupidité à long terme », en vertu de laquelle il valait mieux surseoir à un profit immédiat sur le dos du client et préférer une logique d’engagement à long terme « win-win » avec ce même client.

En fait, Greg Smith ne dit rien qui n’est déjà connu. La grande banque de Wall Street a sciemment vendu des milliards de dollars de produits complexes, notés triple A par les agences de notation, à des clients trop crédules, afin de produire un bénéfice immédiat et de se débarrasser de produits que la banque savait être toxiques, et ce avant l’explosion de la bulle immobilière aux Etats-Unis (la crise des subprimes). Mieux encore, la banque pariait contre ses propres clients en prenant des positions opposées, afin de profiter au maximum de l’effondrement futur des titres vendus.

Pour Greg Smith, la propension de GS à flouer ses clients constitue une régression dans sa fibre « morale ». Nous ne savons pas en effet si elle était un parangon de vertu, mais, comme l’évoque le journaliste de Rolling Stone, Matt Taibbi, cette banque a été impliquée dans la plupart des grands scandales et crises de Wall Street depuis 1929 au moins. On se souviendra de la bulle internet de la fin des années ’90, quand GS excellait dans l’art d’attirer les investisseurs vers l’achat d’actions de sociétés .com sans aucune perspective de rentabilité.

Comment alors expliquer l’impunité séculaire de ce géant de Wall Street ? En réalité, GS et nombre de ses dirigeants ont été souvent attraits devant les tribunaux, mais ils n’ont été que rarement condamnés, car ils préfèrent en règle générale transiger avec la partie adverse. Les investisseurs floués ou les régulateurs récupèrent des dizaines des millions de dollars sous formes de dommages et intérêts ou d’amendes, et GS préserve ses profits et ses bonus (de l’ordre de milliards de dollars) et prend soin d’inscrire noir sur blanc qu’elle ne reconnait aucune faute dans l’accord de transaction. De plus, si ces pratiques semblent profondément choquantes, elles sont dans l’ensemble légales, et même inévitables suite au démantèlement des régulations bancaires et financières des années ’90 et 2000. Notons d’ailleurs que ce genre de pratiques ne concerne pas uniquement les Etats-Unis. En Belgique, également, Fortis a été récemment condamné pour avoir vendu un produit d’assurance vie couplé à des fonds d’investissements. L’épargnante, mal conseillée par sa banque, a ainsi perdu 100 000 euro sur les 430 000 investis dans le mal nommé « easy fund ».

Des mesures fortes de régulation seront ici plus utiles que des sabres lasers

Malheureusement, Greg Smith n’était qu’un « simple » cadre. Il n’avait pas le poids d’un Dark Vador au sein d’un Empire pris d’assaut. GS ne subit que des assauts rhétoriques. Pire, elle semble s’être tissé un réseau d’influences extraordinaire. On ne compte plus les hommes de pouvoir qui sont passés dans son sérail : Mario Monti a exercé comme conseiller aux affaires internationales de la firme avant de remplacer Silvio Berlusconi. Lucas Papademos fut gouverneur de la Banque centrale de Grèce et participa aux manœuvres de la banque américaine pour maquiller les comptes publics grecs. Mario Draghi a occupé la vice-présidence pour l’Europe de GS et est aujourd’hui président de la Banque centrale européenne. On se rappellera que Karel Van Miert, l’ancien commissaire européen belge, fut conseiller international du groupe jusqu’à sa mort en 2009. Outre-Atlantique, le réseau de GS semble encore plus impressionnant : Robert Rubin a passé 26 ans chez GS avant de devenir le secrétaire au Trésor de Bill Clinton ; Henry Paulson était numéro deux de GS avant de devenir lui aussi secrétaire au Trésor de George W. Bush. Et aujourd’hui, le chef de cabinet du secrétaire au Trésor de Barack Obama est un ancien lobbyiste de GS, qui serait d’ailleurs la compagnie qui a le plus contribué au financement de la campagne du président américain.

Vous avouerez que cette liste, non exhaustive, a de quoi alimenter les thèses des conspirationnistes de tout poil. Mais je ne crois pas à l’idée d’un sinistre complot planétaire, bien plutôt à cette logique millénaire des plus riches qui essaient par tous les moyens de s’enrichir encore plus aux dépens de tous les autres. Dans la Guerre des étoiles, la domination de l’Empire a duré un certain temps mais ce sont les « gentils » qui ont gagné à la fin. Des mesures fortes de régulation seront ici plus utiles que des sabres lasers. Méfiez-vous du côté obscur de la force !

Source : chronique publiée dans dlm-demain le monde (www.cncd.be/dlm), n°13, mai-juin 2012.

Qui ? Antonio Gambini
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