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Introspectus

De l’alibi humanitaire

Nicolas Almau Nicolas Almau
5 septembre 2010

Introspectus, la rubrique où le mouvement Nord-Sud se regarde dans le miroir et analyse pratiques et discours, donne la parole à Rony Brauman, de Médecins sans Frontières. Nicolas Almau nous rapporte certaines des réflexions qu’il a partagées lors d’une conférence à l’ULB.

Chaque tragédie amène son lot d’images fortes qui touchent la corde sensible de tout un chacun. Des réfugiés affamés des camps du Darfour aux Haïtiens enfuis dans les décombres de Port-au-Prince, on est incité à intervenir en vertu de valeurs humaines qu’il est difficile de contester. Mais si l’indifférence n’a pas lieu d’être, la situation ne doit pas empêcher de se poser la question de la légitimité des actions humanitaires qui sont menées sur place. C’est ce à quoi s’attèle Rony Brauman, qui était de passage à Bruxelles en mai dernier [1].

Médecin, Rony Brauman a présidé douze ans durant la section française de Médecins sans Frontières (MSF) et est aujourd’hui directeur de recherches de la Fondation MSF. Dans le ronron médiatique compassionnel qui domine la couverture de tragédies, il se révèle souvent être un « empêcheur d’aider en rond » et fait régulièrement entendre sa voix, une voix discordante qui tout en promouvant l’action humanitaire n’hésite pas à adopter un regard critique.

Eviter l’instrumentalisation

Rony Brauman plaide pour une action humanitaire raisonnée, émancipée de toute forme d’instrumentalisation et débarrassée de toute notion de charité et de compassion. Si l’intervention humanitaire d’urgence lui paraît légitime dans le cas d’une catastrophe naturelle comme à Haïti, dans d’autres cas, lorsque la situation est le résultat de conflits politiques et de guerres interminables, il semble que la nature même d’une action humanitaire soit plus problématique. « La compréhension doit précéder l’indignation morale  », affirme-t-il dans son dernier livre.

Dans un premier temps, il attire notre attention sur les dérives et les dangers d’une instrumentalisation du discours et de l’action humanitaire à des fins politiques, voire militaire. Selon lui, il y a une tendance à l’instrumentalisation par le politique et ce dans une dynamique double.

Rony Brauman . Rony Brauman

En effet, dans certains cas comme en Irak, au Darfour ou encore au Biafra, il semble que « l’alibi humanitaire » ait été invoqué pour légitimer une intervention militaire à l’étranger. Le discours a été construit selon une argumentation humanitaire, sous-tendu par le concept de génocide qui peut fabriquer des sur-victimes et des sur-bourreaux. Les faux génocides (Kosovo, Darfour) furent l’occasion de justifier l’invasion et la prise de contrôle de ces territoires. La guerre d’Irak est le point culminant de ce concept de droit d’ingérence (les droits de l’homme ayant servi de légitimité plus forte que les armes de destruction massive). L’exemple du Darfour est tout aussi illustratif ; le génocide par attrition a été évoqué pour expliquer la situation dans les camps de réfugiés, ce qui rendait légitime une intervention armée. [2]

La compréhension doit précéder l’indignation morale

Dans d’autres cas, l’action humanitaire peut également masquer le manque de courage politique lorsque l’intervention militaire peut être envisagée comme ce fut le cas lors de la guerre de Bosnie et lors du génocide rwandais : dans le cas de la Bosnie, j’ai appelé à l’intervention militaire pour mettre fin au siège de Sarajevo car il me semblait que le déploiement humanitaire n’était qu’une mascarade destinée à masquer le renoncement de l’Europe à faire régner un ordre juste, à s’opposer à un nouveau totalitarisme en marche.

L’effet Soljenitsyne

Selon l’ex-président de MSF France, à partir des années 80, l’ensemble des organisations humanitaires se trouvait dans une mouvance antitotalitaire. L’humanitaire dominant à cette période était aligné du côté des démocraties libérales. À la fin de ces années, on assiste à un repli des formes d’engagement politique voire syndicale et à une poussée de l’universalisme des droits de l’homme et de l’idéal de justice qui l’accompagne. C’était le moment du « un peu plus de justice ici et maintenant. ». C’est ce qu’il nomme l’« effet Soljenitsyne  » : ce n’est plus la figure du prolétaire qui prime mais celle du dissident politique qui correspond à l’engagement en faveur des droits de l’homme [...] Il y avait alors un lien de consubstantialité entre l’esprit humanitaire et l’idéal démocratique.

Bien qu’il partage nombre de ces valeurs et que, comme il l’affirme, l’antitotalitaire soit une marque de réflexion essentielle dans son parcours, Rony Brauman pose tout de même la question de la légitimité de ces valeurs universelles des droits de l’homme et des effets qu’elles produisent dans le discours lorsque des concepts tels que la responsabilité de protéger ou le droit d’ingérence sont évoqués pour justifier l’invasion d’un pays.

À la fin de la guerre froide, l’ONU tente de réactiver certains outils jamais mis en œuvre depuis la seconde guerre (justice, armée, missions de maintien de la paix). La première opération est la Somalie (an 1 de la guerre humanitaire). C’est le « shoot to feed ». 30.000 hommes débarquent lourdement armés pour mettre fin à une famine qui était déjà terminée. Cela tournera au ridicule et sera sanglant. Cela correspondra à mes premiers questionnements à propos de ce genre d’action et sur l’ingérence humanitaire car il y eut de nombreuses victimes civiles ; c’était une guerre.

Ce que Rony Brauman met en lumière dans ce questionnement sur le discours et la promotion des droits de l’homme, c’est bien les réalités que ces discours occultent : ceci permet de légitimer une nouvelle forme d’interventionnisme libéral, solidement ancré dans la tradition des droits de l’homme.

Dans le cas de la catastrophe naturelle qui toucha la Birmanie en 2008, les gouvernements anglais et français ont menacé d’intervenir militairement au nom de la « responsabilité de protéger » si la junte militaire birmane s’opposait à toute intervention extérieure. Peu constructif, ce genre de discours tend plus à rendre légitime une intervention militaire éventuelle qu’à fournir une solution dans le cadre de l’aide d’urgence à apporter à des victimes de catastrophes naturelles. Nous pouvons par ailleurs nous poser la question d’une telle attention portée aux victimes birmanes d’une catastrophe naturelle en comparaison du désintérêt que suscite la situation en Tchétchénie depuis plus d’une décennie maintenant.

Contre la « pornographie sentimentale »

Si les discours qui sous-tendent la rhétorique humaniste tendent à occulter certaines réalités de terrain, Rony Brauman insiste également sur la responsabilité des médias dans la mise en place de ce processus et sur les rapports que les grandes entreprises de l’humanitaire entretiennent avec ceux-ci. Il relève essentiellement deux dynamiques : la désinformation et la tendance à la compassion et à la charité qui se dégage des grandes soirées de solidarité organisées par exemple lors du Tsunami en Asie en janvier 2005.

Cette tendance à véhiculer une émotion plutôt qu’à informer a pris des allures de fiction : en dépit du fait qu’il n’y a jamais eu de cas d’épidémie après une catastrophe naturelle, tant les principaux médias que des responsables politiques tenaient des discours sur les vagues d’épidémie qui allaient emporter une bonne partie des survivants.

Rony Brauman . Rony Brauman

Alors que l’action humanitaire nécessite une connaissance détaillée et raisonnée de la situation dans laquelle l’intervention est prévue, c’est un sentiment de compassion émue ou indignée qui est véhiculé par les médias. Comme dans le cas du Tsunami, ce qui l’emportait c’était le récit qu’on en faisait et non pas la restitution des faits qui se produisaient sur place.

En s’inscrivant en faux contre ce qu’il nomme « la pornographie sentimentale », Rony Brauman tente d’attirer notre attention sur le fait que ces grandes soirées au cours desquelles les principaux donateurs privés se congratulent et s’auto-félicitent de tant de générosité ne sont que de simples prétextes d’une mise en scène de soi et que cela occulte toute autre forme d’aide, notamment l’aide locale qui, bien souvent, constitue l’aide la plus rapide et la plus efficace.

Le cas récent du tremblement de terre à Haïti n’a pas donné lieu à une dynamique de désinformation concernant d’éventuelles épidémies pouvant faire un nombre incalculable de morts comme ce fut le cas auparavant. Cependant, l’organisation de soirées spéciales durant lesquelles des dons ont été récoltés fut cette fois-ci l’occasion de relever une autre dynamique ; la collusion entre intérêts publics et intérêts privés. Dans ce cas précis, s’il estimait que l’ensemble des équipes d’urgence déployées en Haïti était cette fois-ci vital car les structures en place (très largement détruites) ne pouvaient pas prendre en charge les blessés dans un contexte d’urgence, c’est contre la monopolisation de la récolte de dons que Rony Brauman s’insurgea : dans le cas de la Fondation de France, j’ai protesté car il me paraissait anormal qu’une entreprise privée accapare, avec le soutien du service public d’information (France télévisions, Radio France), l’essentiel des dons collectés.

Comme nous pouvons le constater, ces différentes dynamiques d’instrumentalisation, d’universalisme des valeurs « politiques » libérales et de séduction médiatique tendant vers le misérabilisme et la compassion représentent autant de dérives et de dangers à prendre en compte aujourd’hui dans l’action humanitaire.

[1Rony Brauman est venu à Bruxelles sur invitation de l’Institut Marcel Liebmann présenter son dernier ouvrage « Humanitaire, démocratie et droits de l’homme » (éditions du Cygne, Paris, 2009).

[2Toutes les citations en italique sont issues de la retranscription de la conférence donnée par Rony Brauman le mercredi 12 mai 2010 à l’ULB

Source : dlm // demain le monde #3, septembre-octobre 2010 // www.cncd.be/dlm

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