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De quoi l’Europe forteresse est-elle le nom ?

Nicolas Van Nuffel Nicolas Van Nuffel
15 juillet 2016

L’année 2015 a été marquée par une importante « crise des réfugiés », qui a succédé à la « crise de la dette grecque » au sommet de l’actualité politique européenne, entraînant une succession de réunions des chefs d’Etat et de gouvernement. Ces derniers se sont révélés incapables de se hisser à la hauteur de l’enjeu. Un peu de recul nous apprend pourtant que, d’une part, cette crise est toute relative et que, d’autre part, la réponse qui y a été apportée s’inscrit malheureusement dans la droite ligne de l’évolution à long terme des politiques migratoires européennes. Pour sortir de l’impasse, c’est un réel changement de paradigme qui est nécessaire.

12 avril 2015. 400 migrants meurent dans le naufrage de leur embarcation de fortune au large des côtes libyennes. 18 avril. 800 autres personnes disparaissent à leur tour dans un nouveau naufrage. 27 août. 71 personnes sont retrouvées asphyxiées à l’arrière d’un camion en Autriche. 2 septembre. La photo d’un petit garçon de trois ans, Aylan, échoué sur la côte turque, émeut le monde entier. A chaque nouvelle médiatisation du drame permanent qu’est devenue la Méditerranée, un cri éclate de toute part : « Plus jamais cela ». A chaque étape, les dirigeants européens se réunissent et assurent avoir tiré les leçons de leurs échecs passés et pris les mesures qui s’imposaient.

Pourtant, la tragédie continue. Et elle ne continue pas par hasard : à analyser les mesures prises depuis un an, on constate que celles-ci ne font que renforcer les orientations prises progressivement par l’Union européenne au cours des dernières décennies et qui sont l’une des causes de la multiplication de ces drames. Le tout, au nom d’un bon vieux proverbe, répété à l’envi depuis qu’il fut formulé au début des années 1990 par le Premier ministre français Michel Rocard : « L’Europe ne peut pas accueillir toute la misère du monde ».

Pour mieux comprendre cette posture, il est cependant important de relativiser ce que l’on appelle aujourd’hui la « crise des réfugiés ». Il est indéniable que le nombre de candidats à l’asile arrivés sur le sol européen en 2015 a explosé par rapport à l’année précédente. Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux réfugiés (HCR) évalue en effet celui-ci à environ un million de personnes, alors qu’elles n’étaient que 283 000 en 2014 [1]. A l’origine de cette augmentation, on trouve principalement la dégradation d’une série de conflits dans le voisinage de l’UE et, en particulier, en Syrie, dont était originaire la moitié des réfugiés arrivés en 2015. Derrière ce pays, on retrouve l’Irak et l’Afghanistan, soit trois pays dont la déstabilisation a des liens directs avec la politique étrangère de l’Europe et de ses Etats membres (cf. article de Jean-Christophe Defraigne).

Nous avons donc bien connu en 2015 un quadruplement du nombre de demandes d’asile en Europe. Mais peut-on pour autant parler d’une situation inédite et ingérable ? Pour mieux se rendre compte de ce que signifie ce chiffre d’un million, il est utile de le mettre en perspective, à plusieurs égards. Premièrement, en le mettant en relation avec le nombre de déplacés et de réfugiés dans le monde. La distinction entre ces deux termes est d’ailleurs importante : selon la terminologie acceptée au niveau international, un « déplacé » est une personne qui a dû quitter son lieu d’origine pour des raisons indépendantes de sa volonté (catastrophe naturelle, guerre, persécutions…). On devient « réfugié » lorsqu’on franchit une frontière, faute de quoi on appartient à la catégorie des « déplacés internes », souvent désignés par l’acronyme anglais « IDP’s » (Internally Displaced Persons). Or, il est un fait établi clairement par le HCR : la majorité de ceux et celles qui doivent quitter leur lieu de vie restent à l’intérieur des frontières de leur pays. On compte dans le monde environ 34 millions de déplacés et 26 millions de réfugiés, soit un total de 60 millions. De plus, l’énorme majorité des réfugiés restent le plus près possible de chez eux. Pas uniquement parce faute de pouvoir se déplacer, tout simplement pour avoir le plus de chances possibles de rentrer quand la situation le permettra. Il suffit de se remémorer l’exode massif des Belges lors de l’invasion allemande de 1940 : la plupart partirent vers la France, et une énorme majorité rentra dans notre pays après la Guerre des 18 jours, malgré l’Occupation.

Pour illustrer ce fait, la situation de la Syrie fait figure de cas d’école. Avant que la répression du régime de Bachar el-Assad ne se déclenche avec une incroyable violence sur la population en 2011, faisant sombrer son pays dans la guerre, celui-ci comptait environ 23 millions d’habitants. Un an plus tard, alors qu’il était encore possible de trouver des zones de refuge à l’intérieur des frontières nationales, les observateurs tiraient déjà la sonnette d’alarme : 1 million de personnes étaient déplacées à l’intérieur des frontières syriennes, 270 000 s’étaient réfugiées à l’étranger, dont la quasi-totalité dans les pays limitrophes. Les années passant et la crise s’aggravant, on comptait au début de l’année 2016 un total de 7,6 millions de déplacés internes, auxquels venaient s’ajouter 4,6 millions de réfugiés dans les pays limitrophes et 1 million en Europe. Conclusion : s’il est vrai que le nombre de réfugiés syriens a fortement augmenté ces dernières années, seule une petite partie d’entre eux est venue demander l’asile en Europe. De plus, ces chiffres sont bien entendu à mettre en perspective par rapport à la population totale des différents pays concernés : si les réfugiés syriens correspondent ainsi à 0,02% de la population de l’Union, on estime aujourd’hui leur nombre à 1,8 millions au Liban, soit l’équivalent 44% de la population du pays en 2012 !

En étendant notre analyse des seuls réfugiés à l’ensemble des migrants, si leur est en effet en augmentation depuis quelques décennies, il ne correspond qu’à environ 3,3% de la population mondiale [2], soit la moitié de la proportion constatée il y a un siècle. La grande différence, c’est que l’Europe s’est transformée de terre d’émigration en terre d’immigration. En effet, ne l’oublions pas, tout au long de la Révolution industrielle, des millions d’Européens issus des couches populaires (Allemands, Italiens, Irlandais notamment) ont pris le chemin des Amériques, en quête d’une vie meilleure…

L’Europe en guerre contre un ennemi qu’elle s’invente

SI les efforts européens doivent être mis en perspective à l’aide des chiffres, ils méritent aussi de l’être à la lumière de l’Histoire. Nos pays n’ont en effet pas toujours fermé leurs portes aux migrants : il suffit de rappeler les contrats signés dans l’après-guerre entre la Belgique et l’Italie, puis le Maroc et la Turquie, afin que ces trois pays fournissent une main d’œuvre massive et peu qualifiée en cette phase de reconstruction. Seulement voilà, entretemps, la machine de la croissance s’est grippée à la suite du choc pétrolier de 1973 et, alors que les pays de l’OPEP fermaient les vannes de l’or noir, les pays européens ont décidé de faire de même quant aux migrations.

Ces politiques, convergentes, étaient à l’époque exclusivement nationales, elles ne le sont plus depuis 1985 et la création de l’Espace Schengen. Celui consacre en effet la création d’une vaste zone de libre circulation entre la quasi-totalité des pays européens, à l’exception notoire du Royaume-Uni et de l’Irlande [3]. Mais l’ouverture interne a une contrepartie : la fermeture des frontières externes. Bien entendu, il est toujours possible de migrer vers l’Europe, mais l’accès est devenu l’exception, alors que la fermeture est la règle. Seuls les réfugiés politiques, les familles des migrants déjà présents (malgré des règles de plus en plus strictes), les étudiants et les travailleurs les plus qualifiés et, bien entendu, les plus fortunés, parviennent encore à entrer légalement sur le sol européen.

Dans la foulée des Accords de Schengen, l’Europe va progressivement faire passer les politiques migratoires du niveau national au niveau communautaire, ce qui sera d’ailleurs l’un des piliers de sa transformation en « Union européenne ». Mais c’est surtout à partir de la fin des années 1990 que l’on constatera un infléchissement notoire, passant de la fermeture « théorique » à la mise en place d’un impressionnant arsenal sécuritaire dont l’objectif devient d’empêcher à tout prix les migrants d’accéder au sol européen… de peur de devoir respecter leurs droits.

Au-delà de la mise en place d’une politique commune des visas ou encore de bases de données communes, on constate en effet que c’est toute la politique de l’UE vis-à-vis de son voisinage qui est progressivement marquée par l’obsession d’éviter les migrations. On voit ainsi se mettre en place à partir du sommet de Tampere, en 1999, un véritable système d’externalisation des frontières, qui en fait reposer en part importante de la responsabilité sur les pays tiers. Les contrôles ne sont désormais plus effectués à l’entrée sur le sol européen, mais dans les pays limitrophes. La responsabilité en est même parfois transférée à des acteurs privés, puisque les compagnies aériennes sont rendues responsables de s’assurer que toute personne qu’elles transportent dispose bien d’un visa. Cette politique est renforcée par une véritable instrumentalisation de l’aide au développement : toute une série de pays européens se mettent à conditionner leur fonds de coopération à la signature d’accords de réadmission par lesquels les pays bénéficiaires s’engagent non seulement à recueillir leurs propres ressortissants expulsés, mais aussi tout migrant passé par leur sol à une étape de son parcours. Les conséquences dans les pays d’émigration et de transit en seront dramatiques : on voit ainsi une série de pays, notamment en Afrique du Nord, légiférer sur le « délit d’émigration », en violation flagrante de la Déclaration universelle des droits de l’homme qui donne à tout être humain le droit de « quitter tout pays, y compris le sien ».

Cette politique connaîtra une accélération à partir de 2005, avec l’adoption d’une « Approche globale des migrations ». Celle-ci est basée officiellement sur trois piliers : lutte contre l’immigration illégale, politique de mobilité et de migrations légales, renforcement des liens entre migrations et développement. C’est l’époque des « migrations choisies » vantée par le Président Nicolas Sarkozy : l’Europe veut mettre en place une démarche active pour attirer les cerveaux des pays en développement, mais ferme encore un peu plus ses frontières aux moins qualifiés, quand bien même ceux-ci contribuent aussi à la production économique.

Et c’est à ce moment que voit le jour l’Agence Frontex. Celle-ci a officiellement pour rôle d’assurer la coordination de la surveillance des frontières entres les Etats-membres. Problème : dès l’article 1 du statut de l’Agence, on spécifie bien que : « La responsabilité pour le contrôle et la surveillance des frontières extérieures revient aux États membres. » En pratique, cela signifie que Frontex dispose d’une énorme autonomie d’action, de moyens sans cesse croissants (un budget de 254 millions d’euros en 2016, soit quarante fois son budget initial [4] .) mais ne doit à peu près rendre aucun compte aux institutions démocratiques, à commencer par le Parlement européen. Elle est donc en charge de l’organisation d’opérations conjointes de rapatriement, de refoulement en Méditerranée, et signe même des accords de collaboration avec des Etats tiers sans contreseing parlementaire [5] !

L’impact de ces orientations est une véritable catastrophe humanitaire : plus de 0 000 personnes sont mortes en Méditerranée depuis l’an 2000, et ce chiffre ne fait que s’accroître : l’OIM évalue le nombre de décès à 10 000 depuis le début de l’année 2014. La raison en est simple : face aux guerres, mais aussi aux sécheresses, au manque de perspectives économiques ou au pillage des ressources en poissons par des chalutiers européens, certains, certaines sont prêts à tout pour trouver un lieu où vivre dignement. Bâtir des murs ne fait donc que déplacer le problème et pousser les migrants à prendre les routes les plus dangereuses dans l’espoir de survivre : rafiots de fortune, containers, voire trains d’atterrissage d’un avion, comme Yaguine et Fodé, ces deux jeunes Guinéens morts en 1999 en tentant de rejoindre la Belgique. Sans compter les réseaux de traite, dont les femmes et les enfants sont les principales victimes.

Et si on repartait sur d’autres bases ?

« L’Accord de la honte », signé entre l’Union européenne et la Turquie au début de l’année 2016, ne représente donc pas un revirement, mais plutôt un retour aux fondamentaux de l’Europe néolibérale et sécuritaire mise en place à partir de l’Acte unique européen et des Accords de Schengen, en 1985. C’est donc plutôt la phase de relative ouverture constatée à l’automne 2015, sous la houlette d’Angela Merkel, qui fait figure d’exception.

Plus fondamentalement, cette orientation politique pose d’autant plus question qu’elle est non seulement en contradiction avec le respect des droits humains fondamentaux mais totalement inefficace : elle ne jugule absolument pas le flux de migrants, ne faisant qu’en détourner la route. A l’heure où les finances de nos Etats sont exsangues, saignée à blanc par des politiques d’austérité d’ailleurs inspirées par qui ont contribué à mettre de nombreux habitants des pays en développement sur les routes, comment est-il possible de gaspiller autant d’argent public dans des politiques qui n’atteignent pas leur but ? N’est-il pas temps de changer une bonne fois pour toutes de logiciel ? Il faut bien se rendre à l’évidence : dans un monde en proie à des crises multiples et où les moyens au service de la mobilité n’ont jamais été aussi nombreux et puissants, sachant par ailleurs que les migrations sont un phénomène ancré au plus profond de l’histoire humaine, prétendre mener une politique humaine de restriction des migrations est un oxymore !

Il est donc urgent que l’Europe cesse de baser son approche de la migration sur la peur. Peur des migrants, peur de son avenir, peur d’elle-même. Notre continent, le plus riche du monde avec l’Amérique du Nord, a tout à fait la capacité d’accueillir les migrants qui frappent à sa porte. Bien plus, il en a besoin : les études convergent en effet pour montrer la contribution positive des migrations à la société, notamment en termes d’économie et de financement de la protection sociale. Mais une telle ouverture a son corollaire. Tant que perdureront les inégalités de richesse au niveau international, certains continueront à être forcés à migrer contre leur gré. Tant que se creuseront les inégalités dans les pays d’accueil, le malaise social qui en découle se répercutera sur les plus faibles, allocataires sociaux et migrants, qui font office de boucs-émissaires idéaux. Il est donc indispensable d’allier l’ouverture des frontières à un changement plus général de paradigme, basé sur une course vers le haut en matière de droits humains et de préservation de notre planète.
La solution, pour mettre fin au problème des migrations, ce n’est donc pas d’en finir avec les migrations elles-mêmes, mais de mettre en place un cadre qui permette à chacun et à chacune de vivre dignement, là où il le souhaite.

[1Sauf mention contraire, les statistiques liées au nombre de réfugiés et de déplacés sont celles publiées sur le site du HCR : www.hcr.org.

[2Nations Unies et OCDE. Les migrations internationales en chiffres. Octobre 2013, 6 p. Disponible à l’adresse : http://www.oecd.org/fr/els/mig/les-migrations-internationales-en-chiffres.pdf

[3Pour être précis, quatre Etats membres (Chypre, Roumanie, Bulgarie et Croatie) ne deviendront membres que lorsqu’ils auront rempli une série de critères politiques et techniques ; par ailleurs quatre Etats non membres (Islande, Liechtenstein, Norvège, Suisse) en sont aussi membres.

[4Official Journal of the European Union. Statement of revenue and expenditure of the European Agency for the Management of Operational Cooperation at the External Borders of the Member States of the European Union (Frontex) for the financial year 2016. Mars 2016. http://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/PDF/?uri=OJ:JOC_2016_113_R_0023&from=FR

[5Pour une analyse détaillée des dérives de l’Agence Frontex, voire le site la campagne européenne FrontEXIT, relayée en Belgique par le CNCD-11.11.11 et le CIRE : www.frontexit.org .

Source : Politique, juillet 2016.

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