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De si profitables migrants

Laure de Hesselle Laure de Hesselle
17 octobre 2016

Imagine demain le monde - Depuis les centres d’accueil gérés pour la première fois en Belgique par des sociétés privées jusqu’aux frontières cadenassées à grand renfort de technologie de pointe, la politique européenne de contrôle des migrations coûte à nos Etats, mais rapporte aussi beaucoup à toute une série d’entreprises. En mai dernier, Imagine demain le monde faisait le point sur ce business florissant. Et démonte les clichés concernant l’impact de l’asile sur nos finances publiques.

L’été dernier (2015), face à l’augmentation du nombre de demandeurs d’asile arrivant en Belgique, le secrétaire d’Etat Théo Francken (N-VA) a lancé un appel à candidatures : « Le 7 juillet 2015, le Comité de direction de Fedasil a décidé de recourir à la sous-traitance en vue d’obtenir la capacité d’accueil supplémentaire nécessaire à l’Agence fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile. » Un marché public comme les autres ? Pas vraiment : pour la première fois, en effet, des entreprises privées allaient être missionnées pour une tâche qui, jusqu’ici, était entièrement assumée par l’Etat et les ONG. Désormais, l’accueil de personnes en demande d’asile devient donc un marché à part entière en Belgique, avec des bénéfices possibles à la clé pour différentes sociétés privées.

Chez Fedasil, on insiste sur l’aspect temporaire de la mesure : ces contrats sont d’une durée d’un an, renouvelables trois fois. Elle est prise « pour répondre à l’urgence ». Mais les associations spécialisées, elles, s’alarment. « Ouvrir un centre d’accueil en étant pressé par le temps, c’est déjà difficile, rappelle Jessica Blommaert, chargée des questions d’asile et de protection au Ciré (Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers), mais si pour des associations ou des ONG l’accompagnement de qualité est l’objectif premier, pour une société privée il est d’abord de calculer son rapport coût-bénéfice et de se faire de l’argent. Or, les personnes qui arrivent dans ces centres sont parfois traumatisées. Elles ont particulièrement besoin d’un accompagnement. Sera-t-il suffisant ? »

« Nous sommes en droit d’être inquiets, ajoute pour sa part Alexis Deswaef, avocat et président de la Ligue des droits de l’homme. Est-ce que les moyens nécessaires vont être consacrés aux activités de formation, à l’accompagnement social, au droit à la culture ? Est-ce qu’un privé va diminuer sa marge bénéficiaire pour apporter tout cela aux demandeurs d’asile ? »

Pour le gouvernement fédéral, le recours au privé permet de « faire face à l’urgence » – la Belgique étant légalement tenue par l’Union européenne d’accueillir les demandeurs d’asile qui se présentent sur son territoire. Cette mesure, se félicite l’exécutif, a permis de doubler le nombre de places d’accueil et d’atteindre les 35 000 lits durant l’automne dernier.

Toutefois, depuis 2012, suite à une baisse des demandes d’asile et à diverses restrictions budgétaires, 5 000 places avaient été fermées par Maggie De Block (Open VLD) puis par son successeur Theo Francken.

« Le taux d’occupation était alors de 70 %, rappelle Billy Jüngling, directeur du département accueil des demandeurs d’asile de la Croix-Rouge, nous avons supprimé certains lits, tout en passant un accord avec les propriétaires qui n’avaient pas besoin de leur bâtiment afin qu’ils maintiennent le chauffage. Au total, nous avons ainsi conservé 450 places ’tampon’. »

Un choix politique

En 2014, alors que les demandes d’asile repartaient à la hausse dans d’autres pays européens, la politique de réduction des places a malgré tout été maintenue. « Et en avril-mai 2015, alors que l’augmentation des demandes se confirmait chez nous aussi, les autorités ont continué à supprimer des lits », déplore Jessica Blommaert.

En juin 2015, les places « de réserve » sont mobilisées, mais elles se révèlent rapidement insuffisantes. « Nous sommes finalement passés de 3 000 à 8 000 places en 2015 en ouvrant tout ce qui pouvait l’être, poursuit Billy Jüngling. Après ça, il a fallu suivre, encadrer, former. Nous avons dû en rester là, sans quoi nous risquions l’implosion. » L’Agence fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile (Fedasil) n’aurait-elle pas pu alors couvrir les besoins non satisfaits ? Pour nos interlocuteurs, le choix est clairement « politique ». « C’était déjà dans l’air avec l’ex-ministre de la Justice Annemie Turtelboom pour les prisons, se souvient Alexis Deswaef. Il y a un fantasme ultralibéral de la privatisation des services publics en général. Cela fonctionnerait prétendument mieux avec le privé. On sait pourtant que ce n’est pas vrai, c’est prouvé par ailleurs : le rail britannique, par exemple. »

Le recours au privé est une tendance lourde en Europe dans le domaine de l’asile et du contrôle des frontières. Le gain n’est pourtant pas financier.
Aujourd’hui, chaque opérateur reçoit en principe la même somme pour effectuer une même mission : 40 euros par adulte et par jour et 70 euros par mineur non accompagné et par jour. Mais la Croix-Rouge, elle, ne perçoit en réalité que 94 % de cette somme. « Ce que nous ne dépensons pas, l’Etat le garde, constate Billy Jüngling, alors qu’un privé conserve la totalité de l’enveloppe. C’est une différence évidente. »

La logique serait plutôt politique qu’économique. Elle n’est pas neuve : en 2001, l’Etat fédéral a ainsi décidé de remplacer l’aide financière accordée aux candidats réfugiés par une aide matérielle. Dans la foulée, il a choisi de favoriser l’accueil dans des lieux collectifs plutôt que dans des logements individuels.

« L’aide matérielle coûte 50 % plus cher à l’Etat, constate Alexis Deswaef, et un représentant de Fedasil me confiait récemment que les Initiatives locales d’accueil gérées par les CPAS [1] coûtaient moitié moins cher que les centres. Avec son expression bed, bad, brood (un lit, un bain, du pain), M. Francken sous-entend qu’on ne donne pas grand-chose aux demandeurs d’asile. En réalité, il a choisi la solution la plus chère ! »

Pourquoi ? « Il y a une volonté évidente de rendre l’accueil le moins attractif possible, dénonce le président de la Ligue des droits de l’homme. On fait le minimum pour surtout éviter que ne se répande l’idée qu’en Belgique les migrants sont bien accueillis. » Pour décourager les demandeurs d’asile, mais aussi les inciter à retourner dans leur pays d’origine.

Une personne installée dans un logement individuel aura en effet moins envie de quitter la Belgique, aura éventuellement construit un réseau de solidarité autour d’elle qui se mobilisera en cas d’expulsion. Une personne logée dans un centre d’accueil collectif sera au contraire moins soutenue, moins portée à contester l’autorité. In fine, le recours au privé coûte plus cher et rien ne prouve qu’il est plus efficace. Mais cela ne semble pas arrêter pas le gouvernement. « Fedasil aurait pu ouvrir des places supplémentaires, constate Billy Jüngling, mais ils préfèrent que le privé fasse le travail. »

L’Etat se désinvestit progressivement et externalise certaines missions. Ce qui lui permet de se décharger d’une partie de ses responsabilités et de ne pas assumer complètement sa politique d’asile de plus en plus restrictive et sécuritaire.

A lire dans le dossier à télécharger ci-dessous :

  • Du camp de Traiskirchen à la mafia
  • Les intervenants privés
  • Un cahier des charges trop flou
  • Un accueil inégal d’un centre à l’autre
  • Contrôles frontaliers et intérêts privés
  • Visa : le prix de la tranquillité
  • Claire Rodier, Migreurop : « Un deal affolant » (Interview)
  • La richesse des migrants
  • François Gemenne, ULg : « Verrouiller les frontières n’est pas tenable » (interview)
  • Témoignage : « Je suis enfin un citoyen comme les autres »
Tags: Migrations

De si profitables migrants

De si profitables migrants

  • Laure De Hesselle, Imagine demain le monde
  • |
  • Mise en ligne : 17-05-16
  • |
  • PDF - 958.4 ko
  • Un dossier du magazine Imagine demain le monde

[1Gérées par les CPAS, les ILA sont souvent (mais pas toujours) des logements individuels, qui servent de lieux de transit pour les demandeurs d’asile pendant le déroulement de leur procédure.

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