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Décret énergie de Trump : quel impact sur le climat ?

Véronique Rigot Véronique Rigot
7 avril 2017

L’emploi et l’indépendance énergétique : les deux priorités du nouveau président américain sont claires. Le discours est simple : il faut rendre à l’Amérique sa grandeur. Que prévoit le décret énergie du président Trump ? Quelles sont les implications pour l’Accord de Paris (COP21) et de tous les efforts fournis pour la lutte contre le réchauffement ? L’indépendance énergétique et la préservation de l’environnement sont-elles antinomiques ? Eclairage.

Ce 28 mars, à Washington, Donald Trump a signé son décret pour l’indépendance énergétique et la croissance économique. Bétonné sur le plan juridique (contrairement à ses précédents décrets pour lesquels il n’avait pas toujours suivi les conseils avisés de son entourage), ce décret signe la fin de la « guerre au charbon » pour certains (les industriels du charbon et une partie du clan républicain), mais est une déclaration de « guerre à l’action climatique, à la santé publique et à l’énergie verte » pour le Sénateur Ed Markey, du clan démocrate, comme pour une large frange de la société civile américaine.

Nous vous l’annoncions dès son élection en novembre dernier, l’indépendance énergétique est au cœur du programme de Donald Trump. Pour y parvenir, tous les moyens sont bons. Semaine après semaine, les nouvelles inquiétantes affluent : il nomme à la tête de la diplomatie Rex Tillerson, ancien PDG d’ExxonMobil [1], et à la tête de l’Agence de Protection de l’Environnement (EPA) Scott Pruitt, climato-sceptique notoire qui ne se prive d’ailleurs pas de déclarations allant en ce sens. Ainsi, début mars 2017, il répétait qu’il n’est pas convaincu que le réchauffement de l’atmosphère est lié à l’activité humaine [2] alors que le site internet de l’Agence mentionne que le CO2 est le « principal gaz à effet de serre qui contribue au réchauffement récent de l’atmosphère » [3].

Que prévoit ce décret ?

Trump, qui avait déclaré il y a quelques années que le réchauffement est un hoax, une invention des chinois, ne s’est pas prononcé récemment sur la question. Lors d’une interview fin novembre, il se disait « ouvert » sur la question. Une chose est sûre : Trump compte bien détricoter les mesures mises en place par Barak Obama, et en particulier son initiative pour accélérer la transition énergétique en favorisant la production d’électricité verte (le « Clean Power Plan » [4]). C’est chose faite avec ce décret pour l’indépendance énergétique, dont le premier paragraphe est limpide : « Il est dans l’intérêt national de promouvoir le développement de ressources énergétiques nationales propres et sûres, tout en évitant, en même temps, les règlementations qui embarrassent la production énergétique, contraint la croissance économique et empêche la création d’emplois ». Selon Trump, l’électricité nationale doit être abordable, fiable, sûre, saine et propre, et peut provenir du charbon, du gaz naturel, du nucléaire, de l’eau et d’autres ressources domestiques, y compris les énergies renouvelables.

L’héritage d’Obama détricoté

Le président Trump mandate donc les départements exécutifs et les agences pour « revoir immédiatement les régulations existantes qui alourdissent potentiellement le développement ou l’utilisation des ressources énergétiques produites sur le territoire et, si nécessaire, de les suspendre, réviser, ou abroger (…). » [5] Dans les 120 jours suivant ce décret, un projet de rapport sera publié par chaque responsable d’agence concernée pour détailler les actions qui seront prises. Des actions immédiates sont également prises : les décrets et mémorandum du Président Obama de 2013, 2015 et 2016 concernant le climat, la réduction des gaz méthane, les standards de pollution liée au carbone, ainsi que les menaces des changements climatiques pour la sécurité nationale sont annulés. Le sort du « Clean Power Plan » est entre les mains de l’Agence de Protection de l’Environnement, mandatée pour déterminer s’il est préférable de réviser ou de retirer ce plan. Par ailleurs, le moratoire sur le charbon, signé par Obama le 15 janvier 2016, va être examiné par le Secrétaire aux Affaires intérieures Ryan Zinke, qui sera également chargé de réviser les règlementations liées aux secteurs du pétrole et du gaz.

Faut-il s’inquiéter pour l’Accord de Paris ?

Une chose est sûre : le décret pour l’indépendance énergétique va rendre plus complexe l’atteinte des objectifs américains de réduction d’émissions de gaz à effet de serre annoncés par Obama. A l’annonce de la victoire de Donald Trump, au moment-même où se déroulait à Marrakech la conférence des Nations Unies pour le climat, l’inquiétude était grande de voir les Etats-Unis quitter la table des négociations et déstabiliser le processus international et la mise en œuvre du tout récent Accord de Paris. A ce stade, les Etats-Unis n’ont pas encore clarifié leur position : ils pourraient entamer les procédures pour sortir de l’Accord de Paris (mais le processus sera long [6]) comme quitter l’enceinte de négociations des Nations Unies, la Convention-cadre des Nations Unies pour les changements climatiques (CCNUCC). Quoiqu’il en soit, les réactions ne se sont pas faites attendre. La diplomatie internationale, de l’Union européenne à la Chine en passant par la chef de la diplomatie onusienne pour les négociations climat, Patricia Espinoza, a réagi en termes lisses pour marquer son inquiétude quant aux objectifs de l’Accord de Paris, et réaffirmer l’engagement et la détermination à respecter les engagements pris.

Trois réactions qui sortent du lot

Trois éléments intéressants à relever dans ces réactions multiples : d’abord, la réaction de la Chine et de l’Union européenne qui se disent prêts à assumer ensemble le leadership international en matière de lutte contre le réchauffement. La Chine avait par ailleurs réaffirmé préalablement qu’il n’est pas question de revoir sa planification nationale de la transition énergétique sous prétexte d’un changement de politique américaine. L’alliance sino-américaine est donc en train de se redéfinir en alliance sino-européenne. Ensuite, la réaction, préalable elle aussi, d’ExxonMobil. Par un courrier de son responsable des politiques environnementales, Peter Trelenberg, adressé le 22 mars à David Banks, conseiller spécial de Donald Trump pour l’énergie internationale et l’environnement, ExxonMobil a réaffirmé son soutien à l’Accord de Paris comme un cadre efficace pour répondre aux risques du changement climatique. En avril 2014, suite à une longue saga judiciaire pour démontrer qu’ExxonMobil était conscient des changements climatiques dès la mi-1980, la compagnie pétrolière avait publié un rapport reconnaissant publiquement les effets du réchauffement. Et en décembre 2015, ExxonMobil s’était même prononcé pour l’instauration d’une taxe carbone. La firme est convaincue de la compétitivité américaine dans le cadre de l’Accord de Paris, grâce au gaz naturel et aux entreprises innovantes dans les secteurs du pétrole, du gaz et de la pétrochimie. Enfin, la réaction de l’ancienne cheffe de la diplomatie climatique onusienne Christiana Figueres, qui a mené le processus de négociations aboutissant à l’Accord de Paris, et s’est dite « optimiste » sur l’avenir de l’Accord de Paris, consciente que le peuple américain s’opposerait à tout affaiblissement de la politique climatique, ce qui n’a pas tardé à se vérifier.

Aux Etats-Unis comme partout sur la planète, la résistance s’organise

Au niveau national aussi, les réactions ont été nombreuses : des maires de grandes villes, par la voix de l’Alliance nationale des villes (National League of cities) ou indépendamment, des gouverneurs d’Etats de Washington, de l’Oregon et de Californie, ainsi que de la société civile ou de l’alliance des mères pour la qualité de l’air aux ONG actives dans la protection de l’environnement (NRDC, WWF, …), en passant par les réseaux nationaux du Climate Action Network USA et le plus ancien réseau actif aux Etats-Unis pour la préservation de l’environnement, le Sierra Club, qui affiche en grand sur son site un appel à se joindre à la bataille pour protéger la planète de Trump.

La contestation enfle également à l’échelle internationale. Alors que Trump décrivait l’Inde comme un réel ami des Etats-Unis à la fin janvier, il ne se prive désormais pas de répéter aujourd’hui que l’Inde et la Chine font moins que lui pour protéger l’environnement. Les communautés indienne et chinoise installées aux Etats-Unis ne se privent dès lors pas de manifester leur désapprobation, et partout sur la planète, la résistance est en train de se manifester sous la bannière véhiculée par Greenpeace : « Resist ». Au Bangladesh, particulièrement frappé par les dérèglements climatiques et dont le territoire est menacé par l’élévation du niveau des mers, les stratégies d’adaptation mises en place portent leurs fruits. Elles ont inspiré une « lettre ouverte au peuple américain » [7] dans laquelle son auteur, Saleemul Huq, chercheur et expert des changements climatiques qui a consacré sa vie à ce combat, démontre à quel point l’attitude de Donald Trump impactera son pays comme la qualité de vie du peuple américain. En Belgique aussi, le mouvement climatique se prépare à manifester à l’occasion de la venue de Donald Trump en Belgique en mai prochain.

Créer des emplois, préserver l’environnement et accroître l’indépendance énergétique

Il est trop tôt aujourd’hui pour estimer les chances de Donald Trump d’atteindre ses objectifs de création d’emplois et de relance de la croissance économique sur le territoire américain. La relance du secteur du charbon pourrait s’avérer moins prometteuse qu’espéré par Trump, à l’instar de la déclaration de Robert Murray, patron de la plus grande entreprise charbonnière aux Etats-Unis. Pour lui, le problème n’est pas le réchauffement de l’atmosphère mais bien le coût de l’énergie. Les emplois dans le secteur ont été drastiquement réduits sous l’ère Obama [8], un phénomène « expliqué par la réalité du marché plus que par les standards de pollution », selon la directrice de la campagne charbon du Sierra Club, Mary Anne Hitt. Un constat confirmé par Murray, pour qui « le déclin de l’emploi est lié à la technologie plus qu’aux régulations ou à la compétition des énergies renouvelables et du gaz ».

On le voit, la bataille de Trump contre le climat n’est pas gagnée d’avance. Alors, reste la question fondamentale : faut-il choisir entre emploi, indépendance énergétique et environnement ? Pour les défenseurs du climat et de la transition juste, la réponse est non. Comme de nombreuses études le démontrent, la relocalisation de la production énergétique amène la création d’emplois et si les énergies favorisées sont les énergies renouvelables, la préservation de l’environnement ira de pair. L’avenir est au 100% renouvelables. En Belgique, c’est possible, comme l’a démontré le Bureau fédéral du Plan dans une étude. Par ailleurs, une étude plus récente a démontré tous les bienfaits potentiels de la transition bas carbone, avec plus de 80 000 emplois à la clef dans les secteurs clefs de l’économie, en appliquant une vision holistique du changement de société inéluctable suite à la conclusion de l’Accord de Paris.

Pour l’administration Trump, c’est une vision restrictive de la politique environnementale qui se dessine : les priorités seront la qualité de l’air et de l’eau, missions sur lesquelles l’Agence de Protection de l’Environnement va se recentrer dans les mois et les années à venir. C’est donc exclure l’énergie de la politique environnementale, qui rejoint les intérêts proprement économiques. Dans ce contexte, la position internationale des Etats-Unis dans la lutte contre le réchauffement reste à ce stade une inconnue, qui pourrait être clarifiée d’ici la fin mai. Du Vatican aux pays les plus vulnérables, les voix s’élèvent de toutes parts pour ramener Donald Trump à la raison et fournir tous les efforts pour limiter la hausse de la température à 1,5°C. Il en va des conditions de vie de milliards de personnes.

[1ExxonMobil est l’une des plus grandes sociétés pétrolière et gazière au monde, basée au Texas et présente dans une cinquantaine de pays, dont la Belgique (sous le nom Esso).

[3Environmental Protection Agency, consulté le 30 mars 2017 : https://www.epa.gov/climate-change-science/causes-climate-change

[4Finalisé en octobre 2015, le plan n’était pas encore entré en vigueur car suspendu par la Cours Suprême tant qu’une juridiction inférieure n’a pas statué sur le recours porté par une vingtaine d’Etats majoritairement républicains.

[6La sortie de l’Accord de Paris ne peut être signifiée avant fin 2019, conformément à l’article 28 de l’Accord de Paris qui prévoit une période de 3 ans après ratification pour qu’un pays puisse donner son renom, suivi d’une année de délai de négociation de sortie.

[7Saleemul Huq, 30 mars 2017 : « An open letter from Bangladesh to the American people ».

[8De 128 000 emplois en 2008, le nombre de travailleurs dans le secteur est tombé à 98 500 en 2015. Il était à 250 000 dans les années 70.

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