Défendre l'égalité des genres face aux mouvements conservateurs, un combat universel

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À travers le monde, les mouvements anti-genre gagnent du terrain et remettent en cause des droits considérés comme acquis depuis plusieurs décennies. Soutenus par des forces conservatrices et autoritaires de plus en plus influentes, ils fragilisent les avancées en matière d’égalité des genres, de droits sexuels et reproductifs et de libertés fondamentales. Face à cette offensive globale, les organisations progressistes s’organisent et résistent pour défendre les acquis en matière de droits et de libertés fondamentales.

L’égalité des genres n’est pas seulement une question de droits pour les femmes ou les personnes LGBTQIA+ : elle constitue un pilier essentiel de sociétés plus démocratiques, plus justes et plus prospères pour l’ensemble de la population. Comme le souligne l’OCDE, l’égalité de genre « stimule la croissance économique, renforce la démocratie et améliore la cohésion sociale ». De nombreux travaux académiques ont également montré que lorsque les femmes ont accès à l’éducation, au marché du travail, aux responsabilités politiques et aux soins de santé, les bénéfices dépassent largement les individus concernés : les économies sont plus résilientes, les sociétés plus stables et les niveaux de pauvreté diminuent [1]. De la même manière, les politiques de lutte contre les discriminations renforcent la cohésion sociale et la participation citoyenne [2].

Depuis plusieurs décennies, les avancées obtenues grâce aux mouvements féministes et aux cadres internationaux des droits humains ont permis des progrès majeurs dans la lutte contre les violences basées sur le genre, l’accès à la santé reproductive, la représentation politique des femmes ou encore la reconnaissance progressive des droits des personnes LGBTQIA+.

Pourtant, ces acquis sont aujourd’hui remis en question. Un vent de repli souffle désormais sur la scène internationale des droits humains. Alors que de nombreuses sociétés avaient progressivement avancé vers davantage d’égalité, de libertés et de reconnaissance des diversités, une contre-offensive organisée s’est mise en place : celle des mouvements dits « anti-genre ». Ceux-ci regroupent une diversité d’acteurs politiques, religieux et médiatiques conservateurs qui s’opposent aux politiques d’égalité entre les femmes et les hommes, aux droits des personnes LGBTQIA+ ainsi qu’aux droits sexuels et reproductifs. Leur objectif est de remettre en cause les avancées portées depuis plusieurs décennies par les mouvements féministes et les cadres internationaux des droits humains. Ils cherchent notamment à revenir sur les engagements internationaux issus du Sommet de Beijing sur les droits des femmes de 1995, qui ont permis des avancées majeures dans la lutte contre les violences basées sur le genre, la participation politique des femmes ou encore la reconnaissance progressive des droits sexuels et reproductifs.

Pour y parvenir, leur discours repose sur une rhétorique simple et efficace : ces droits constitueraient une menace pour les « valeurs traditionnelles », la famille et l’ordre social. En diabolisant le concept même de « genre », ils parviennent à fédérer des sensibilités très diverses autour d’un ennemi commun. Ils détournent par ailleurs le langage des droits humains pour légitimer leurs positions : des notions comme le « droit à la vie » ou la « protection des enfants » sont mobilisées pour remettre en cause les droits sexuels et reproductifs ou les droits des personnes LGBTQIA+, brouillant volontairement les repères du débat public.

Longtemps perçus comme marginaux, ces mouvements forment désormais un réseau international structuré, influent et bien financé [3]. Ils agissent de manière coordonnée au sein des espaces politiques, médiatiques et diplomatiques afin de freiner, affaiblir ou démanteler les politiques d’égalité.

Un terreau politique et mondial favorable

Cette dynamique des mouvements anti-genre s’inscrit dans un contexte de profonde recomposition des espaces d’information, marquée par une défiance croissante envers les institutions et les médias traditionnels et amplifiée par la montée en puissance des réseaux sociaux. Elle s’alimente par ailleurs d’un climat mondial anxiogène, traversé par des crises multiples et interconnectées – l’aggravation des inégalités, la perte de légitimité du droit international, le dérèglement climatique, les conflits armés – qui fragilisent les sociétés, exacerbent les réflexes de repli et renforcent les tendances autoritaires. Le recul de l’État de droit, l’érosion des libertés civiques et la concentration du pouvoir politique s’observent ainsi dans de nombreux pays, au point que sept êtres humains sur dix vivent aujourd’hui dans des autocraties [4]. Ce contexte favorise les forces conservatrices qui cherchent à limiter, voire à démanteler, les droits liés à l’égalité de genre.

Ce qui relevait autrefois d’une rhétorique périphérique est désormais intégré aux stratégies de plusieurs gouvernements à travers le monde. En Europe, en Amérique latine, aux États-Unis mais aussi ailleurs, les discours contre la prétendue « idéologie du genre » influencent de plus en plus les législations nationales et les positions diplomatiques. L’année 2025 illustre ce durcissement global. Aux États-Unis, le retour de Donald Trump au centre du jeu politique a contribué à renforcer la visibilité internationale des agendas anti-genre [5]. En Argentine, le président Javier Milei a multiplié les attaques contre les politiques féministes et les droits LGBTQIA+ [6]. Ces dynamiques ne sont pas isolées : elles participent à une normalisation internationale des discours réactionnaires sur le genre et les droits humains.

Cette offensive se traduit également par une réduction croissante de l’espace civique. Les organisations féministes, les associations LGBTQIA+ et les défenseur·euses des droits humains font face à des campagnes de désinformation, du harcèlement judiciaire, des attaques numériques ou encore des restrictions administratives et financières. Dans certains contextes, les violences vont jusqu’aux agressions physiques et aux assassinats.

Des financements et un multilatéralisme sous pression

La remise en cause de l’égalité des genres s’inscrit dans une dynamique plus large de perte de financements et de fragilisation des principes démocratiques au sein des espaces multilatéraux.

Les financements se raréfient sous l’effet conjugué des politiques d’austérité et des coupes – parfois massives - dans l’aide internationale. Les organisations féministes et de défense des droits humains sont les principales victimes, mais les institutions multilatérales sont également affectées. Les baisses et l’instabilité des contributions à l’ONU alimentent en partie les réformes structurelles actuellement discutées, dont une possible fusion entre ONU Femmes et le Fonds des Nations Unies pour la population. Si elles sont présentées comme des mesures d’efficacité, ces évolutions suscitent de fortes inquiétudes parmi de nombreux acteurs, qui y voient un risque d’affaiblissement du leadership mondial sur l’égalité de genre et d’une dilution des mandats spécifiques dédiés aux droits des femmes sur des sujets déjà très contestés comme l’avortement, la contraception ou l’éducation sexuelle. Certains États ou bailleurs pourraient réduire leur soutien financier ou exercer davantage de pressions politiques sur une agence fusionnée. Une fusion pourrait aussi affaiblir l’expertise et les partenariats construits par chaque organisation au fil des décennies, avec des conséquences concrètes sur les programmes de lutte contre les violences faites aux femmes, l’accès à la santé reproductive ou le soutien aux associations féministes, notamment dans les pays les plus fragiles.

Par ailleurs, les attaques politiques et diplomatiques se multiplient, y compris au sein des enceintes onusiennes qui étaient jusqu’ici considérées comme des espaces de protection et de consolidation des droits. La rencontre 2026 de la Commission de la condition de la femme (CSW70) s’est tenue dans un environnement international particulièrement polarisé. Plusieurs États y ont exprimé leur volonté de remettre en question des acquis issus de la Déclaration de Beijing, de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) ou encore de l’Agenda 2030 Agenda 2030 . Les États-Unis ont notamment tenté d’imposer une définition restrictive du genre fondée sur une lecture biologisante [7] – initiative soutenue par plusieurs États, mais finalement bloquée par l’Union européenne.

Ces offensives contre la notion de genre ou contre les acquis internationaux ne traduisent pas uniquement des désaccords sur les politiques d’égalité. Elles témoignent d’une contestation plus profonde des cadres fondés sur les droits humains, le pluralisme et l’universalité des droits.

Renforcer la riposte internationale

Face à cette offensive contre les droits humains, la résistance aux mouvements anti-genre doit être un enjeu prioritaire – tant pour les responsables politiques que pour les organisations de la société civile. Cette résistance est déjà en place et montre qu’une riposte organisée peut être efficace.

En Europe, plusieurs progrès majeurs ont été enregistrés ces dernières années. En 2024, la France est devenue le premier pays au monde à inscrire explicitement la liberté de recourir à l’avortement dans sa Constitution [8]. En Pologne, les mobilisations féministes et LGBTQIA+ ont joué un rôle central dans la contestation des politiques illibérales du précédent gouvernement, contribuant notamment à l’abandon progressif des « zones sans LGBT » et à la réouverture du débat parlementaire sur l’avortement et l’assouplissement de certaines pratiques hospitalières [9]. En Hongrie, où les autorités multiplient depuis plusieurs années les politiques anti-LGBTQIA+, les marches des fiertés continuent de rassembler des milliers de personnes à Budapest [10].

Les avancées ne se limitent pas à l’Europe. En Amérique latine, la « vague verte » féministe constitue l’un des mouvements les plus structurants de la dernière décennie en matière de droits sexuels et reproductifs. En Argentine, la légalisation de l’avortement en 2020 illustre la capacité des mobilisations citoyennes à transformer durablement le débat public et les droits. Portée par la Campagne nationale pour le droit à l’avortement légal, sûr et gratuit, la mobilisation a pris une ampleur inédite à partir de 2018 sous le hashtag #AbortoLegalYa (avortement légal maintenant). Le foulard vert, devenu symbole du mouvement, a permis de fédérer une large diversité de femmes et de jeunes autour du droit à l’autodétermination et à l’accès à des soins sécurisés [11]. Cette dynamique, soutenue par des alliances durables entre mouvements féministes, organisations de la société civile, acteurs juridiques et mobilisations citoyennes de grande ampleur, a contribué à imposer la question de l’avortement dans l’espace politique national jusqu’à l’adoption de la loi, tout en inspirant des avancées similaires en Colombie et au Mexique. Depuis l’arrivée au pouvoir de Javier Milei et la montée des discours antiféministes et anti-genre, les mouvements féministes argentins demeurent fortement mobilisés pour défendre l’effectivité de ce droit face aux tentatives de démantèlement des politiques publiques en matière de santé sexuelle et reproductive.

Sur le continent africain également, si certains pays connaissent des reculs préoccupants en matière de droits humains et d’égalité des genres, notamment à travers des initiatives législatives visant à renforcer la criminalisation des personnes LGBTQIA+ comme au Sénégal [12] , des avancées significatives ont été enregistrées dans des contextes parfois très conservateurs. En Sierra Leone, l’adoption du Gender Equality and Women’s Empowerment Act en 2022 constitue une victoire majeure pour les organisations féministes et de défense des droits des femmes après plusieurs années de plaidoyer et de mobilisation de la société civile. Cette loi prévoit notamment un quota minimal de 30 % de femmes dans l’emploi public et privé, l’égalité salariale, une meilleure représentation des femmes dans les postes décisionnels ainsi qu’un renforcement des droits liés au congé maternité. Plusieurs pays africains ont également intensifié ces dernières années leurs politiques de lutte contre les violences basées sur le genre et les mutilations génitales féminines, illustrant le rôle central des mobilisations citoyennes dans les progrès en matière d’égalité des genres.

Ces combats, essentiels pour l’égalité des genres, nécessitent des financements. Sur ce plan, l’asymétrie est structurelle. Les organisations féministes, notamment celles du Sud global, fonctionnent avec des ressources fragmentées et précaires face à des mouvements anti-genre bénéficiant de financements importants et coordonnés. La révision en cours de la coopération belge au développement représente une opportunité concrète : diriger des financements pluriannuels vers les organisations de défense des droits des femmes et des groupes minorisés est un levier direct, mesurable, cohérent avec les engagements internationaux de la Belgique.

Outre la question des financements, la riposte doit être politique. Le blocage européen de l’initiative des États-Unis à la CSW70 constitue un précédent utile mais insuffisant s’il reste défensif et ponctuel. La tension est réelle entre pragmatisme diplomatique et défense intransigeante des droits. Une stratégie proactive supposerait de construire des alliances durables, notamment avec les États du Sud global souvent absents ou marginalisés dans les débats multilatéraux. Des espaces comme la CSW restent stratégiques et nécessaires pour empêcher les reculs normatifs.

La bataille informationnelle ne peut être négligée. Les mouvements anti-genre ont investi massivement les espaces numériques avec des stratégies rodées de désinformation, de cadrage émotionnel et de diffusion transnationale de récits simplifiés ou polarisants. Y répondre suppose des investissements structurants dans l’éducation aux médias, le renforcement des compétences numériques critiques et le soutien au journalisme indépendant et d’investigation. La Finlande est régulièrement citée comme un cas de référence en matière de résilience informationnelle en raison de l’intégration systématique de l’éducation aux médias et à l’information dans le système scolaire et des politiques publiques visant à renforcer la capacité des citoyens et citoyennes à identifier et déconstruire les contenus de désinformation, y compris en ligne [13].

La montée des mouvements anti-genre ne constitue pas un phénomène isolé. Elle s’inscrit dans un recul plus large des droits humains et de l’espace démocratique à l’échelle mondiale. Mais l’Histoire montre aussi que les droits ne sont jamais accordés définitivement : ils se construisent, se défendent et se reconquièrent par les mobilisations collectives. Des luttes pour le droit de vote des femmes aux combats récents pour l’accès à l’avortement ou les droits LGBTQIA+, les avancées ont toujours été le fruit d’engagements citoyens, souvent longs et difficiles, mais capables de transformer durablement les sociétés.

Face aux offensives conservatrices actuelles, la défense de l’égalité des genres dépasse donc les seuls mouvements féministes ou les organisations de défense des droits humains. Elle concerne toutes celles et ceux qui défendent des sociétés démocratiques, pluralistes et fondées sur l’égalité. Soutenir les mobilisations citoyennes, protéger les espaces de débat et renforcer les solidarités internationales seront essentiels pour empêcher les reculs et continuer à faire progresser les droits pour toutes et tous.

[1Duflo, E. (2012), “Women’s Empowerment and Economic Development”, Journal of Economic Literature, 50(4), pp. 1051-1079.

[2Ziller, C. (2014), “Societal implications of antidiscrimination policy in Europe”, Research & Politics, 1(3).

[3European Parliamentary Forum for Sexual and Reproductive Rights, Tip of the Iceberg : Religious Extremist Funders against Human Rights for Sexuality and Reproductive Health in Europe (2021)

[4V-Dem 2024 Democracy Report, www.wearehumanlevel.com/c...

[5The Trump administration is deleting government data. From infant deaths to hunger, here are five ways it’s hurting Americans | Trump administration | The Guardian ou les effets de l’administration sur les questions de genre et de diversité notamment sur la suppression de données concernant les jeunes transgenres et les inégalités sociales. www.theguardian.com/us-ne...

[6Sur les attaques de Javier Milei contre les politiques féministes et les droits LGBTQIA+ en Argentine :
Milei government plans to remove femicide from Argentina penal code | Argentina | The Guardian(2025). L’article documente la suppression de programmes publics liés au genre, les attaques contre la notion de féminicide et le démantèlement des politiques d’égalité. www.theguardian.com/world...

[7EU blocks US vote to define gender as biological men and women at UN women’s forum, https://nypost.com/2026/0...

[8Le Monde, « La Constitution française garantit désormais la liberté de recourir à l’IVG », 4 mars 2024, www.lemonde.fr/politique/...

[9A Varsovie, une clinique pour parler de l’IVG sans tabou, https://www.lemonde.fr/m-...

[10Reuters, Thousands attend Budapest Pride despite pressure, 2023, https://www.reuters.com/w...

[11Le dépassement de la frontière du possible - La légalisation de l’avortement et les transformations de l’espace public en Argentine - Revue Politique et Parlementaire, www.revuepolitique.fr/le-...

[12Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (2026). L’ONU exhorte le Sénégal à ne pas promulguer une nouvelle loi anti-LGBT. ONU Genève, 18 mars 2026.

[13OECD, Media literacy education system : Finland, Directorate for Public Governance, 2023, https://www.oecd.org/en/p...