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Demain, l’agriculture familiale nourrira 9 milliards de Terriens

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
17 avril 2016

Imagine demain le monde - Comment nourrir le monde en 2050, alors que nous serons 9 milliards ? Que les désordres climatiques affecteront les rendements agricoles ? Et qu’il faudra produire plus avec moins de ressources, l’eau, la terre, les engrais et l’énergie se raréfiant ? Hilal Elver, rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, et son prédécesseur, Olivier De Schutter, avancent une série de solutions en faveur de l’agriculture familiale. Pour ces deux experts, l’avenir passera par de petites unités exploitées par des paysans indépendants qui connaissent à la perfection leurs terres et leur environnement.

Hilal Elver : « La nourriture n’est pas une marchandise »

Hilal Elver, juriste turque, est rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation depuis l'année dernière.  (Crédit : D.R. )

Avec 1,4 milliard de personnes occupées, soit 40 % des actifs, l’agriculture familiale est de loin le premier employeur de la planète. Elle fournit également 70 % de l’alimentation mondiale sur des surfaces limitées – les trois quarts des exploitations couvrent moins d’un hectare. Elle permet par ailleurs aux familles de s’alimenter elles-mêmes et de développer les solidarités qui les protègent contre l’adversité. Enfin, elle est la mieux placée pour lutter contre le fléau des disettes qui touchent 842 millions de personnes. « Dans les villages, rappelle Hilal Elver, juriste turque et rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation depuis l’année dernière, si vous perdez votre récolte, pour une raison ou une autre, vous pouvez compter sur l’assistance du voisinage. L’agrobusiness n’offre pas de tels avantages à ses employés. »

Nourricière, pourvoyeuse d’emplois, facilitant les solidarités et la cohésion sociale, l’agriculture familiale est particulièrement étudiée, alors que le monde s’attend à avoir deux milliards de bouches supplémentaires à nourrir d’ici 2050. « Jusqu’ici, l’agriculture familiale a nourri la planète, et elle continuera à jouer ce rôle, estime Hilal Elver. Mais on devra la rajeunir (l’âge moyen du paysan d’aujourd’hui, c’est 55 ans) et la mécaniser au moins partiellement car, actuellement, les deux tiers des exploitations utilisent exclusivement des outils manuels. Enfin, il faudra la protéger de l’aveuglement des marchés. »

Renforcer les droits des paysans

Mondialisation oblige, même loin des métropoles, le paysan est rejoint par la loi du marché qui le met en concurrence directe avec le reste du monde. « La nourriture ne peut pas être une marchandise comme les autres, insiste Hilal Elver. L’Organisation mondiale du commerce veut encourager les cultures là où elles sont le meilleur marché, mais la logique doit être différente. »

Seuls 15 % des denrées alimentaires sont échangées sur les marchés internationaux, ce qui permet à une poignée de producteurs d’imposer leurs prix partout dans le monde. Avec 3 % de la production, la Nouvelle-Zélande dicte le prix du lait jusqu’en Afrique où les ménages se détournent des produits locaux au profit du lait en poudre importé. Le maïs étatsunien, fortement subventionné, débarque lui aussi au Mexique au tiers du prix demandé par les producteurs locaux. Conséquence de cet accord de libre-échange passé, en 1994, entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique (ALENA) ? Les paysans mexicains se détournent peu à peu de leur culture ancestrale.

Selon les experts, on constate des similitudes entre cet accord nord-américain et les termes d’un éventuel traité transatlantique qui lierait les USA et l’Europe. « Ce sont les deux premières puissances commerciales du monde qui totalisent 60 % des échanges. La conclusion d’un tel traité aura un impact sur toute la planète, en particulier sur l’alimentation, avec l’alignement des normes sanitaires sur l’usage des OGM ou l’utilisation d’hormones et d’anti- biotiques pour le bétail. Une baisse des normes sanitaires touchera la santé des consommateurs et fera encore baisser les prix des denrées alimentaires, ce qui diminuera les revenus des paysans. Pas de quoi encourager la production », dénonce Hilal Elver.

Par ailleurs, en fragilisant l’agriculture familiale, on risque de pousser des millions de personnes à l’exil. « S’ils ne fuient pas des zones de conflit, les migrants qui se noient aujourd’hui dans la Méditerranée en tentant de rejoindre l’Europe sont des paysans ou des pêcheurs qui ne sont plus en mesure de se nourrir, estime Hilal Elver. Nous devons identifier et corriger les causes profondes qui ruinent les paysans du Sud. Il y a la difficulté de l’accès à la terre, au crédit et aux marchés. Les règles du commerce international nuisent également à l’agriculture paysanne.  »

Une des solutions afin de garantir une alimentation pour tous, c’est de renforcer précisément les droits de ces paysans. « En 2007, l’ONU a adopté la déclaration sur les droits des peuples indigènes. Ce fut l’aboutissement de plusieurs années de combats. Maintenant ces droits sont bien balisés et reconnus par la communauté internationale. Il faudrait faire une déclaration analogue pour les droits des paysans. Il y a des résistances à lever. Un travail juridique pointu à fournir, pour bien iden- tifier et argumenter ces droits et également supprimer de la déclaration de 2007 les doublons avec d’autres textes qui existent déjà.  »

Olivier De Schutter : « L’avenir de l’alimentation passera par l’action citoyenne »

Olivier De Schutter, enseignant à l'UCL, fut rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation de 2008 à 2014.  (Crédit : © UN Photo / JC Mcilwaine )

« Nous connaissons les prochains défis de l’agriculture et nous pouvons l’aider à les relever, analyse Olivier De Schutter, qui fut rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation à l’ONU entre 2008 et 2014. Tout d’abord, l’agriculture doit passer de l’efficience à la résilience. La performance des exploitations ne sera plus jugée au rendement, mais à leur faculté à s’adapter aux changements climatiques. Ensuite, nous devons passer d’un système d’économie d’échelle à un système agricole diversifié. »

Les économies d’échelle, c’est le créneau de l’agrobusiness qui vise la production de masse pour réduire les coûts. Toutefois, celle-ci ne pourra nourrir le monde de demain, car elle repose sur l’usage intensif d’intrants (engrais, produits phytosanitaires, semences...), dont la disponibilité va inexorablement diminuer. Par ailleurs, trois plantes, le riz, le blé et le maïs, représentent l’essentiel de notre alimentation, alors que plus de 80 000 variétés sont disponibles pour l’alimentation humaine. C’est dans cette biodiversité que l’on trouvera les plantes résistant aux désordres climatiques.

« Il faut par ailleurs cesser de soutenir les populations pauvres qui vivent en région urbaine en distribuant de la nourriture bon marché et préférer verser une allocation généreuse qui leur permette d’acheter de la nourriture à prix équitable », insiste Olivier De Schutter.

« De nombreuses innovations sociales  »

A force de diminuer les prix de l’alimentation pour nourrir les villes, on a ruiné nombre de paysans et fragilisé leur production. Le juriste de l’UCL plaide donc pour un ajustement des prix qui encourage la production.

Pour relever ces différents défis, Olivier De Schutter identifie plusieurs pistes. «  Je vois de nombreuses innovations sociales qui créent des alterna- tives crédibles au système dominant : les circuits courts qui rapprochent les producteurs des consommateurs, le commerce équitable qui garantit un revenu décent aux producteurs ou l’exploitation de marchés de niche à haute valeur ajoutée, en culture bio par exemple, qui montre la vitalité de l’agriculture familiale. »

Selon lui, l’avenir de l’agriculture passera par la démocratie et l’action citoyenne. « De nouvelles alliances porteuses d’opportunités sont en train de se nouer entre des acteurs qui ne se parlaient pas autrefois. Les organi- sations de défense de l’environnement s’associent avec des paysans pour lutter contre les changements climatiques. Les défenseurs des droits de l’homme s’allient également avec des organisations paysannes pour dé- fendre le droit au travail, à un revenu décent, à une alimentation correcte. »

Enfin, l’expert de l’UCL croit également en la régulation et dans le rôle des Etats : « Les Etats vont dans le bon sens quand ils ba- lisent leurs relations multilatérales. L’Union européenne s’est engagée dans le traité de Lisbonne [1] à veiller à la cohérence de ses politiques. L’article 208 impose la cohérence en faveur du développement et de l’éradication de la pauvreté. C’est une très bonne mesure, dont il faut maintenant surveiller l’application. » En évitant, par exemple, d’expédier vers le Sud nos surplus agricoles vendus tellement bon marché qu’ils ruinent les paysans locaux.

[1Signé en 2007, le traité de Lisbonne axe les grandes lignes du mode de fonctionnement de l’Union européenne.

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