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Depuis la banlieue de Kinshasa jusqu’aux paroisses d’Anderlecht

Eric Walravens Eric Walravens
11 janvier 2016

MICmag - Depuis la banlieue de Kinshasa jusqu’aux paroisses d’Anderlecht, en passant par Rome et Vottem, la vie de Charles Mbu a pris des détours inattendus. Rencontre avec un de ces prêtres congolais sans lesquels les églises belges mettraient la clé sous le paillasson.

Le dimanche n’est pas un jour de repos pour Charles Mbu. Si autrefois chaque paroisse de Belgique avait son curé attitré, la pénurie de vocations contraint désormais les prêtres à redoubler de travail. Du coup, le père Mbu court d’une paroisse à l’autre, comme un médecin de campagne débordé par ses trop nombreux patients. « On vient, on dit la messe, et puis vite, vite, on doit partir. À Sainte Bernadette, je célèbre la messe à 9H45, pendant une heure, puis j’ai 15 minutes pour rouler jusqu’à Saint Joseph. Je peux à peine saluer mes paroissiens. Si j’écoute une personne pendant cinq minutes, j’arrive en retard à l’autre paroisse, et les gens boudent  ».

Sans les 146 curés étrangers qui y officient, soit près de 20% du total, l’archevêché de Malines-Bruxelles serait dans l’obligation de fermer des églises. Toutes les nationalités ou presque sont représentées : on trouve notamment un Vietnamien, un Irakien, un Ukrainien, deux Brésiliens et pas mal de Polonais (15). Mais dans leur grande majorité (79), ces curés sont originaires de République démocratique du Congo, à l’instar du père Mbu. Pour ce fermier, que rien ne prédestinait à ce parcours, il s’agit d’un drôle de retournement de situation.

«  Il n’y avait que des prêtres blancs  »

Enfant dans la banlieue de Kinshasa, Charles ne s’imaginait pas devenir prêtre, et encore moins en Belgique. Son père le destinait à des humanités sociales, malgré sa fascination précoce pour le rituel religieux, administré alors par les missionnaires scheutistes d’Anderlecht. « À l’époque il n’y avait que des prêtres blancs. Je voulais devenir comme eux. J’ai bousculé mes parents pour devenir enfant de cœur, je me contentais d’être seulement servant de messe. Mais un jour, j’ai vu un prêtre noir, ça a fait un déclic dans ma tête  ».

Obstiné, le jeune homme convainc son père de le laisser entrer au petit séminaire de Matonge, avec l’aide de son frère aîné, qui accepter de payer les études religieuses. Il est ordonné en novembre 2000 lors d’une célébration du jubilé au Stade Roi Baudouin de Kinshasa. Car dans la capitale congolaise aussi un stade portait le nom de l’ancien monarque. Il a depuis été renommé Stade Tata Raphaël, du nom d’un célèbre missionnaire du Scheut qui propagea en terre congolaise la foi catholique autant que la religion du football.

Le vœu de pauvreté du jeune prêtre prend tout son sens au Congo, et davantage encore dans le quartier de Mpasa où il entame sa carrière. Pas d’électricité, ni d’eau potable, criminalité rampante… Pendant quatre ans, il se démène pour soutenir les familles pauvres, dans un contexte de déliquescence de l’État, qui le met aux prises avec des militaires véreux. Ceux-ci apprécient peu cet empêcheur de rançonner tranquille. Un jour de 2004, des menaces graves sur sa vie l’obligent à fuir subitement. Aidé par l’Evêque de Kinshasa, il échappe à une attaque et prend un aller-simple pour Bruxelles. « Je n’ai même pas dit au revoir à mes parents  ».

Un calvaire pour les papiers

« Une fois ici, c’était un autre calvaire, pour avoir les papiers  », m’a-t-il expliqué. Malgré le soutien du clergé congolais, il peine à obtenir le statut de réfugié. La Belgique et l’Italie se renvoient sa demande d’asile. Motif : le visa touristique grâce auquel il a pu prendre l’avion pour l’Europe lui avait été délivré pour une visite à Rome, deux ans plus tôt, où il avait assisté à la canonisation de Josemaría Escrivá de Balaguer, le fondateur de l’Opus Dei. Or les règles européennes, et plus particulièrement la procédure de Dublin, sont impitoyables : les demandes d’asile doivent être traitées dans le premier pays par lequel un réfugié a pénétré sur le sol européen. L’Italie, donc… Mais pour le père Mbu, qui ne parle pas un traître mot d’Italien, pas question de quitter la Belgique.

Sa situation est précaire. « Quand tu es dans le train, tu as peur de la police, tu ne peux pas te faire soigner parce que tu n’as pas de carte de mutuelle, tu n’as pas de revenu  ». Il passe même dix jours au centre fermé de Vottem, jusqu’à ce qu’un collègue belge prenne son dossier en main. Réginald Rahoens est un curé anderlechtois très actif dans le soutien aux sans-papiers. Il fait libérer Charles, puis frappe à toutes les portes pour lui chercher un emploi. Si le Cardinal Danneels refuse d’engager une homme en situation irrégulière, Mgr Léonard, alors évêque de Namur, lui offre une promesse d’embauche, qui lui permet de rejoindre la paroisse de Stockem, près d’Arlon. Pendant quelques années, il y vit grâce au soutien des paroissiens. « Les gens m’apportaient des meubles, et tout ce dont j’avais besoin pour vivre. Il y en avait même de trop. C’est ça, la générosité des Belges  ».

La régularisation en 2009 de milliers de sans-papiers pouvant prouver un « ancrage local durable » marque la fin de son chemin de croix : il obtient un titre de séjour de cinq ans renouvelable sans conditions.

Saint patron des voyageurs

Depuis, le père Mbu a rejoint la capitale, et l’asbl Rafaël fondé par son bienfaiteur, le père Réginald Rahoens. Après le décès de ce dernier en 2011, il prend les commandes de ce centre d’aide aux étrangers, hébergé dans l’ancien hôpital Sainte-Anne d’Anderlecht. L’association, baptisée du nom du saint patron des voyageurs, offre un refuge à plus 360 personnes venues des quatre coins du monde : beaucoup d’Africains, mais aussi des Philippins, des Ukrainiens, des Mexicains et autres latinos. « Tout le monde est accueilli », explique Charles Mbu en longeant les interminables couloirs de l’ancien hôpital. « Il y a beaucoup de chrétiens non catholiques et même quelques musulmans ». Un tiers des locataires n’ont pas de papiers. Ils peuvent compter sur l’aide compréhensive de Charles Mbu, mais aussi sur des soutiens plus inattendus. Le club de football voisin d’Anderlecht offre ainsi des repas occasionnels. Il faut dire que son président, Roger VandenStock, est l’un des paroissiens de Charles Mbu. Le centre Rafaël offre aussi des vacances à des enfants qui, tout migrants qu’ils soient, n’ont pas beaucoup l’occasion de se dépayser hors de Bruxelles.

Charles Mbu, lui, retourne fréquemment dans son Congo natal, au grand dam de ses ouailles, qui se retrouvent privées de messe. Un luxe que lui offre le titre de séjour, et surtout une façon de se ressourcer pour un prêtre qui ne s’est toujours pas complètement habitué aux coutumes locales. Car si les Africains sont réputés pour leur façon joyeuse de célébrer leur foi, ils n’en observent pas moins la liturgie avec un sérieux qui peut décontenancer des Européens moins branchés sur le sacré. « En Europe, il arrive que les gens prennent un verre à la sortie de l’Eglise, en Afrique on considérerait cela comme sacrilège », souligne-t-il. « Il n’y a plus non plus ce sens du péché, c’est d’ailleurs un mot que certains paroissiens n’aiment pas que je prononce  ». S’il s’efforce de se « laisser pétrir » par la société européenne, il veut aussi partager son bagage d’Africain. L’inverse s’est produit en Afrique, souligne-t-il. « Les Congolais ont reçu beaucoup de choses des missionnaires européens, mais ceux-ci ont aussi appris beaucoup de choses de chez nous  ».

Dans certaines de ses paroisses, peuplées presque uniquement de Belges bon teint, il doit méditer parfois sur l’étrange inversion chromatique intervenue depuis son enfance à Kinshasa, quand le seul Blanc de l’assemblée était debout derrière l’autel. Il les trouve parfois curieux, ces Belges pressés que la messe se termine, là où en Afrique, « elle dure aisément deux heures et demie ». Mais il n’a pas trop le temps de s’attarder à ces pensées, il a son prochain service à célébrer.

Mgr Léonard : « On oublie que la Belgique a exporté des prêtres en grande quantité. »

Charles Mbu doit sa régularisation à Mgr Léonard, qui a promis de l’embaucher pour faire avancer son dossier devant l’Office des étrangers.

« Je l’ai fait pour quelques-uns », nous a-t-il confié, invoquant « la très longue tradition d’accueil de l’étranger  » dans l’Eglise catholique. La cohabitation dans les paroisses « se passe généralement bien », souligne-t-il, même s’il y a parfois des réticences. « Les Belges oublient qu’ils ont eux-mêmes exporté en Amérique latine, en Afrique, en Asie des prêtres en grande quantité. Ils ne comprennent pas que maintenant l’inverse peut se passer.  »

Si les Africains sont réputés pour leur façon joyeuse de célébrer leur foi, ils n’en observent pas moins la liturgie avec un sérieux qui peut décontenancer des Européens moins branchés sur le sacré. Charles Mbu peine toujours à s’habituer aux coutumes de ses ouailles bruxelloises, autant que celles-ci ne comprennent pas toujours son observance stricte de la liturgie. « En Europe, il arrive que les gens prennent un verre à la sortie de l’église, en Afrique on considérerait cela comme sacrilège », souligne-t-il. « Il n’y a plus non plus ce sens du péché, c’est d’ailleurs un mot que certains paroissiens n’aiment pas que je prononce.  » S’il s’efforce de se « laisser pétrir  » par la société européenne, il veut aussi partager son bagage d’Africain. L’inverse s’est produit en Afrique, souligne-t-il. À l’époque coloniale, les échanges allaient aussi dans les deux sens, note-t-il d’ailleurs. « Si les Congolais ont reçu beaucoup de choses des missionnaires européens, ceux-ci ont aussi appris beaucoup de choses de chez nous.  »

Source : MICmag, novembre 2015.

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