Des "communes hospitalières” à “Tissons de liens, pas des menottes” : retour sur des années de mobilisation citoyenne pour une autre politique d'accueil
Quand les citoyen·nes demandent une politique migratoire plus juste et humaine
Face aux politiques migratoires de plus en plus restrictives et à la normalisation des discours de haine, des citoyen·nes se mobilisent pour visibiliser la solidarité. C’est le cas depuis 2017 avec la campagne « Rendons notre commune hospitalière » qui a permis le vote de plus de 70 motions communales. Cette campagne connaît aujourd’hui un prolongement au travers de l’œuvre citoyenne et collective « Tissons des liens, pas des menottes » qui, après Liège il y a un mois, sera inaugurée ce dimanche à Bruxelles afin de porter le message de ces citoyen·nes qui veulent rappeler qu’une autre politique migratoire est possible et, comme souligné dans le mémorandum du CNCD-11.11.11, que pour pouvoir renouer avec les valeurs fondatrices de l’Etat de droit démocratique, dont le respect de la dignité humaine, il est essentiel de mettre la justice migratoire au cœur de la nouvelle législature.
En 2017, plusieurs associations et citoyen·nes alarmé·es par la précarité et les violences institutionnelles auxquelles les personnes migrantes sont confrontées décident d’interpeller les communes de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour qu’elles deviennent “hospitalières”. En effet, la politique d’accueil a beau être une compétence fédérale et européenne, de nombreux aspects ayant un impact important sur le quotidien des personnes migrantes - le logement, la formation du personnel communal, le travail des services de polices ou encore l’accès à l’aide médicale urgente - dépendent de l’engagement des communes.
Lors de cette campagne baptisée « Rendons notre commune hospitalière », les participants se sont mobilisés pour interpeller les communes, et obtenir au moins l’un des trois engagements suivants : améliorer l’accueil et le séjour des migrants dans le respect des droits humains, sensibiliser la population sur les migrations
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et l’accueil de l’autre et, enfin, assurer sa juste part dans l’accueil des demandeurs d’asile.
Communes hospitalières : une mobilisation réussie qui s’est propagée au-delà des communes
Le bilan de ces années d’interpellations citoyennes est incontestablement positif : des actions ont été menées dans 110 des 281 communes de la Fédération Wallonie-Bruxelles et plus de 70 motions ont été votées. Dans celle adoptée à Liège, par exemple, on peut lire : « Les migrations ont forgé le monde et continueront de le faire. Qu’elles soient choisies ou forcées, comme c’est souvent le cas, un peu des deux, les migrations peuvent constituer une chance et un potentiel pour nos sociétés pour peu qu’une politique active d’accueil soit mise en place. »
Des provinces – celles de Namur et de Luxembourg, - la Fédération Wallonie-Bruxelles, ainsi que des institutions d’enseignement supérieur se sont joints au mouvement en se déclarant à leur tour « hospitalières ». Une Initiative Citoyenne Européenne (ICE) visant à rendre l’Europe “hospitalière” a également été lancée en mai 2018, mais n’a malheureusement pas abouti.
Cette multiplication d’initiatives est la preuve qu’une partie significative de la société belge ne se reconnait pas dans les discours d’exclusion et de repli sur soi porté par certains responsables politiques. Au contraire, elle se mobilise à tous les niveaux pour promouvoir une société plus ouverte, juste et hospitalière.
Face à un gouvernement Vivaldi qui assume pleinement sa politique de non-accueil, les citoyen·nes se remobilisent
Malgré l’annonce d’une politique migratoire “juste et humaine” par le gouvernement belge en septembre 2020, la Belgique a été condamnée à de multiples reprises pour les manquements de sa politique d’asile et les discours de haine ont continué de gagner du terrain. Une coalition d’ONG a par ailleurs souligné en mai dernier que le gouvernement Vivaldi (2020-2024) a été l’un des pires que nous ayons connu sur les questions migratoires, de respect des droits humains et de l’État de droit [1].
Face à ce constat, les participant·es à la campagne « Rendons notre commune Hospitalière » ont souhaité réactiver leurs réseaux et se remobiliser en faveur de la justice migratoire. C’est ainsi qu’en avril 2023, le projet Tissons des liens, pas des menottes est né.
Tissons des liens : le choix d’une œuvre d’art collective et solidaire pour parler autrement de la migration
Cette fois-ci mené à l’échelle de toute la Belgique, le projet artistique Tissons des liens, pas des menottes avait pour objectif de créer un filet de 112 000 colsons pour la justice migratoire. Ce nombre et le choix du matériel n’ont bien évidemment pas été laissés au hasard, comme l’explique Bénédicte Moyersoen, l’artiste à l’origine du projet : « 112 000, c’est le nombre de personnes qui se trouvent sur le sol belge sans document de séjour. Le fait de les représenter concrètement au travers de ces colsons permet de remettre l’humain derrière les statistiques ». Elle précise que l’utilisation des colsons, souvent utilisés comme des menottes, ajoute une dimension symbolique forte à l’œuvre, car les participant·es transforment « des liens qui enferment en liens qui soutiennent ».
L’une des caractéristiques de cette œuvre est qu’elle est « collective » et « solidaire ». En effet, l’assemblage de cet impressionnant nombre de colsons ne pouvait pas reposer sur une seule personne. La création de l’œuvre a donc rassemblé des citoyen·nes de tous âges, dans plusieurs villes belges, par exemple à Habay après un spectacle rassemblant réfugié·es ukrainien·nes et comédien·nes amateur·rices [2], à Gouvy dans le cadre d’une action de soutien à Billy Sacko, un jeune travailleur guinéen dont les demandes de protection internationale en Belgique et de régularisation de séjour ont été rejetées [3], à Gand dans le cadre du Festival Curieus ou encore à Bruxelles pour la Fête de la Solidarité Internationale.
Au cours des assemblages, les participant·es au projet ont également formulé des propositions pour une politique migratoire plus juste. Elles couvrent de nombreux domaines, allant de l’emploi à la mobilité, en passant par la santé et le logement. Concernant cette dernière thématique, par exemple, des citoyen·nes suggèrent que les établissement vides soient réhabilités pour accueillir celles et ceux qui en ont besoin, de mettre en place un plan de répartition pour les communes, ou encore d’augmenter les places dans les centres FEDASIL et les ILAS. En ce qui concerne l’emploi, l’absence d’opportunités professionnelles pour les personnes exilées a été signalée à de nombreuses reprises comme un frein pour leur intégration. Les propositions citoyennes évoquent donc la considération des diplômes étrangers, une meilleure reconnaissance des compétences, ou encore la possibilité de suivre des cours de langue comme pistes d’améliorations.
L’œuvre partielle a été exposée en avril à Liège [4] (voir photos), entre les piliers de l’ancienne cathédrale de la Place Saint-Lambert, et a suscité de nombreuses questions de la part des passants. Comme le souligne Bénédicte, « le fait que l’œuvre soit présente dans l’espace public rend la thématique de la justice migratoire plus visible, accessible, et permet de parler de la migration autrement ».
Le 23 juin, l’œuvre finalisée sera exposée à l’Eglise du Béguinage à Bruxelles, puis continuera de sillonner la Belgique afin de porter le message de ces citoyen·nes qui veulent rappeler qu’une autre politique migratoire est possible et, comme souligné dans le mémorandum du CNCD-11.11.11, que pour pouvoir renouer avec les valeurs fondatrices de l’Etat de droit démocratique, dont le respect de la dignité humaine, il est essentiel de mettre la justice migratoire au cœur de la nouvelle législature.
[3] Gouvy : nouvelle manifestation en soutien à Billy Sacko menacé d’expulsion - TV Lux
[4] Liège interroge la politique d’accueil des migrants avec une œuvre collective - RTBF Actus





