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Développement durable : que retenir du HLPF 2018 ?

Rebecca Thissen Rebecca Thissen
21 août 2018

Le 18 juillet dernier, se terminait à New York la réunion annuelle des Nations Unies sur le développement durable (Forum politique de haut niveau). Bonne volonté et mobilisation étaient au rendez-vous, mais la route reste longue pour atteindre les Objectifs de développement durable d’ici 2030. Retour sur les enjeux de ces deux semaines à New York.

Le Forum politique de haut niveau (High Level Political Forum ou HLPF) est une réunion annuelle où les décideurs politiques de chaque pays sont invités à venir faire état de la mise en œuvre du Programme de développement durable à l’horizon 2030, aussi appelé Agenda 2030. Pour rappel, c’est en septembre 2015, à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations Unies, qu’avait été adopté ce texte qui comprend 17 objectifs, 169 cibles et un cadre pour le suivi et l’examen de la mise en œuvre [1]. Le programme 2030 appelle le HLPF à jouer un rôle central dans le processus de suivi et d’examen au niveau mondial, et à mettre en place des examens nationaux volontaires dirigés par les États (Voluntary National Review ou VNR), afin de fournir une plate-forme pour les échanges et partenariats. La Belgique s’était prêtée au jeu en 2017 et avait présenté son rapport national volontaire, premier rapport d’avancement dans la mise en œuvre des objectifs de développement durable. [2]

Deux semaines sous le thème de la « Transformation vers des sociétés durables et résilientes »

Au cours de la première semaine de réunion, du 9 au 13 juillet, le Forum a examiné les progrès réalisés dans la mise en œuvre de l’Agenda 2030, en mettant l’accent sur les sociétés résilientes. Des examens thématiques ont eu lieu notamment sur les progrès de la science, la technologie et l’innovation en vue de réaliser les Objectifs de développement durable (ODD) ; sur les perspectives de groupes d’Etats particuliers comme les petits Etats insulaires en développement, les pays les moins avancés ou les pays à revenu intermédiaire ; et sur la mise en œuvre des ODD du point de vue des régions et de la société civile.

En outre, comme chaque année, une attention particulière était portée sur des objectifs spécifiques : cette année, les objectifs 6 (eau et assainissement), 7 (énergie), 11 (villes durables), 12 (consommation et production durables), 15 (écosystèmes terrestres) et 17 (partenariats pour les objectifs) étaient mis en lumière.

Rapports nationaux volontaires : les Etats font-ils cavalier seul ?

La deuxième phase du Forum, la réunion ministérielle, s’est tenue du 16 au 18 juillet. Pas moins de 46 pays ont présenté leur rapport national volontaire cette année. Ils étaient 44 l’année dernière et cette progression démontre l’implication des Etats dans la mise en œuvre du programme de développement durable à l’horizon 2030, alors que l’engagement est tout à fait volontaire.

Ces rapports nationaux présentés ont fourni un bon aperçu de l’action sur le terrain, mais aussi des nombreux défis auxquels sont confrontés les acteurs nationaux et locaux. On peut saluer les efforts considérables faits par certains pour aligner leurs plans nationaux sur le Programme 2030. Cependant, les capacités et ressources financières restent un problème récurrent, notamment dans un certain nombre de pays en développement. Le niveau de participation des acteurs non étatiques à la préparation des rapports nationaux varie selon les pays en termes d’échelle de fond. De fait, au cours de certaines présentations de rapports, des organisations de la société civile ont soulevé des questions sensibles sur les limites des points d’attention ou sur les omissions des Etats dans la rédaction de leurs rapports nationaux volontaires. Elles se sont aussi dites frustrées par l’absence de suivi et de retour d’information sur les rapports. Plusieurs ont proposé d’aller au-delà et d’adopter une approche plus dynamique.

Où en est-on dans la mise en œuvre des ODD ?

Ce qui marque en premier les esprits, c’est la volonté réaffirmée de part et d’autre de l’hémicycle onusien de mettre les bouchées doubles, comme en témoigne l’augmentation du nombre de rapports nationaux. Toutefois, nombre d’orateurs ont averti que le monde n’était pas sur la bonne trajectoire pour réaliser l’ambition de l’Agenda 2030, en particulier par rapport au principe central de « ne laisser personne de côté » (c’est-à-dire que tout le monde doit pouvoir bénéficier des efforts de développement.) Comme l’a entre autres mis en évidence Andrew Gilmour, du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme, c’est la fragmentation mondiale et non la collaboration qui est à l’ordre du jour, comme le montrent les tensions du système multilatéral et les guerres commerciales imminentes. Citant un rapport récent du Comité pour les politiques de développement de l’ONU, il a expliqué que non content de laisser certains de côté, le monde enfonce une partie de la population dans un retard qu’il est de plus en plus difficile à rattraper. Il a donné pour exemple des chiffres qui illustrent une inégalité bien enracinée, l’augmentation du nombre de personnes souffrant de la faim et la stagnation de l’aide publique au développement. Le patrimoine du 1% le plus riche de la planète dépasse le patrimoine de l’ensemble du reste du monde [3] et les défis historiques ont été rejoints par des menaces nouvelles et émergentes : les nouvelles technologies et la digitalisation, s’ils ne sont pas bien encadrés, risquent de menacer des emplois.

Vision et action

Si le système de Nations Unies fournit une vision commune pour le développement durable, ce sont les Etats qui y jouent le rôle principal. Mais le rôle des gouvernements régionaux et locaux et des organisations de la société civile est tout aussi essentiel.

D’autre part, le manque de vision transversale des ODD est fortement critiqué : par le choix de sélectionner un sous-ensemble d’objectifs examinés à chaque session plutôt que de faire des liens entre eux, la manière actuelle de faire le bilan annuel est jugée trop fragmentée. La région de l’Amérique latine et des Caraïbes et certaines organisations de la société civile ont lancé des appels en faveur d’une approche plus globale des ODD et ont demandé de veiller à ce que les examens thématiques ne se concentrent pas uniquement sur les tendances générales, mais aussi sur les causes sous-jacentes des problèmes.

Une société civile de plus en plus présente mais non sans obstacles

Alors que le « principe de participation » est entériné dans la Déclaration de Rio de 1992 et constitue un principe fondamental pour le développement durable, il semble aller de soi que l’ensemble des parties prenantes devraient être impliquées et invitées à participer à l’exercice de préparation des Rapports nationaux volontaires. Or, à l’instar du bilan 2017 réalisé par le réseau international Together 2030, l’implication de la société civile dans les rapports volontaires nationaux est encore trop variable. Aussi, un mouvement parallèle se met en place : la société civile du Canada, de Grande-Bretagne, d’Irlande, du Pakistan, du Mexique ou encore de Palestine ont rédigé leurs propres rapports appelés « Voluntary Peoples Reviews [4] ». L’objectif de ces rapports est donc de donner une autre analyse des progrès présentés par leurs gouvernements. Ces rapports sont axés sur des sujets transversaux et structurels, tels que les droits humains, l’effectivité du développement ou le droit social. Comme l’expliquait Amina Mohammed, Vice-Secrétaire générale des Nations Unies, ces rapports parallèles peuvent servir à confirmer, renforcer, mais aussi parfois réfuter les rapports officiels de leurs pays.

En plus de ces rapports par pays, un rapport commun de la société civile intitulé « Pleins feux sur le développement durable 2018 : Explorer de nouvelles stratégies » analyse comment surmonter les obstacles et les contradictions dans la mise en œuvre de l’Agenda 2030, en examinant également les idées politiques transversales et la mise en œuvre d’ODD précis [5]. Les auteurs notent que le monde n’est pas sur la bonne voie pour apporter les changements politiques nécessaires à la réalisation des Objectifs de développement durable.

Par ailleurs, au cours de la séance sur les perspectives de la société civile, les participants ont soulevé la question de savoir s’il serait possible de créer des « espaces sûrs » afin de permettre une expression libre et engagée de la société civile. Dans son exposé, Luisa Emilia Reyes Zuñiga, du Mécanisme de coordination du HLPF [6], a indiqué que certains des acteurs de la société civile qui ont offert leur soutien à cet égard dans le cadre du processus d’examen national volontaire ont subi des tentatives d’intimidation et de harcèlement dans les couloirs de la part des représentants de certains Etats.

Tous les regards sont tournés vers 2019

Outre la session annuelle du HLPF en juillet 2019, deux jours supplémentaires seront réservés aux discussions des chefs d’Etat et de gouvernement du HLPF, sous les auspices de l’Assemblée générale des Nations Unies, en septembre. C’est à cette occasion que sera examiné rétrospectivement et prospectivement l’ensemble de l’ordre du jour du prochain cycle quadriennal, éclairé par le Rapport mondial sur le développement durable. Les chefs d’État et de gouvernement examineront les obstacles et produiront une déclaration politique. C’est là une occasion précieuse de faire en sorte que le Forum de haut niveau soit mieux adapté à la tâche de suivi et de révision de l’Agenda 2030. En effet, une des discussions clé de ce forum était centrée sur le rôle et la place du HLPF dans la lutte pour le développement durable et comment ce forum serait à même d’ « orchestrer » la mise en œuvre des ODD à tous les niveaux ; du mondial au local en passant par le régional.
La révision 2019 du HLPF sera donc un moment clef, l’occasion de renforcer le rôle du HLPF, mais aussi de donner plus d’espace aux réseaux de parties prenantes non gouvernementales.

[1Pour de plus amples informations, lire le Point Sud : https://www.cncd.be/etude-point-sud-objectifs-developpement-durable

[2Pour plus d’informations sur le HLPF et sur l’édition 2017 : https://www.cncd.be/Objectifs-de-developpement-durable-5721

[5Il est publié par le Réseau des ONG arabes pour le développement (ANND), le Centre pour les droits économiques et sociaux (CESR), Development Alternatives with Women for a New Era (DAWN), Global Policy Forum (GPF), Public Services International (PSI), Social Watch, Society for International Development (SID), et Third World Network (TWN), soutenu par le Fond Friedrich Ebert. Il est disponible à l’adresse : https://www.2030spotlight.org/en/book/1730/chapter/exploring-new-policy-pathways .

[6C’est l’organe du HLPF regroupant les neufs groupes représentant la société civile (Major Groups) et actifs dans le développement durable (femmes, ONG, jeunes, industries…), qui permet donc une représentation inclusive et une coordination entre les différents acteurs.

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