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Du cacao propre, en suffisance, et sans enfants esclaves

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
30 novembre 2014

Imagine demain le monde - La demande de cacao explose et la production ne suit plus. En cause : la forte consommation de chocolat dans les pays émergents. L’industrie se frotte les mains, mais pas les petits producteurs, frappés par la misère. La main-d’œuvre manque et les enfants travaillent toujours nombreux dans les plantations d’Afrique de l’Ouest.

Une pénurie de chocolat en 2020 ? Cela n’a rien d’impossible. Parce que cette délicate gourmandise fait l’objet d’une consommation effrénée, en particulier dans les pays émergents : Europe de l’Est, Inde et Chine en tête.
Un Belge consomme en moyenne 8 kilos de chocolat par an, un Chinois 50 grammes actuellement. C’est peu, mais la demande chinoise augmente de 30 % par an. Un phénomène lié à la montée en puissance des classes moyennes et à un basculement des consommateurs vers le chocolat noir plus riche en cacao.
Ainsi, l’augmentation de la demande en cacao dans les dix prochaines années est estimée à 25 %, soit un million de tonnes supplémentaires. Une bonne nouvelle en soi, à condition toutefois que la production suive.

Aujourd’hui, la production de cacao se tasse. Selon l’Organisation internationale du cacao (ICCO), celle-ci a diminué de 6 % en 2012 et de 5,5 % en 2013. Cette année, elle s’est quelque peu redressée avec une production mondiale qui pourrait atteindre 4,16 milliards de tonnes. Une embellie qui risque de n’être que passagère. « On va entrer dans une période de déficit de production, reconnaît François Ruf, économiste au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD). En soi, ce n’est pas si inquiétant. Il faut passer par cette phase de tension pour que les prix remontent ensuite et que les planteurs réinvestissent dans le cacaoyer. C’est toujours comme cela que ça s’est passé.  »

Crise des vocations

Le cacao présente une particularité : sa production, peu mécanisée, repose sur de petites exploitations qui assurent 90 % de l’offre mondiale, lesquelles sont surtout implantées en Afrique. La Côte d’Ivoire fournit à elle seule 40 % de la production mondiale, suivie du Ghana (20 %), puis des autres pays ouest-africains (10 %).
Or, en Afrique, être petit paysan signifie immanquablement être pauvre et donc exclu du crédit et de l’accès aux intrants agricoles susceptibles de faire grimper les rendements.
Il n’est pas étonnant, dès lors, qu’un agriculteur africain produise 300 à 400 kilos de fèves à l’hectare, un tiers seulement du rendement potentiel d’un cacaoyer.
Selon le Cocoa Barometre, un rapport rédigé par un collectif d’ONG, les planteurs ghanéens devraient multiplier leurs revenus par trois s’ils voulaient simplement sortir de la pauvreté. Quant aux planteurs ivoiriens, ils devraient multiplier leurs revenus par… 16.

Aujourd’hui, la pauvreté frappe de plein fouet les producteurs. Alors que l’an dernier les prix du cacao ont grimpé de 30 % sur les marchés internationaux (et de 6 % depuis le début de cette année), cette hausse n’a eu aucune répercussion sur les revenus des producteurs.
Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que la culture du cacaoyer ne suscite guère de vocations. « Avant, poursuit François Ruf, il n’y avait que le cacaoyer à planter. Aujourd’hui, les paysans ivoiriens peuvent se tourner vers l’hévéa, l’arbre à caoutchouc, ou dans certaines régions vers l’exploitation de l’or. Dans le cas de chefs de famille qui ont une dizaine de bouches à nourrir, on comprend mieux pourquoi ils vont chercher à diversifier leurs cultures afin d’assurer leur sécurité alimentaire. »

Enfants esclaves

A côté de la pauvreté des planteurs africains, il y a le travail des enfants. L’entretien d’une plantation et la récolte manuelle réclament une abondante main-d’œuvre qui mobilise toute la famille, enfants compris. Ceux-ci se retrouvent à devoir manipuler de longues machettes, porter de lourdes charges et pulvériser des pesticides souvent sans la moindre protection.

Voici une bonne dizaine d’années, de nombreux rapports et enquêtes ont mis en lumière l’exploitation des enfants dans les plantations de cacao. Ce qui a suscité l’indignation de l’opinion publique en Occident, de loin le principal consommateur de chocolat [1], et entraîné une vigoureuse mise en ordre de la filière cacao. En 2001, les États-Unis ont ensuite adopté le protocole Harkin-Engel, qui vise à réduire puis à interdire l’importation de cacao produit avec l’aide d’enfants. Le protocole mettait en place un système de certification et créait un fonds dédié à la lutte contre ce fléau. Financée par l’industrie du chocolat, l’International Cocoa Initiative a ainsi investi 5,6 millions d’euros l’an dernier.

Pénurie de main-d’œuvre

Dans la foulée, l’industrie du chocolat mettait en place la World Cocoa Foundation destinée à améliorer la formation et les conditions de vie des producteurs de cacao partout dans le monde.
Quelques années plus tard, en 2008, Cadbury, première marque britannique de produits chocolatés, franchissait une étape supplémentaire en annonçant son intention de n’utiliser à l’avenir que du cacao certifié équitable. Mars Incorpored lui emboîtait le pas l’année suivante en fixant 2020 comme date butoir. Et les autres géants du secteur (Ferrero, Hershey, Nestlé) ont également suivi.

Sur papier donc, la filière cacao est appelée à devenir la plus équitable de tout le secteur agro-industriel. « Presque toutes les grandes marques se sont engagées dans le sens de la certification avec, parfois, la création d’un label propre comme chez Nestlé, confirme Samuel Poos, coordinateur du Trade for Development Center à la CTB. L’industrie cherche à se mettre en conformité avec le protocole Harkin-Engel et s’inquiète également pour son approvisionnement. Le cacao de qualité devient difficile à trouver. Les labels encouragent la production et organisent la traçabilité du produit, ce qui est une garantie de qualité. »

Des lendemains meilleurs pour les planteurs de cacaoyers ? A voir. Le gouvernement des États-Unis a fait évaluer l’impact du protocole Harkin-Engel dix ans après son adoption. Conclusion ? Ses effets sont nuls. « On a injecté des millions de dollars en études et actions pour rien, déplore François Ruf. On ne pourra pas briser la pauvreté en Afrique aussi facilement. Dans toutes les agricultures du monde, les enfants travaillent avec leurs parents. C’est aussi vrai dans les plantations. A la limite, toute bonne action peut se révéler contre-productive. Vous ouvrez une école, les enfants y vont. Mais qui les remplace dans les plantations ? D’autres enfants. Le vrai scandale, c’est l’usage d’enfants esclaves. »

Les plantations africaines souffrent d’un autre mal endémique : la pénurie de main-d’œuvre. « En Côte d’Ivoire, ce sont des millions de migrants, venus de pays voisins ou d’une autre région, qui ont fait le succès de cette culture. Et malgré les migrations et la croissance démographique, la main-d’œuvre continue à manquer. » La tentation est alors forte pour les exploitants d’acheter des enfants, maliens ou burkinabés, pour les mettre au boulot.
Ils seraient entre 10 000 et 15 000, parfois âgés de 12 ans, à trimer non plus pour leurs parents, dont ils peuvent attendre une certaine indulgence, mais pour un patron qui n’a de comptes à rendre à personne et qui doit faire tourner une plantation avec une main-d’œuvre réduite. On comprend mieux les difficultés tout à la fois d’augmenter la production et de lutter contre le travail des enfants.

La solution ? « Payer mieux les planteurs, estime Samuel Poos, cela suscitera des vocations parmi les adultes. Le cacao labellisé exclut le travail des enfants et il y a des contrôles. Il soutient des coopératives, ce qui permet aux planteurs de s’organiser, de se former, d’acheter des intrants. Certains labels, comme Max Havelaar, ajoutent au prix d’achat garanti une prime de développement de 200 dollars que les coopératives utilisent comme elles l’entendent.  »

Le cacao se vend aujourd’hui à 3 000 dollars la tonne sur les marchés internationaux, contre 5 200 en 1980, il y a donc de la marge pour améliorer les conditions des planteurs. Et sans que le consommateur ne voie forcément le prix de sa gourmandise préférée exploser.
Vivement Noël 2020, avec du chocolat sous le sapin, et moins d’enfants esclaves dans les plantations.

[1Un rapport du Département des droits de l’Homme des États-Unis estimait en 2000 que 15 000 enfants d’Afrique de l’Ouest, âgés de 9 à 16 ans, enlevés et vendus par des trafiquants, étaient contraints de travailler dans les plantations de cacao. Deux ans plus tard, l’Institut international d’agriculture tropicale estimait à 284 000 le nombre d’enfants travaillant dans les plantations d’Afrique de l’Ouest.

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