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Du chiffonnier au recycleur, le Sud valorise ses déchets

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
13 janvier 2014

Imagine demain le monde - Le temps des chiffonniers escaladant, du Caire jusqu’à Manille, des montagnes fumantes d’ordures à la recherche de petits objets de récupération, ce temps-là est en train de prendre fin. Les pays du Sud, même les plus pauvres, apprennent à gérer leurs déchets. Certaines communes du Sud sont appuyées par des organisations belges dans cette tâche délicate, devenue indispensable depuis que le consumérisme a gagné la planète entière.

Selon la Banque mondiale, trois milliards de citadins génèrent aujourd’hui 1,3 milliard de tonnes de déchets par an. D’ici dix ans, le chiffre devrait augmenter de 70 %, passant à 2,2 milliards de tonnes, suite à l’explosion conjuguée des villes et de la consommation. «  La mondialisation a intensifié les échanges et fait entrer massivement de nouveaux produits, ainsi que leurs emballages, au Sud, constate Myriam Kresse d’Ingénieurs sans frontières, une organisation belge engagée dans le recyclage des déchets. Aujourd’hui, beaucoup de villes du Sud débordent de nouveaux déchets dont elles ne savent que faire. L’incinération, la solution classique, est coûteuse, hors de leur portée, il faut donc privilégier le tri et le recyclage. C’est pour cela qu’elles font appel à des organisations qui ont déjà une expérience dans ce domaine. »

Changer les rapports sociaux

En Belgique, deux ONG aident des municipalités du Sud à gérer leurs déchets. Ces organisations, aux profils très différents, illustrent les deux facettes du recyclage qui combine un travail procurant de l’emploi à une main-d’œuvre peu qualifiée et des innovations techniques qui contribueront à transformer des déchets en matériaux et produits recyclés.

L’organisation liégeoise Autre Terre, émanation du groupe Terre, est coutumière du travail social. Elle intervient au Brésil, au Pérou, au Sénégal et au Burkina Faso. Pour elle, le travail de tri et de recyclage est d’abord subordonné à un sérieux changement des mentalités. « On ne peut valoriser des déchets trop dégradés ou amalgamés entre eux, souligne David Gabriel, chargé des projets Amérique latine de l’ONG, il faut que tout le monde participe et que le tri s’organise en amont, dans les foyers. Nous sensibilisons donc les familles à l’intérêt environnemental du recyclage. C’est un gros travail, car la gestion des déchets reste très mal vue au Sud, où elle est réservée à une frange particulièrement marginalisée de la population.  » De plus, les meilleurs gisements, les poubelles remplies de matériaux à haute plus-value, se situent dans les quartiers riches où vivent des personnes de la bonne société peu disposées à entendre parler de leurs poubelles et encore moins à collaborer avec le petit peuple. « Il faut donc changer les rapports sociaux, poursuit David Gabriel, donner une dignité aux trieurs, qui ne sont plus des chiffonniers vivant sur des décharges, mais des travailleurs installés sur des sites dédiés, et convaincre tout le monde de l’importance de leur travail. Car le tri n’est pas seulement une source d’emplois et de matières premières, il rend également l’immense service écologique de diminuer la pollution engendrée par les décharges.  »

Compost et combustible

Le tri organisé, il reste à réussir le recyclage. Dans les grands centres urbains, les déchets triés sont recyclés dans les usines environnantes. Mais dans les nombreuses villes moyennes, éloignées des centres industriels, les centres de tri doivent également prendre en charge le recyclage des déchets. C’est ici qu’interviennent les techniciens d’Ingénieurs sans frontières qui vont multiplier les trouvailles pour donner une seconde vie aux déchets. Les matières organiques, qui composent le plus gros des décharges africaines, peuvent être transformées en compost afin de réduire la dépendance des paysans envers les engrais chimiques importés. Mais ces matières peuvent également être transformées en un combustible bien utile dans les régions victimes du déboisement. « Cela permet de valoriser les déchets impropres au compostage, quand ils arrivent déjà putréfiés au centre de tri, explique Myriam Kresse. A Kigali, nos partenaires mettent ces matières à sécher pour en faire des briquettes qui seront revendues aux prisons.  » Toujours à Kigali, où les bananes sont l’aliment national, les pelures sont également séchées, réduites en poudre et reconstituées en boulets pour alimenter cette fois des foyers individuels. Chacun recycle selon ses habitudes alimentaires, à Bujumbura, au Burundi, le pays voisin, ce sont les restes d’épis de maïs qui sont transformés en boulets… utilisés par les cantines militaires. Le carton peut également être réduit en briquettes, un combustible destiné à être brûlé dans des foyers.

Un autre recyclage artisanal très pratiqué en Afrique vise à transformer les sacs plastiques en pavés destinés au recouvrement des voiries. Les sacs sont simplement fondus et mélangés avec 70 % de sable. « La fonte des sachets en plastique ne présente pas de danger, précise Myriam Kresse, tant que la marmite n’est pas chauffée au-delà de 280 degrés, température à partir de laquelle le polyéthylène qui compose les sacs dégage des émanations toxiques de carbone.  » Or les surchauffes arrivent souvent, ce qui a poussé les ingénieurs à mettre au point un mixeur mécanisé qui maîtrise la température et éloigne l’opérateur des fumées. « Les plans sont dessinés ici en Belgique et l’appareil est construit par un mécanicien à Ouagadougou, au Burkina Faso, afin de mettre en phase la conception avec les réalités de terrain.  »

Le tri des plastiques représente un véritable casse-tête, car ceux-ci sont différents et difficiles à distinguer, cela alors qu’ils doivent être traités séparément, surtout le PVC qui dégage des fumées chlorées dangereuses. Ici encore, les ingénieurs peuvent faire montre de leur inventivité. Le PVC, plastique robuste, et le PET (polytéréphtalate d’éthylène), utilisé dans les bouteilles en plastique, sont plus denses que l’eau, contrairement au PE (polyéthylène). En cas de doute, il suffit de plonger les plastiques dans l’eau. Ce qui flotte est du polyéthylène. Celui-ci est déchiqueté puis placé en bassine afin de le débarrasser de ses impuretés (sable, restes du contenu des bouteilles, matières organiques) qui tombent au fond de l’eau, laissant à la surface une matière plastique assez pure. Ainsi nettoyé, ce plastique prend une haute valeur lors de la revente aux usines qui le reconditionneront, mélangé à 75 % de polyéthylène non recyclé.

Les bouteilles en plastique sont faciles à reconnaître, mais plus difficiles à valoriser car elles ne peuvent être transformées en d’autres bouteilles, les plastiques de recyclage ne pouvant servir à des fins alimentaires. Elles seront alors expédiées dans des usines qui les transformeront en tuyaux ou contenants de produits comme les lessives en poudre ou liquides.

Un peu d’inventivité

L’avenir du tri dépend de ces multiples innovations et adaptations qui donnent de la valeur aux déchets. Car tri et recyclage, aussi utiles qu’ils soient, sont rarement rentables. « Un projet de recyclage ne fait pas toujours vivre ceux qui s’y investissent, regrette Benoît Naveau, chargé de projet en Afrique pour Autre Terre. Les produits obtenus – compost, combustible ou pavés – sont très utiles mais difficiles à vendre, car ils s’adressent à un public qui n’a pas de gros moyens. C’est un vrai casse-tête pour les gestionnaires de projets. Si on investit dans des machines, il n’est pas certain que les trieurs parviendront à dégager des moyens pour financer leur entretien. »

Dans les grandes villes où les centres de tri peuvent revendre, contre monnaie sonnante et trébuchante, leurs produits à des usines, la rentabilité du projet dépend alors du prix des matières premières et en particulier du prix du pétrole à partir duquel le plastique est fabriqué. Avec la hausse des prix des matières premières, le tri, même artisanal, a donc bien un avenir, pour peu qu’on l’organise en faisant preuve d’inventivité. Selon William Wauters, président du Groupe Terre, « tous les produits en fin de vie peuvent être considérés comme les matières premières de 21e siècle ». Pour preuve, les vieux matelas qui n’intéressaient personne jusqu’ici, sont maintenant démantelés et recyclés, les ressorts pour le fer, le textile pour les fibres et la mousse devient, quand c’est possible, un combustible.

A lire en complément de cet article dans le PDF ci-joint.

Source : article publié dans le magazine Imagine, n°98, juillet-août 2013.

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