Du printemps arabe au Sahel en guerre
Casque bleu tchadien dans le désert malien. Les soldatsde l'ONU ont adopté le chech, la coiffe des Touaregs.
© Un Photo / Marco Dormino

Du printemps arabe au Sahel en guerre

Imagine demain le monde- Depuis les révolutions arabes, les régions du Sahel et du Sahara ont été complètement déstabilisées. Pourquoi et comment ce territoire vaste comme deux fois l’Union européenne est-il devenu un sanctuaire du djihadisme qui menace aujourd’hui 8 pays et 140 millions d’habitants ? Décodage.

En février 2011, après la Tunisie et l’Egypte, la Libye est gagnée à son tour par les révolutions arabes, avec le soulèvement de Benghazi, la deuxième ville du pays, et de plusieurs autres cités de Cyrénaïque, dans l’est du pays. L’armée libyenne, dans un premier temps ébranlée, réprime dans le sang les émeutes qui ont éclaté dans la capitale avant de prendre la direction de Benghazi. En deux semaines à peine, le « printemps » libyen se change en une guerre civile qui fait 6 000 morts, selon la Ligue libyenne des droits de l’homme. La réaction très violente de l’armée nationale, et probablement l’opportunité d’affaiblir, voire d’éliminer Mouammar Kadhafi, le dictateur qui nargue l’Occident depuis 42 ans, pousse l’OTAN à établir, avec l’accord du Conseil de sécurité de l’ONU, une zone d’exclusion aérienne au-dessus de Benghazi.

Cette opération, officiellement déployée pour protéger les civils, a surtout pour effet d’inverser le rapport de forces au sol et de permettre aux rebelles de s’emparer de la capitale en août. Kadhafi, dont l’armée est en débandade, est tué le 20 octobre 2011. Les conséquences de sa chute sont incalculables.

Premier pays touché : le Mali

« Le régime de Kadhafi était très bien armé, analyse Georges Berghezan, chercheur au Groupe de recherche et d’information sur la paix (GRIP), après son effondrement un énorme stock d’armes va être disséminé dans tout le Sahel et au-delà. Au Mali, on retrouve des armes libyennes vendues presque ouvertement sur les marchés. De plus, les Touaregs, dont Kadhafi s’était autoproclamé le protecteur et qu’il avait intégrés en grand nombre dans son armée, rentrent chez eux au Niger, en Mauritanie et surtout au Mali, et mettent leur savoir-faire à la disposition d’un autre employeur ou d’une autre cause.  »

Au Mali, les Touaregs, déçus de n’avoir obtenu aucun espace national après la décolonisation, rêvent de créer un Etat dans la partie nord de ce pays fragile, miné par un pouvoir déliquescent, incapable de défendre l’intégrité de son territoire. « En janvier 2012, trois mois après la mort de Kadhafi, des groupes armés touaregs s’emparent du nord du Mali sans pratiquement rencontrer de résistance, poursuit Georges Berghezan. La succession de défaites suscite un coup d’Etat à Bamako, censé impulser un sursaut national, mais qui fragilise encore plus le pays, lâché par tous ses partenaires. »

Les grandes villes du nord, Tombouctou, Gao et Kidal, tombent. Les Touaregs déclarent leur indépendance en avril 2012.

Cette insurrection réunit deux mouvements aux objectifs très différents : les indépendantistes, plutôt laïques, du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azamad), qui revendiquent la partition du pays, et les salafistes d’Ansar Dine, qui veulent instaurer la charia sur l’ensemble du Mali.

Après leurs premières victoires, les indépendantistes sont évincés par Ansar Dine qui fait alliance avec Al-Qaïda au Maghreb islamique, le plus ancien groupe armé islamiste de la région, basé en Algérie. L’insurrection touareg tourne ouvertement au djihadisme. Le calvaire de Tombouctou commence avec l’instauration de la loi islamique, les premières exécutions publiques et la destruction des mausolées de saints musulmans.

En janvier 2013, les djihadistes, qui reprennent l’offensive, s’approchent dangereusement de la capitale, poussant la France à envoyer 5 000 hommes sur place. Pour Paris, il s’agit d’éviter que le Mali ne tombe entre les mains des djihadistes, mais également de protéger les mines d’uranium du Niger qui approvisionnent les centrales de l’Hexagone (la France, dont 80 % de l’électricité est d’origine nucléaire, est le second producteur d’électricité nucléaire au monde, après les Etats-Unis). L’armée française reprend alors le contrôle des villes du nord dans les mois qui suivent, sans cependant parvenir à
écraser les groupes armés qui se réfugient dans le désert, ou, pour certains, retournent dans leur pays d’origine, poursuivant ainsi l’effet domino qui a débuté par l’implosion de la Libye.

Boko Haram, le second front

Le nord du Nigéria est en proie depuis 2010 à l’hyperviolence de Boko Haram, un mouvement djihadiste fondé par Abou-bakar Shekau, sur les cendres d’une secte islamiste que la police nigériane a radicalisée en tentant maladroitement de la liquider. L’irruption de ce groupe djihadiste s’inscrit dans le contexte particulier du Nigéria, pays gigantesque, le plus peuplé d’Afrique avec 177 millions d’habitants, partagé entre un sud côtier, dynamique et riche de son pétrole, et un nord déshérité, sahélien, qui se sent abandonné, voire trahi par le pouvoir central vendu à l’Occident et à ses compagnies pétrolières. Le mouvement, très motivé face à une armée nigériane corrompue, va multiplier les succès et s’étendre sur trois Etats du nord-est du pays.

Lorsque l’offensive française au Mali disperse le mouvement djihadiste, ses éléments nigérians rentrent au pays et intègrent les rangs de Boko Haram, ainsi que, semble-t-il, des Touaregs, comme le donne à penser un changement de mode opératoire de certains groupes, qui se livrent à des attaques très mobiles menées à l’aide de pick-up équipés de mitrailleuses, rappelant les anciennes razzias des Hommes bleus. Boko Haram, qui prélevait jusqu’ici son armement sur l’armée nigériane, va à partir de 2012 bénéficier des arsenaux de Kadhafi. « On voit arriver des armes depuis la Libye, via le Tchad et le Cameroun, reprend le chercheur. Cette ligne pousse d’ailleurs Boko Haram à sortir des frontières du Nigéria pour s’étendre dans le nord du Cameroun et contrôler ainsi la route des armes. »

« Les attaques, regrette Juliette Poirson, de Survie, une association qui surveille la politique africaine de la France, ont poussé Paris à renforcer ses liens avec le Cameroun. Or son président, Paul Biya, est un des plus vieux dictateurs du continent. C’est une vraie marche arrière pour ceux qui croyaient en la démocratie. L’intervention militaire au Mali n’en finit pas de prolonger cette Françafrique que l’on voudrait voir disparaître.  »

La violence des djihadistes a un autre revers : il maintient en vie un monde que l’on croyait en train de disparaître. Les réseaux africains de l’Hexagone se révèlent toujours aussi vivaces : Paris a convaincu, en janvier dernier, trois anciennes colonies, le Tchad, le Niger et le Cameroun, de s’unir contre Boko Haram et de lancer des attaques conjointes dans le sud du Niger.

Retour en Libye

L’assassinat en février dernier de 21 chrétiens coptes égyptiens par des djihadistes ralliés à l’organisation terroriste islamiste Daesh (EI) est venu rappeler l’anarchie dans laquelle la Libye a sombré.

La côte est désormais partagée entre deux gouvernements : l’un, autoproclamé,
installé à Tripoli, et l’autre, issu du parlement élu en 2012 et reconnu par la communauté internationale, qui siège à Tobrouk.

Au sud, le désert est contrôlé par les anciens protégés de Kadhafi, les Touaregs à l’ouest et les Toubous (une ethnie pratiquant également les grandes transhumances sahariennes) à l’est.

Le pays ainsi éclaté entre milices tantôt rivales, tantôt alliées, reste une source d’instabilité pour le voisinage, en particuliers pour les deux pays que les révolutions arabes ont réellement transformés. Après que l’Egypte eut subi l’assassinat de 21 de ses ressortissants sur une plage de Libye, la Tunisie a essuyé, le 18 mars dernier, l’attaque du musée Bardo par deux assaillants formés en Libye. Entre ces deux événements sanglants, un attentat commis à Bamako, qui fit cinq morts le 7 mars dernier, rappelait que rien n’était réglé. Même pas dans une région étroitement surveillée par l’armée française.

Source : article publié dans Imagine demain le monde, mai/juin 2015.