Égalité des genres et technologies numériques : des avancées à l’ONU

CSW67, New-York, mars 2023
CSW67, New-York, mars 2023
© UN Women/Ryan Brown

Pour la première fois, la Commission de la condition de la femme (CSW) a adopté des conclusions concertées sur le thème des technologies numériques pour parvenir à l’égalité des genres et à l’autonomisation de toutes les femmes et filles. Malgré la polarisation des débats sur le plan géopolitique, des progrès ont été réalisés dans plusieurs domaines importants.

La Commission de la condition de la femme (CSW) est le principal organe intergouvernemental mondial dédié exclusivement à la promotion de l’égalité des genres et à l’autonomisation des femmes et des filles. À l’occasion de sa session annuelle de deux semaines en mars, les États membres se réunissent au siège des Nations Unies à New York pour faire le point sur les nouveaux enjeux et progrès accomplis depuis l’adoption de la Déclaration et du Programme d’action de Beijing [1], en vue de formuler des recommandations pour le futur. En 2023, pour la première fois, la thématique prioritaire concernait l’innovation et le changement technologique ainsi que l’éducation à l’ère numérique.

La numérisation se développe très rapidement et transforme nos sociétés dans de nombreux domaines. Un accès sûr et abordable aux technologies numériques et l’acquisition de compétences en la matière sont de plus en plus nécessaires pour utiliser des services essentiels ou trouver un emploi.

La numérisation a souvent été présentée comme un facteur d’égalisation des chances. Cependant, les inégalités et risques d’exclusion numériques sont bien réels, y compris en Belgique [2]. Les personnes qui ne bénéficient pas d’un tel accès appartiennent en grande majorité à des groupes déjà marginalisés [3] : les femmes, les personnes âgées et les personnes porteuses d’un handicap, les groupes indigènes et les personnes qui vivent dans des zones pauvres, isolées ou rurales. Par exemple, les femmes ont souvent moins accès aux technologies numériques et à l’internet que les hommes en raison de divers facteurs [4], dont notamment le coût financier élevé des téléphones portables et de la connectivité à internet et l’écart salarial global entre les femmes et les hommes. Le fait que les femmes et les filles ont un plus faible taux de littératie numérique (connaissances, compétences et l’assurance nécessaires pour se tenir au courant des évolutions technologiques). Enfin, souvent, les normes sociales découragent les femmes et les jeunes filles d’utiliser internet. Dès lors, sans stratégies spécifiques visant les groupes déjà marginalisés, les inégalités existantes, aussi bien en matière de richesse et d’opportunités que d’éducation et de santé, se creusent davantage.

Retour à une CSW « en présentiel »

Pour la première CSW entièrement en présentiel après trois ans de pandémie de COVID-19 Covid-19
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, plus de 7 000 personnes se sont rassemblées au siège de l’ONU. Durant la pandémie, l’espace disponible pour la société civile était limité ; les sessions étant entièrement menées en ligne ou seulement ouvertes à un nombre limité d’organisations. Cette CSW autorisait à nouveau la société civile à se rencontrer et se mobiliser en personne. Concernant la Belgique, elle a pour tradition d’ouvrir sa délégation aux organisations de la société civile depuis de nombreuses années… ce qui a donc été réitéré.

De cette période de pandémie, retenons l’importance de garantir la transparence et un accès adéquat à la société civile, ainsi que la nécessité de veiller à ce que les restrictions appliquées pour des raisons sanitaires ne fassent plus obstacle à la participation significative de la société civile. En effet, lorsque les délégations gouvernementales peuvent se réunir physiquement pour négocier, mais que la société civile est cantonnée aux espaces virtuels, ses possibilités de construire et coordonner un plaidoyer efficace et pertinent pour l’égalité des genres et les droits des femmes et des filles dans toute leur diversité sont affaiblies.

Des longues négociations et de nombreuses divisions

Les négociations ont été menées par l’ambassadrice d’Argentine et ont duré plusieurs semaines. Pour la première fois de l’histoire de la CSW, les négociations ont démarré avec la « fermeture » de certains paragraphes contenant des formulations déjà convenues dans de précédentes conclusions de la CSW. L’objectif annoncé était de concentrer les énergies sur de nouvelles formulations relatives à un thème prioritaire et inédit. Cette méthodologie fut régulièrement contestée par les délégations les plus conservatrices parce que le contenu des paragraphes fermés comprenait du langage auquel elles s’opposent d’année en année.

La toile de fond géopolitique des négociations 2023 est une polarisation importante avec d’un côté les pays occidentaux, la plupart des États d’Amérique du Sud, et les pays des îles pacifiques et, de l’autre, la Chine, la Russie, le Vatican, le groupe africain et plusieurs États d’Asie et du Moyen-Orient. Des questions clés telles que les droits humains, le droit au développement, le transfert de technologies, la santé et les droits sexuels et reproductifs, l’EVRAS [5], les formes multiples et croisées de discrimination, les violences fondées sur les genres facilitées par la technologie, le langage lié à la famille et la question de l’occupation étrangère se sont parfois trouvées à l’origine d’une impasse politique.

Un consensus a finalement été atteint et des conclusions concertées ont été adoptées aux petites heures du samedi 18 mars, avec quelques heures de retard sur l’horaire prévu. Dans l’ensemble, des progrès ont été réalisés dans les domaines importants et en constante évolution de la technologie, de l’innovation, de l’éducation et de l’égalité des genres.

Les violences et discriminations au centre des tensions

Des études montrent que les femmes qui subissent des formes multiples et croisées de discrimination courent un plus grand risque d’être harcelées, en particulier les personnes LGBTQ+, tandis que les femmes visibles dans l’opinion publique sont beaucoup plus visées que les hommes, en particulier les politiciennes, les journalistes et les défenseuses des droits humains [6]. Pourtant, durant les négociations, les références aux formes multiples et croisées de discrimination ont été contestées par certaines délégations qui doutaient de leur pertinence par rapport au thème de cette année. Il est regrettable que cette opposition se reflète dans le texte des conclusions concertées sans paragraphe autonome reliant le thème prioritaire aux formes multiples et croisées de discrimination.

En outre, les violences fondées sur le genre sont facilitées par l’utilisation des nouvelles technologies. En Afrique, le pourcentage de femmes ayant subi de la cyberviolence peut atteindre 73 % [7]. Cependant, les discussions sur le phénomène des violences fondées sur le genre facilitées par la technologie [8] se sont rapidement polarisées. Certaines délégations ont insisté sur le fait que cette terminologie constituait un nouveau terme technique, nécessitant une définition complète pour pouvoir être mentionnée dans le texte. Finalement, le texte décrit bien le phénomène et comprend de nombreuses références à la violence fondée sur le genre, sans recourir à la terminologie initialement proposée. La CSW reconnait notamment que les filles sont souvent plus exposées à diverses formes de discrimination et de violence fondée sur le genre et à des pratiques préjudiciables, y compris par l’utilisation de la technologie et des médias sociaux. Elle souligne aussi les lourdes conséquences en cas d’absence de consentement pour l’utilisation, le partage ou la diffusion de contenus intimes ou personnels à caractère sexuel ou la menace de le faire.

D’importantes références aux droits humains

Durant les négociations, le groupe africain s’est régulièrement opposé aux références aux droits humains, en les comparant au nombre de références au droit au développement ; prétextant que la CSW est hébergée au niveau du Conseil économique et social (ECOSOC [9]) et non pas dans un organe dédié aux droits humains. Il était soutenu par d’autres délégations comme la Chine, Cuba et la Russie. Cette argumentation pose question au regard du mandat de la CSW [10] selon lequel ses États membres doivent convenir des mesures à adopter pour accélérer les progrès et promouvoir la pleine jouissance des droits politiques, économiques et sociaux des femmes et filles. Le programme d’action de Beijing imagine un monde où chaque femme et chaque fille peut exercer ses libertés et ses choix, et réaliser tous ses droits.

Malgré diverses tentatives d’affaiblir le langage relatif aux droits humains, le texte final contient d’importantes références aux droits et aux libertés fondamentales de toutes les femmes et de toutes les filles. Le nombre de références a également significativement augmenté. Il s’agit d’une avancée considérable qui rappelle qu’aucun pays ne pourra prétendre avoir atteint le développement durable sans garantir l’égalité des genres et les droits de toutes les femmes et filles ! La CSW reconnait que la nature évolutive de la technologie comporte aussi bien des risques que des opportunités pour la réalisation des droits humains et appelle ses États membres et diverses parties prenantes à prendre toutes les mesures nécessaires pour atténuer les risques et protéger, respecter et mettre en œuvre les droits humains de toutes les femmes et filles.

Les liens avec la santé et les droits sexuels et reproductifs et l’éducation sexuelle

Les technologies numériques et les nouvelles innovations ont déjà un impact sur l’éducation, la santé et les droits sexuels et reproductifs, par exemple, en fournissant des informations en ligne et en utilisant la télémédecine et les applications mobiles pour fournir des conseils et des soins de santé sexuelle et reproductive.

En outre, l’utilisation des technologies numériques comme complément à l’enseignement en personne permet d’offrir des moyens plus souples d’accéder aux cours et aux diplômes, ce qui peut réduire certaines inégalités dans l’accès à un apprentissage de qualité, et ce, tout au long de la vie. L’apprentissage numérique peut aussi permettre d’aborder des sujets sensibles tels que la santé mentale, la sécurité en ligne ou l’éducation à la vie relationnelle, affective, et sexuelles (EVRAS [11]), ou encore de personnaliser l’expérience d’apprentissage pour les jeunes filles handicapées [12].

La CSW reconnait le rôle important des technologies et outils de santé numérique pour garantir l’accès universel aux services de santé sexuelle et reproductive, y compris la planification familiale, l’information et l’éducation. Elle souligne également la nécessité de veiller à ce que ces technologies et outils soient élaborés en consultation avec les femmes et, le cas échéant, les filles, et à les fonder sur des données scientifiques et factuelles tout en protégeant les informations personnelles.

Le texte comprend un paragraphe autonome sur l’éducation sexuelle qui reprend du langage précédemment adopté par la Commission. Bien qu’il y ait eu des tentatives de faire progresser les normes en la matière, ces propositions ont finalement été abandonnées à une heure tardive en raison de l’incapacité de parvenir à un consensus sur la nouvelle formulation suggérée. Il est regrettable que la CSW ne parvienne pas à avancer sur l’EVRAS [13] alors que le sujet est bien documenté par les agences des Nations Unies [14] en tant qu’intervention préventive efficace et fondée qui peut améliorer la santé, le bien-être et la vie des jeunes, ainsi que prévenir les violences fondées sur le genre et les infections sexuellement transmissibles. Cette situation est particulièrement regrettable, compte tenu du thème prioritaire de cette année et de l’accent mis sur l’éducation.

L’importance d’agir pour plus de représentation et de participation des femmes dans le domaine des sciences, technologies, ingénierie et mathématiques

La CSW reconnait l’important fossé entre les genres dans le domaine des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques (STEM). Les filles s’orientent plus rarement que les garçons vers les STEM en raison notamment des stéréotypes de genre, conscients ou inconscients, rencontrés au sein de leur environnement familial, social et scolaire [15]. À l’heure actuelle dans le monde, les femmes ne représentent que 28 % des diplômés en ingénierie et 22 % des personnes travaillant dans le secteur de l’intelligence artificielle, alors que les filles réussissent aussi bien que les garçons dans les matières utiles dans la plupart des pays [16]. Elle indique que cette situation limite non seulement l’accès des femmes à des carrières à croissance rapide et bien rémunérées, mais également leur participation en tant que créatrices, promotrices et décisionnaires dans les STEM, et donc leur capacité à innover et à créer des technologies qui répondent aux besoins et aux priorités des femmes et des filles dans toute leur diversité.

Les éléments du texte touchant à la participation des femmes et des filles et à leur représentation dans les STEM ont largement fait consensus lors des négociations. La CSW reconnait la sévérité de la situation actuelle et l’importance d’agir. La CSW note ainsi que les préjugés sexistes et stéréotypes de genre dans les technologies affectent les individus mais contribuent également à faire reculer l’égalité des genres, et qu’il convient donc d’adopter une approche sensible au genre dans la conception, le développement, le déploiement et l’utilisation des technologies numériques, y compris les algorithmes et l’intelligence artificielle, et ce dans le plein respect des droits humains. Elle appelle également à assurer un accès complet, égal et significatif à la participation et au leadership de toutes les femmes et filles dans les sciences, technologies, ingénierie, arts et mathématiques (STEAM), et encourage les efforts visant à encadrer, attirer et retenir les femmes et les filles dans l’enseignement et la recherche STEAM et à les aider à tirer parti de la science et de la technologie.

Mise en pratique des conclusions concertées

Malgré des délibérations politiques intenses et parfois difficiles autour de questions clés, l’adoption des conclusions concertées témoigne d’un soutien interrégional fort à la CSW et au thème prioritaire relatif à l’innovation et au changement technologique, ainsi que l’éducation à l’ère numérique. Des éléments particulièrement importants ont pu faire l’objet d’un consensus, notamment les droits humains, la santé sexuelle et reproductive, la prévention, la prise en charge et l’élimination des violences fondées sur le genre, la participation des femmes et des filles et leur représentation dans les STEAM. 

Les États membres de la CSW réaffirment que les droits humains des femmes et des filles sont universels, indivisibles et interdépendants, mais ils restent trop nombreux à vouloir choisir parmi ces droits et à qui les appliquer. L’importance et le succès des conclusions concertées résident dans leur mise en œuvre au niveau national. La société civile, les organisations des droits des femmes et les mouvements féministes y veilleront.

[1Déclaration et Programme d’action de Beijing Déclaration politique et textes issus de Beijing+5, https://www.unwomen.org/s...

[2Fondation Roi Beaudoin, Quatre belges sur dix à risque d’exclusion numérique, https://kbs-frb.be/fr/qua...

[3Report of the Secretary-General, Innovation and technological change, and education in the digital age for achieving gender equality and the empowerment of all women and girls, E/CN.6/2023/3 ; Report of the UN Secretary-General’s High-level Panel on Digital Cooperation, “the age of digital interdependence”, www.un.org/en/pdfs/Digita...

[4Alliance for affordable internet, Les coûts de l’exclusion - Conséquences économiques du fossé numérique entre les hommes et les femmes, 2021, https://webfoundation.org...

[5L’EVRAS (éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle) est la dénomination utilisée en Belgique francophone. Au niveau international, c’est le concept de Comprehensive Sexuality Education (CSE) qui est utilisé et débattu.

[6E/CN.6/2023/3 (op cit.)

[7Un Women, Background-Safe Digital Spaces : Protection of Women and Girls from Technological Violence, https://africa.unwomen.or...

[8Technology facilitated gender-based violence (TFGBV) en anglais

[9Nations Unies, Conseil économique et social, https://www.un.org/ecosoc/fr

[10Commission de la condition de la femme, UN Women, https://www.unwomen.org/fr/csw

[11L’EVRAS est la dénomination utilisée en Belgique francophone. Au niveau international, c’est le concept de Comprehensive Sexuality Education (CSE) qui est utilisé et débattu.

[12E/CN.6/2023/3 (op cit.)

[13L’EVRAS (éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle) est la dénomination utilisée en Belgique francophone. Au niveau international, c’est le concept de Comprehensive Sexuality Education (CSE) qui est utilisé et débattu.

[14Voir par exemple « The journey towards comprehensive sexuality education : global status report » https://unesdoc.unesco.or... ; :/48223/pf0000379607

[15E/CN.6/2023/3 (op cit.) ; Centre Hubertine Auclert, Synthèse « Les freins à l’accès des filles aux filières informatiques et numériques » https://www.centre-hubert...

[16E/CN.6/2023/3 (op cit.)