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Eliseu Lopes : un Indien en lutte contre l’agrobusiness

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
18 mars 2015

Imagine Demain le monde - Au Brésil, les Indiens guarani-kaiowà ont en principe le droit pour eux. La Constitution leur reconnaît la propriété de vastes territoires. Aujourd’hui, ils sont pourtant confinés dans huit réserves minuscules. Eliseu Lopes et 35 autres chefs locaux ont installé des campements autour de ces terres qu’ils revendiquent. Une résistance menée au péril de leur vie.
L’Opération 11.11.11 soutient leur combat.

"J’enseignais le guarani, ma langue maternelle, avant d’arrêter l’enseignement pour me battre au nom de mon peuple. Je ne réclame qu’une chose, la restitution de la terre de nos ancêtres, comme le prévoient le droit international et la Constitution brésilienne. Maintenant, je dirige un campement qui compte 40 familles et est installé à 30 kilomètres
de notre réserve. Ces terres sont à nous, elles nous reviennent.
 »

La voix calme et posée d’Eliseu Lopes tranche avec ses propos très durs. Un discours à l’image de sa vie. « Un jour, une voiture a intentionnellement renversé deux personnes dans notre réserve qui se trouve en bordure de route. Le conducteur a pris la fuite et il n’y a jamais eu d’enquête de police. Je suis en permanence menacé par les pistoleros (gangsters armés) engagés par les gros fermiers. A une époque, je devais changer de lieu de résidence tous les mois pour déjouer une éventuelle tentative d’assassinat. C’est une situation très difficile pour toute la famille.  »

Eliseu Lopes est un Indien guarani-kaiowà, une tribu de 47 000 habitants qui vit au centre-ouest du Brésil, dans l’Etat du Mato Grosso do Sul. Autrefois, ce peuple disposait d’un territoire grand comme trois fois la Belgique. Aujourd’hui, il est dispersé dans huit réserves surpeuplées. « Nous disposons de 0,8 hectare par personne, poursuit le leader indien, alors qu’il faut au moins 30 hectares pour assurer la subsistance d’une seule personne, nos terres traditionnelles étant des forêts. Faute d’espace suffisant pour cultiver un potager, nous dépendons de l’aide alimentaire distribuée par le gouvernement, la cesta básica (le panier de base), qui couvre à peine nos besoins. »

Les Guaranis connaissent probablement la situation la plus difficile de tous les peuples indigènes brésiliens. Leur vie dans les réserves est d’une rare violence. « Le taux d’homicide y est parmi les plus élevés du monde, martèle Flavio Machado, membre du Conseil missionnaire indigène, la principale ONG brésilienne qui soutient les Indiens. Il y a un couvre-feu de fait dès 18 heures tant les déplacements de nuit sont dangereux. Les services publics sont tout à fait rudimentaires : une école fondamentale, quelques agents de santé et c’esttout. L’espérance de vie des Guaranis est de 45 ans contre une moyenne nationale de 73 ans.Tous les huit jours, une personne se suicide. Ce sont très souvent des jeunes qui, faute de revenus suffisants, désespèrent de pouvoir se marier un jour. D’autres sont déjà mariés mais ne parviennent pas à subvenir aux besoins de leur famille. »

Convoitise de l’agrobusiness

« La Constitution brésilienne prévoit pourtant une tout autre vie pour les Guaranis, avance Manuel Eggen, chargé de recherche et plaidoyer au Fian Belgique (Foodfirst Information and Action Network), une organisation internationale qui défend le droit à l’alimentation. Le texte fondamental adopté en 1988 après la chute de la dictature exige la restitution d’une partie des terres ancestrales aux peuples indigènes. Ces terres devaient être identifiées dans les cinq ans qui suivaient l’adoption de la Constitution. Nous voici vingt ans plus tard et rien n’a avancé. Le processus est retardé par l’industrie agroalimentaire. »

Le grand malheur des Guaranis, c’est que leurs terres sont particulièrement fertiles. Dès les années 70, elles ont attiré la convoitise de l’agrobusiness qui les a mises en culture avec la complicité des autorités locales bien souvent.

Au Brésil, premier pays exportateur de soja et de canne à sucre notamment, la « ferme du monde » comme on l’appelle parfois, le poids de cette industrie est devenu énorme. Au Mato Grosso do Sul, la culture du soja, qui sert notamment à nourrir le bétail européen, couvre 2 millions d’hectares. Celle de la canne à sucre, qui une fois distillée donnera de l’agroéthanol, un substitut de l’essence, un peu moins d’un million d’hectares. Mais, surtout, l’Etat brésilien compte près de 22 millions de vaches, soit dix en moyenne par habitant.

Matto Grosso, Brésil

Aujourd’hui, les Guaranis sont encerclés par des mégafermes. Les mêmes qui, ironie du sort, proposent les rares emplois accessibles aux Indiens. « Cinq mille Guaranis travaillent à l’extérieur, poursuit Eliseu Lopes, presque toujours de très jeunes gens. Moi-même j’ai commencé à travailler dans une usine de traitement de la canne à sucre à l’âge de 13 ans, alors que l’école est obligatoire jusqu’à 14 ans. Comme je n’avais pas de carte d’identité, je pouvais facilement mentir, j’ai alors déclaré avoir 17 ans, et l’usine m’a fait des papiers. Aujourd’hui encore, j’ai officiellement 38 ans, alors qu’en fait j’en ai 4 de moins. A l’usine, on se levait à 3 heures du matin et on travaillait jusqu’à 18 heures. On logeait dans des campements qui nous étaient réservés. Au bout de quelques mois seulement, on retournait voir nos familles. C’était le seul moyen de rapporter un peu d’argent. Beaucoup de jeunes arrêtent leurs études pour travailler dans les champs ou dans les usines de canne à sucre. Moi, j’ai eu la chance de pouvoir reprendre des études après mon retour et devenir ensuite enseignant puis leader d’un campement. »

« Notre terre mère »

Eu égard à leur histoire et à leurs droits constitutionnels, les Guaranis réclament des titres de propriété sur un million d’hectares, le dixième de ce qui fut la terre de leurs ancêtres. « Pour rappeler nos revendications, conclut le chef indigène, nous avons installé 36 campements qui délimitent le territoire qui devrait nous revenir. Certains sont là depuis 15 ans. Mon campement compte environ 140 personnes.Vivre dans ces villages éloignés est vraiment difficile. Nous cultivons un peu de manioc et de
haricots et vivons de l’aide alimentaire gouvernementale. Nous sommes sans cesse exposés aux intimidations des
pistoleros. Mais nous tenons bon. Nous finirons bien un jour par récupérer nos terres. Cette terre mère qui protège notre peuple et que notre peuple veut protéger.  »


L’assassinat de Marçal de Souza Tupa

En septembre dernier, la justice, qui savait le campement d’Eliseu Lopez menacé, a ordonné de mettre le village sous protection policière, mais les forces de l’ordre ne se sont pas déplacées. Quelques jours plus tard, début octobre, alors que le chef indigène était en tournée en Europe pour défendre sa cause, et qu’une partie des adultes de son campement s’étaient éloignés pour conduire les enfants à la visite médicale, quatre pistoleros, commandités par les fermiers, ont attaqué le village et détruit des cabanes nouvellement construites.
L’intimidation des communautés par des milices privées, les manquements de la police et de la justice, ainsi que l’impunité des agro-industriels font partie du quotidien des Guaranis.
Le premier meurtre lié au combat des Guaranis pour la reconquête de leurs terres remonte à 1983, avec l’assassinat de Marçal de Souza Tupa, le premier leader guarani à avoir tenté de dénoncer les injustices qui frappent sa communauté en allant témoigner devant la conférence de l’ONU sur les peuples indigènes et en écrivant au pape Jean-Paul II.

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