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En finir avec les safaris humains

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
27 octobre 2015

Aux quatre coins du monde, des voyagistes proposent des circuits mettant en présence des touristes et des peuples isolés. Ces rencontres forcées ont des effets désastreux sur la vie de ces populations. A l’opposé de ces « safaris humains », il existe heureusement un tourisme équitable et solidaire.

Approcher de près des femmes kayans au cou cerclé de lourds anneaux métalliques, qui leur vaut le surnom peu flatteur de « femmes girafes » : l’expérience est spectaculaire et accessible à tous les touristes de passage en Thaïlande. Une expérience en apparence exotique, mais avant tout sinistre. En effet, ces femmes ont fui leur pays, la Birmanie, pour trouver un refuge précaire en Thaïlande où elles sont exhibées de force par des agences de voyage locales. Une réalité sordide qui a poussé le Haut commissariat aux réfugiés à exiger des mesures de protection de la part des autorités thaïlandaises.

Aujourd’hui, le village kayan accueille 1 200 touristes par an. Et, petit lot de consolation, il touche un droit d’entrée versé par les visiteurs. « Ce genre d’excursions sont organisées partout dans le monde, regrette Jean-Patrick Razon, ethnologue et chargé de projet à Survival International, une association de défense des droits des populations indigènes. Nous qualifions ces pratiques de “safari humain”, c’est un peu brutal mais très parlant, car il s’agit bien d’aller photographier les “sauvages” comme des animaux de parc. »

Survival International dénonce depuis plus de dix ans le sort des Jarawa, une tribu qui vit sur les îles Andaman. Situées dans le golfe du Bengale et rattachées à l’Inde, ces îles sont très prisées des touristes pour leurs plages paradisiaques. Les Jarawa, qui y ont vécu des milliers d’années sans aucun contact avec le monde extérieur, ont conservé un mode vie très simple, chassant le cochon sauvage et pêchant à l’arc crabes et poissons. L’Etat leur a créé une réserve. Ils vivent en théorie tranquillement et ne peuvent être délogés. Sauf que les autorités locales ont tracé une route au travers de la réserve. « C’est une catastrophe, s’indigne Jean-Patrick Razon. La route draine quotidiennement des dizaines de cars touristiques et de taxis. Les Jarawa sont devenus des attractions majeures.  »

Choc culturel

Survival International a exigé la fermeture de la route et a obtenu gain de cause auprès de la cour suprême indienne. Il reste à faire appliquer la décision. « La route est stratégique pour la circulation dans l’île, il faut donc trouver une alternative. Les autorités andamanes s’étaient engagées à ouvrir une voie maritime pour mars de cette année. Aujourd’hui, cette voie n’est toujours pas ouverte. Il faut se battre sur tout, aller chercher une décision de justice et ensuite faire respecter cette décision même quand elle a été prise par une cour suprême », déplore l’ethnologue.

A l’autre bout de la terre, en Amazonie, l’exploitation de la forêt chasse parfois des tribus restées jusqu’ici coupées du monde. Au Pérou, dans le parc national de Manú au sud-est du pays, une centaine de membres de la tribu Mashco-Piro qui fuyaient les coupes des bûcherons se sont heurtés… aux tour opérateurs.

Installés au bord de la rivière Santa Maria qui traverse le parc, ces indigènes sont devenus aisément repérables depuis les bateaux qui remontent le cours d’eau, une aubaine pour les agences de voyage qui ont développé des safaris ayant pour objectif les Mashco-Piro. « Ces contacts menacent la vie des populations isolées, poursuit Jean Patrick Razon, car elles n’ont pas d’immunité face à nos maladies. Pour elles, un rhume est quelque chose d’infernal. La grippe est mortelle, elles sont vulnérables aux maladies respiratoires. Au choc épidémiologique s’ajoute un choc culturel, car à terme leur mode de vie, leur langue, leur culture vont disparaître.  »

Tourisme ethnique et équitable

Les menaces qui pèsent sur la centaine de Mashco-Piro a poussé une organisation indigène péruvienne, la Fenamad, à récolter 19 000 signatures pour réclamer le respect de la législation péruvienne qui interdit l’organisation de tels safaris, passibles d’un an de prison.

« Le territoire est trop grand, soupire l’ethnologue. En pratique, il est très difficile de faire respecter la législation et donc il ne se passe rien. A Survival, nous ne pensons pas qu’il faut garder ces tribus dans des bulles, mais on veut qu’ils choisissent d’entretenir ou non des contacts avec le monde extérieur. Ici, les Mashco-Piro n’ont rien demandé. »

Le tourisme ethnique n’est pas forcément destructeur. « En Australie, des circuits touristiques emmènent le visiteur à la rencontre des Aborigènes. Mais ce sont les Aborigènes eux-mêmes qui organisent ces excursions. Ils invitent, encadrent, montrent ce qu’ils veulent bien montrer et encaissent les droits de visite. Ce sont des expériences intéressantes, mais rares et pas très connues  », conclut Jean-Patrick Razon.

En Belgique le tourisme équitable, défendu par des dizaines d’organisations, poursuit des objectifs similaires en proposant des services correctement rémunérés. « Nos circuits sont élaborés avec des partenaires locaux qui accueillent les voyageurs, explique Caroline Mignon, directrice de l’Association tourisme équitable et solidaire (ATES), qui regroupe 13 opérateurs français pour une soixantaine de destinations. Ces partenaires peuvent être un village, une organisation paysanne ou une association de pêcheurs. Ils imaginent eux-mêmes leurs circuits, ses étapes, ce qui est visité, ce qui est évité. Comme on est dans le champ du commerce équitable, le voyageur verse une rémunération équilibrée et négociée à toute personne qui intervient dans son séjour. »

De leur côté, les opérateurs membres d’Altervoyages, une association de promotion du tourisme équitable, verse 6 % du prix d’un voyage à un fonds de développement. « Ce fonds est géré par les communautés, explique Martine Houyoux, directrice d’Altervoyages. Elles décident elles-mêmes de ce dont elles ont besoin : rénover l’école, encourager l’artisanat… La coopération n’est pas notre métier, mais c’est un plus que nous apportons. »

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