Equateur : il faut sauver la région des bassins sacrés

Leila Scheurette Leila Scheurette
12 octobre 2018

En Equateur, les populations indigènes et la société civile s’organisent pour protéger une région très riche en biodiversité des secteurs pétrolier et minier. Considérée à raison comme le poumon de la terre, la forêt amazonienne est un lieu vital pour l’humanité. C’est en particulier le cas de la région des Cuencas Sagradas (les Bassins sacrés), située entre le centre de l’Equateur et le nord du Pérou. Bien qu’elle constitue un des lieux les plus riches au monde en biodiversité, elle reste menacée par les activités minières et pétrolières.

L’Amazonie, réserve de biodiversité et bouclier contre les dérèglements climatiques

Située entre deux affluents de l’Amazone, les rivières Napo (Equateur) et Marañon (Pérou), la région dispose d’une faune et d’une flore très diversifiées. Elle accueille de nombreuses espèces dont la plus grande concentration de jaguars dans le monde. Jusqu’ici, elle reste la région la plus épargnée par la déforestation et les contaminations issues des projets pétroliers. Néanmoins, la dépendance de ces deux pays envers le secteur extractiviste menace plus que jamais l’équilibre de ce lieu exceptionnel et unique sur terre. Désormais, il est devenu urgent d’assurer la protection de ce territoire de la taille de la Californie.

La déforestation est responsable d’un cinquième des émissions totales de gaz à effet de serre responsables des dérèglements climatiques. Véritable puits de carbone, détruire la forêt amazonienne revient non seulement à priver l’humanité entière d’un capteur de gaz à effet de serre, mais également à libérer le carbone déjà emprisonné par cet écosystème ; ce qui constitue un véritable drame écologique [1]. Malheureusement, après plus de quarante années d’exploitation pétrolière en Amazonie, l’Equateur possède un taux élevé de déforestation, estimé en 2015 à 0,60% [2]. Il est donc essentiel de stopper l’avancée des exploitations minières et pétrolières dans cette région, au double bénéfice de la préservation de la biodiversité en Amérique latine et du réchauffement de la planète [3].

L’alliance des populations indigènes : résister…

Afin de contrer ces menaces environnementales, le projet des Bassins sacrés (Sacred Headwaters en anglais) entend protéger cette région située entre deux affluents en amont du fleuve Amazone. En plus de leur patrimoine écologique, ces rivières sont porteuses d’un patrimoine culturel fort car elles sont considérées comme des sources sacrées de la vie et de la biodiversité de la forêt amazonienne.

Faire de cette biorégion (région aux frontières naturelles et délimitée par ses communautés) une zone exempte de projets miniers et pétroliers est une mission ambitieuse directement portée par les populations indigènes et leurs alliés : Fundacion Pachamama [4], Terra Mater [5], Amazon Watch [6], l’Alliance de la Pachamama [7], le CONFENAI [8] (Fédération régionale équatorienne des communautés indigènes), et AIDESEP [9](Fédération péruvienne des communautés indigènes).

Au-delà des enjeux écologiques et culturels, des enjeux de santé et de sécurité

L’implication des fédérations indigènes au cœur du projet est fondamentale car, au-delà de l’enjeu écologique, l’initiative « Bassins sacrés » est une question de survie pour une douzaine de peuples indigènes de la région qui représentent 20% de la population indigène d’Amazonie : Achuars, Shuars, Saparas, Waorani, Kichwa (notamment duvillage Sarayaku). En effet, le désastre écologique laissé par « Texaco-Chevron » en Equateur a démontré au monde l’étendue des dégâts que peuvent engendrer les exploitations pétrolières sur la forêt, les rivières et surtout sur la santé des communautés qui vivent en relation directe avec la nature.

Qui plus est, permettre à davantage de concessions d’exploiter les ressources naturelles de la région risque de dégrader considérablement la sécurité des leaders indigènes et des défenseurs écologiques dont les territoires seront directement impactés. L’Amérique latine est en effet l’une des régions les plus dangereuses pour les individus et les communautés s’opposant aux projets destructeurs de l’environnement. L’assassinat de Berta Caceres en 2016 au Honduras et l’enlèvement ce mois de mai 2018 d’un leader indigène Ecuarunari par les travailleurs d’une mine chinoise [10] prouvent que les projets extractivistes menacent directement la vie et les droits des communautés indigènes.

Ils construisent un développement humain et durable

En Equateur comme dans beaucoup de pays d’Amérique latine, les personnes indigènes sont, comparativement au reste de la population, extrêmement pauvres, et leurs voix ne sont pas toujours entendues. Aussi, afin d’entendre leurs demandes et leurs attentes concernant le développement de leur région, l’objectif de l’initiative « Bassins sacrés » est double : d’une part, protéger l’écosystème et d’autre part, permettre aux nombreuses communautés indigènes de mettre en place leurs propres Planes de vida, projets de vie et de développement économique durable.

En l’occurrence, il s’agit d’appuyer les initiatives pensées par les populations elles-mêmes, respectueuses de leur mode de vie, de leur culture et de leur vision du développement. Chacune de ces communautés possède son ou ses propres projets. Parmi ces multiples initiatives, le projet écotouristique Naku de la communauté Sapara donne la possibilité à de petits groupes de découvrir leur culture ou d’entamer une retraite de santé avec leurs techniques de guérison traditionnelles. Qu’il s’agisse du tourisme, de la production ou encore de la conservation, les populations indigènes regorgent d’idées pour développer leur région. Un développement qui est incarné par le « Sumak kawsay », le bien vivre : plus qu’un mot, c’est un véritable mode de vie qui rythme la vie des populations indigènes depuis des millénaires.

La menace est imminente

Malheureusement, les gouvernements équatorien et péruvien sont sur le point d’approuver de nouvelles concessions minières et pétrolières pour l’exploitation dans des territoires protégés ou appartenant aux populations indigènes. En effet, entre 2016 et 2017, l’Equateur a annoncé l’octroi de nouvelles concessions minières et pétrolières (majoritairement à des entreprises canadiennes et chinoises) [11], ce qui équivaut à 2,9 millions d’hectares [12]. Si les autorités ne revoient pas ce scénario, les scientifiques estiment que plus de 6.466 km2 de la forêt, dont des territoires indigènes ou protégés, seront détruits au cours de ces 25 prochaines années.

Dans l’enceinte des Nations Unies, et en particulier lors des négociations climat, l’ensemble des pays se sont engagés à soutenir les pays en développement, pour les aider à se développer durablement et à développer des activités respectueuses des droits humains et de l’environnement ; des activités qui s’éloignent des secteurs extractifs (comme les secteurs miniers, pétroliers) loin d’être durables tant au niveau environnemental que social. En effet, il est désormais prouvé que la corrélation entre l’exportation des ressources naturelles et le développement d’un pays est en réalité négative [13].

Il faut éviter un second « Yasuni »

Il est donc fondamental que le monde soutienne l’initiative « Bassins sacrés » et que les gouvernements des pays industrialisés prennent leurs responsabilités. Une manière concrète d’agir serait de s’engager à compenser les pertes économiques qu’engendrerait un nouveau modèle de développement social, économique et écologique « sans activités extractives » à court terme dans ces zones écologiques de grande qualité.

Financer la transition en Equateur permettrait en effet d’éviter que le cas Yasuni ne se répète. Pour rappel, en 2007, l’Equateur lançait un appel au financement mondial pour compenser la non-exploitation de la réserve Yasuni, territoire indigène dont les sous-sols contenaient un énorme gisement de pétrole. Le montant estimé pour compenser les pertes liées à la non-utilisation des ressources pétrolières n’a pas été atteint. La motivation de l’ancien Président équatorien a finalement été remise en question, lorsqu’en 2013, il a autorisé l’exploitation pétrolière dans cette réserve pourtant classée au patrimoine mondiale de l’UNESCO [14].

Une question de cohérence

Si nous voulons atteindre les objectifs de l’Accord de Paris et maintenir le réchauffement bien en dessous de la barre des 2°C, il sera indispensable de garder 80% des réserves d’énergie fossile en sous-sols, comme l’a affirmé un article scientifique publié dans la revue Nature en 2015 [15]. L’Union européenne doit donc soutenir l’Equateur et le Pérou, fortement dépendants de l’exploitation des ressources naturelles comme le pétrole, dans leurs efforts de conservation de la forêt amazonienne. En outre, la communauté internationale s’est également engagée à réduire l’impact de la déforestation sur le climat dans l’article 5 de l’accord de Paris [16], objectif inhérent à l’initiative proposée par les nationalités indigènes en association avec les sociétés civiles péruvienne et équatorienne.

Privilégier les droits humains plutôt que le profit à court terme

Enfin, à l’heure où le Parlement wallon vient d’approuver l’accord l’UE, l’Equateur, la Colombie et le Pérou, les députés wallons doivent entendre les demandes des populations indigènes des régions concernées et s’assurer que les futurs accords de commerce et d’investissement s’appuieront sur un nouveau modèle, incluant des normes sociales et environnementales plus solides qui permettront de garantir la conservation de cette biorégion. Il ne s’agit pas uniquement d’une préoccupation écologique, mais bien de garantir un développement durable où les enjeux environnementaux et sociaux sont autant privilégiés que les enjeux économiques, culturels et de sécurité. Une fois de plus, il faut recadrer la tendance actuelle à privilégier les profits aux droits humains.

[1WWF, Idem

[2LARREA, C., “¿Está agotado el periodo petrolero en Ecuador ?, Alternativas hacia una sociedad más sustentable y equitativa”, 2017, p.31

[3WWF, « Comprendre l’impact de la forêt sur le climat », 25/09/2012, https://www.wwf.fr/vous-informer/actualites/comprendre-limpact-de-la-foret-sur-le-climat

[11L’Equateur possède une dette conséquente détenue par la Chine. A ce jour, le remboursement d’une partie de la dette prend la forme d’exportation pétrolière.

[13LARREA, C. & LARREA A. I., “¿Está agotado el periodo petrolero en Ecuador ?, Alternativas hacia una sociedad más sustentable y equitativa”, 2017, p.29

[14RFI, « Equateur : l’exploitation controversée du gisement pétrolier de Yasuni a commencé », 2016, http://www.rfi.fr/ameriques/20160911-equateur-petrole-yasuni-exploitation-commence-reserve

[15AKOB, Michael et HILAIRE, Jérôme. Climate science : Unburnable fossil-fuel reserves. Nature, 2015, vol. no 7533, p. 150-152

[16Accord de Paris (version française) : https://unfccc.int/sites/default/files/french_paris_agreement.pdf

Lire aussi

Climat : un test de crédibilité pour le gouvernement
Opinion

Climat : un test de crédibilité pour le gouvernement

Le 10 septembre dernier, Antonio Guterres, secrétaire général des Nations Unies, s’adressait au monde entier. Il prononçait ce discours au lendemain de la fin des négociations intermédiaires sur le climat à Bangkok. Négociations où il est apparu une (...)


Inscrivez-vous à notre Newsletter