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Esclavage sur les chantiers de la coupe du monde au Qatar : la Belgique s’inquiète … et agit ?

11 avril 2014

La Coalition belge pour le travail décent a adressé ce 9 avril au Ministre des Affaires étrangères belge, Didier Reynders, le courrier ci-dessous.

Il s’inscrit dans un combat de fond mené depuis des années contre les accords bilatéraux d’investissement (ABI) négociés par la Belgique, qui donnent un droit démesuré aux investisseurs : celui de réclamer des dommages et intérêts à l’Etat lorsqu’une mesure publique affecte leurs profits [1]. En particulier, la Coalition a dénoncé à chaque occasion l’ABI liant la Belgique au Qatar [2], pays pratiquant une forme d’esclavagisme moderne touchant des centaines de milliers de travailleurs migrants, notamment sur les chantiers préparant la coupe du monde de football 2022. Le message adressé au ministre est clair : démontrez que cet accord est compatible avec les droits humains fondamentaux, ou renégociez-le.

La lettre :

M. le Ministre des Affaires étrangères,

Nous apprenons que vous avez conclu ce 31 mars la dernière étape avant la mise en oeuvre d’un accord avec le Qatar, et que vous avez fait part des préoccupations de la Belgiquequant aux conditions de travail des migrants sur les chantiers au Qatar, singulièrement dans le cadre de la préparation de la Coupe du monde de football 2022 [3]. La Coalition belge pour le travail décent tient à saluer cette démarche mais insiste sur le fait que, face aux dizaines de travailleurs trouvant la mort chaque mois sur ces chantiers, les mots ne suffiront pas. Il faut d’urgence passer aux actes.

Vous avez fait référence aux préoccupations du Parlement belge et des milieux syndicaux et associatifs concernant les travailleurs aux Qatar. Mais ce que nous demandons, ainsi que le parlement belge [4], ce sont des actes, pas seulement desparoles. Les violations des droits des travailleurs sont très fréquentes auQatar, à commencer par les ouvriers qui meurent chaque jour sur les chantiers, encore 36 Népalais et Indiens en février 2014 et 26 Indiens en mars.

Le gouvernement belge doit affirmer clairement que, dès son entrée en vigueur,soit dès le 1er mai, l’option de consultation bilatérale concernant le respect des droits des travailleurs prévue par la clause sociale de cetaccord sera activée si le sort des travailleurs au Qatar ne connaît pas unesensible amélioration. Si le gouvernement arrive à la conclusion que la clause existante ne permet aucune démarche sérieuse et efficace, ce que nous disions avant sa ratification, il faut alors au plus tôt la renégocier pour la rendre efficace

Bien sûr, le fait d’aborder cette question essentielle lors de cette entrevue est un pas dans la bonne direction. Mais cela ne peut être considéré comme suffisant car, vu le comportement du Qatar sur ces questions, aucun changement concret ne viendra sans une pression accrue. Comme le disait récemment Sharan Burrow,Secrétaire Générale de la Confédération Syndicale Internationale, « le gouvernement du Qatar n’assume aucune responsabilité pour les travailleurs et sa réponse aux critiques de l’opinion publique internationale se limite à un exercice de relations publiques. » [5]. La CSI et de nombreuses voix dénoncent les conditions de travail catastrophiques sur les chantiers de la coupe du monde au Qatar depuis au moins mi-2011. L’OIT elle-même, organe tripartite où sont représentés employeurs, travailleurs et gouvernements du monde, a condamné avec une fermeté inhabituelle le travailforcé et les atteintes à la liberté d’association au Qatar. [6] Il est temps d’en finir avec les exercices de relations publiques et de mettre enfin une pression efficace sur le Qatar pour sauver des vies humaines.

Cet accord donne des droits et un pouvoir politique qui nous semblent déraisonnables aux investisseurs qataris en Belgique et belges au Qatar. La Coalition belge pour le travail décent continue de penser qu’il devrait être renégocié sur base d’un nouveau texte modèle plus équilibré en termes de droits et de devoirs des investisseurs, des Etats et des travailleurs. Dans ces conditions, le moins que l’on puisse exiger à court terme c’est que la Belgique fasse tout, au plus tôt, pour en faire au moins un instrument de lutte contre la violation des normes sociales fondamentales de l’OIT, en ce compris et en particulier les nouvelles formes de travail forcé massivement pratiquées au Qatar.

La Coalition belge pour le travail décent est composée des 3 syndicats CSC, FGTB et CGSLB ainsi que des ONG de solidarité internationale 11.11.11, Solidarité Mondiale, Solidarité Socialiste, Oxfam Solidarité, Oxfam Magasins du monde,FOS, achACT, le GRESEA et le CNCD-11.11.11 et agit depuis 2007 pour mettre en cohérence les impacts internationaux des politiques belges avec les engagements de la Belgique pour l’agenda de l’OIT pour le travail décent.

Restant à votre disposition pour tout échange complémentaire,

La Coalition belge pour le Travail décent

[1Explication et récapitulatif du dossier disponible ici : http://www.cncd.be/Une-vraie-clause-sociale-avant

[2Voir notre communiqué lors du vote de cet accord au parlement belge http://www.cncd.be/Belgique-Qatar-1-0-pour-des et nos autres communications à ce sujet : carte blanche http://www.cncd.be/Indecence-sur-les-chantiers et lettre ouverte http://www.cncd.be/Coupe-du-monde-2022-plus-de-morts

[4La commission des Relations Extérieures de la Chambre des représentants a voté le 25 mars dernier une résolution demandant au gouvernement d’activer, dès son entrée en vigueur, l’article 6, § 4, de l’Accord entre l’Union économique belgo-luxembourgeoise et le gouvernement de l’État du Qatar concernant l’encouragement et la protection réciproques des investissements pour demander au Qatar une réunion de consultation sur l’application de la clause sociale de sorte que le Qatar améliore considérablement et effectivement les conditions de travail (http://www.lachambre.be/FLWB/PDF/53/3089/53K3089006.pdf).

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