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Reportage

Excision : le théâtre met les pieds dans le plat !

Anne Goetz Anne Goetz
6 juillet 2014

Chaque année, dans le monde, trois millions de filles, pour la plupart âgées de moins de 15 ans, sont soumises à l’excision. Au Burkina Faso, même si le gouvernement en a interdit la pratique, trois quarts des femmes sont excisées. Faire évoluer les mentalités est donc un véritable enjeu, surtout pour l’Atelier Théâtre Burkinabè (ATB) qui a fait de la lutte contre l’excision son cheval de bataille.

Mai 2013. Le soleil encore brûlant descend doucement dans le ciel. La chaleur est écrasante. En cette fin d’après-midi, le mercure frôle les 43°C. Les ruelles de sable de Pagou, village de la région du Centre Est, sont désertes et étrangement silencieuses. Il suffit pourtant de faire quelques mètres et de s’approcher de la place pour entendre un vaste brouhaha et comprendre que « c’est là-bas que ça se passe ! ». Plus de 400 personnes, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, ont abandonné leurs fours et leurs moulins, leurs faux et leurs faucilles pour venir assister à une pièce de théâtre forum du nom de « Tourments de Femmes ». Interprétée par les comédiens de l’Atelier Théâtre Burkinabè (ATB) [1], cette pièce dénonce férocement l’excision [2] et ses conséquences désastreuses sur la santé physique et psychologique des femmes, parmi lesquelles les risques d’infections pouvant entrainer la mort ainsi que les risques de stérilité, de contraction du VIH-Sida et de séquelles chroniques.

En 1996, le gouvernement burkinabè a adopté une loi interdisant la pratique de l’excision. L’adoption de cette loi s’est accompagnée de sévères mesures de répression à l’égard de ses promoteurs. Elle a aussi fait l’objet d’une vaste campagne de sensibilisation et d’information qui a porté ses fruits. Le taux d’excision – aujourd’hui de 13,3% - chez les filles âgées de moins de 14 ans témoigne à lui seul d’un recul de la pratique, même si ce même taux reste de 57,7% chez les jeunes filles âgées de 15 à 19 ans. Aussi, 9,7% des femmes et des hommes âgés entre 15 et 49 ans considèrent toujours que la pratique de l’excision devrait continuer. Parce qu’il existe encore d’importantes poches de résistance au changement, parce que le taux de prévalence reste élevé, les efforts en matière de sanction, mais surtout de sensibilisation et d’information doivent être maintenus voire renforcés, notamment dans la région du Centre Est, l’une des plus touchées par ce fléau, là où précisément se trouve le village de Pagou.

Dépasser les mécanismes d’autocensure

« Quand nous sommes arrivés à Pagou, les populations, qui étaient conscientes des sanctions encourues, nous ont affirmé que l’excision n’y était plus pratiquée depuis longtemps, que cette pratique était réservée aux barbares, se souvient Assita, une comédienne de l’Atelier Théâtre Burkinabè. Contre toute attente, à l’issue de la représentation de ’Tourments de Femmes’, des femmes sont montées sur scène pour témoigner de leur douloureuse expérience d’excisées et de la nécessité d’y mettre fin ». Et la comédienne d’expliquer : « C’est la magie du processus d’identification qui opère. Il permet aux femmes de prendre conscience de l’injustice dont elles font l’objet et les pousse à délier leurs langues ! ».

Du rire à la colère, en passant par les larmes, la pièce suscite en effet de fortes réactions. Et pour cause : « En temps normal, on ne parle jamais de l’excision dans la sphère publique. C’est un sujet tabou. Mais le théâtre forum met les pieds dans le plat !  », confie Issouf, lui aussi comédien de l’ATB. Surtout, le théâtre forum donne la voix aux femmes. Salimata, une habitante de Pagou, témoigne : « Habituellement, on ne nous donne pas la parole. Nous n’avons pas le droit de parler devant les hommes et aucun espace n’est prévu au sein du village pour nous exprimer. Le théâtre vient bouleverser ces règles pour nous permettre de dire enfin tout haut ce que nous pensons tout bas ! ». Prosper Kompaoré, directeur de l’ATB, enchaîne : « L’une de nos missions consiste à aider les femmes à dépasser les mécanismes d’autocensure, qui les empêchent d’aller au-devant de la scène pour défendre leurs droits. La dimension théâtrale a ce côté rassurant, où soudain tout devient permis, ou ‘après tout, ce n’est que du théâtre’, où on se met dans la peau d’un personnage autre que soi-même. »

Le théâtre constitue aussi un outil particulièrement efficace pour sensibiliser les hommes et les chefs coutumiers, qui sont trop souvent de fervents promoteurs de l’excision. Pour les premiers, en prévenant tout désir sexuel, elle garantirait la fidélité des femmes à leur égard. Pour les seconds, il s’agit souvent de perpétuer la mutilation génitale au nom de l’indispensable « respect de la coutume ».

Un théâtre en faveur du changement

Excision : le théâtre met les pieds dans le plat ! . Excision : le théâtre met les pieds dans le plat !

À l’issue de la représentation de « Tourments de Femmes », la troupe oriente les spectatrices et spectateurs vers des acteurs locaux à même de les accompagner dans la lutte contre les mutilations génitales féminines. Dans de nombreux villages, chefs coutumiers, hommes et femmes s’engagent publiquement à éradiquer - à long terme - l’excision de leur commune et prennent des mesures concrètes en faveur du changement. À Pagou par exemple, les femmes se sont mobilisées et ont créé leur propre association pour lutter contre le fléau des violences sexuelles. Dans d’autres villages, le changement est plus long à opérer. Pour Yacouba Zeba, coordinateur de l’Association Dakupa, une ONG de développement intervenant dans la région du Centre Est, « l’excision constitue un phénomène complexe, profondément enraciné. Notre ambition consiste à modifier une norme sociale. Endurance et persévérance seront le prix à payer pour faire de l’éradication de l’excision une réalité ». Maxime, un comédien, le confirme : « La seule recette consiste à sensibiliser sans relâche, en synergie avec le Conseil national de lutte contre la pratique de l’excision et les autres acteurs de la société civile. Le théâtre forum est un moyen d’action parmi d’autres certes, mais c’est une arme redoutable qui permet de réveiller les populations, pour qu’elles se lèvent d’elles-mêmes contre les injustices auxquelles elles sont confrontées !  ».

[1Atelier Théâtre Burkinabè : www.atb.bf

[2Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’excision, encore appelée Mutilation génitale féminine (MGF), recouvre « toutes les interventions incluant l’ablation partielle ou totale des organes génitaux externes de la femme ou autre lésion des organes génitaux féminins pratiquées pour des raisons non médicales ».

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