Faire taire les armes en RDC pour éviter un embrasement régional
Depuis 30 ans, la République démocratique du Congo est confrontée à une crise sécuritaire, qui ne peut être traitée sans tenir compte d’un contexte régional instable. La résurgence du groupe armé M23 (« Mouvement du 23 mars »), l’ingérence d’Etats voisins et la prise de Goma et de Bukavu par le M23 soutenu par le Rwanda ont ravivé les conflits et la violence envers les populations civiles. La Belgique et l’UE doivent prendre les mesures pour imposer la paix dans les Grands Lacs.
La prise de Goma aggrave la crise humanitaire
Depuis la résurgence du M23 en 2021, ce groupe armé soutenu par le Rwanda n’a cessé de gagner du terrain. Tout a commencé avec la prise de Bunagana [1], une ville stratégique située à la frontière entre l’Ouganda et la RDC. Plusieurs tentatives de négociation ont échoué, et les combats se sont intensifiés au fil du temps. Le M23 a conquis plusieurs pans du territoire, jusqu’à la prise de Goma ce 27 janvier 2025 qui s’est fait après de violents combats ayant coûté la vie à des milliers de personnes et forcé près de 700 000 personnes à fuir. Les Nations Unies, la société civile sur place et les ONG présentes sur le terrain alertent sur la crise humanitaire qui ne fait que se renforcer dans cette région, prenant des allures catastrophiques ; en témoigne entre autres le nombre élevé des cas de violences sexuelles [2].
Les hôpitaux sont débordés, le matériel médical de premiers soins et d’assistance manque cruellement.
Cette guerre accroit la pression humanitaire sur cette ville qui avait été un refuge pour plus d’un million de déplacés internes. Les ONG nationales et internationales dont l’ASADHO, partenaire du CNCD-11.11.11, sont véritablement inquiets pour le sort des populations civiles [3].
Selon la société civile sur place, les activistes des droits humains, les journalistes et toute organisation ayant condamné les violations des droits humains et les violences sexuelles commises par les belligérants est menacée. Certains vivent en clandestinité tandis que d’autres ont été contraints de fuir le pays.
La région où se rencontrent groupes armés et armées étrangères
En ce début 2025, la RDC, et l’Est du pays en particulier, continue d’endurer la présence de plus d’une centaine de groupes armés [4]. La résurgence du Mouvement du 23 mars (M23) en 2021 et les affrontements violents avec l’armée nationale (FARDC) ont intensifié les alliances entre les groupes de belligérants. Le soutien du Rwanda au M23 est avéré et souligné entre autres dans le rapport final du groupe d’experts des Nations Unies sur la RDC du 29 avril 2024 [5].
Ceci constitue une violation de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la RDC. Mais ce rapport souligne également le soutien de l’Ouganda au M23. De l’autre côté, les FARDC sont soutenus par les Wazalendo (« patriotes » servant de force supplétive officielle). Ce rapport identifie encore plusieurs acteurs armés sur cette partie du territoire, comme les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), héritières des responsables du génocide des Tutsis au Rwanda de 1994, la Force de défense nationale du Burundi (FDNB) déployée dans l’est de la RDC dans le cadre d’un accord bilatéral, des sociétés militaires privées ainsi que la Mission de la Communauté de développement de l’Afrique australe en RDC (SAMIDRC) déployée dans l’est de la RDC depuis décembre 2023.
En 2022, pour aider les FARDC à combattre le M23, la communauté des Etats d’Afrique de l’Est (EAC), dont la RDC est membre, avait mis en place une force régionale (EAC-RF). Dès cette annonce, plusieurs voix de la société civile, dont la FIDH et l’Association africaine des droits de l’homme (ASADHO), avaient critiqué l’inadéquation des réponses apportées par l’Etat congolais, estimant que loin d’apporter une solution durable, les réponses militaires précédentes avaient à chaque fois démontré leur incapacité à rétablir la paix [6].
C’est d’ailleurs la présence de plusieurs armées et groupes armés à l’est de la RDC qui fait dire par certains, dont l’International Crisis group, ONG américaine spécialisée dans la prévention des conflits armés, qu’une vraie guerre régionale est en cours [7].
Le désengagement de la Monusco laisse un vide sécuritaire
Forte de plus de 20 000 hommes et présente depuis 25 ans [8], la mission onusienne « de maintien de la paix » (MONUC puis MONUSCO) est fortement critiquée par plusieurs organisations de la société civile congolaise qui ont organisé une série de manifestations pour exiger son départ. La décision de désengagement de la mission a été officialisée le 21 novembre 2023 [9]. Ce retrait avait commencé fin avril au Sud- Kivu [10] mais la guerre a suspendu le retrait des troupes onusiennes du Nord-Kivu.
Les organisations de la société civile soutiennent que la MONUSCO a brillé par son inefficacité et soutiennent son retrait tout en insistant sur le caractère progressif d’une telle opération [11]. Selon ces organisations, le retrait de la MONUSCO devrait tenir compte des indicateurs objectifs quant à la situation générale en RDC, afin de ne pas mettre en péril la transition déjà engagée dans le pays.
En effet, selon le GRIP (Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité), si les Casques bleus ne sont jamais parvenus à stopper totalement les violences locales et les exactions contre les civils, leur présence au cœur d’une région sensible et instable a cependant limité l’embrasement régional [12]. Récemment, la MONUSCO a joué un rôle actif dans les combats lorsque les villes de Sake et Goma étaient menacées, avant de se concentrer sur la protection des civils [13].
Plusieurs causes alimentent les conflits
Selon une étude de la Commission économique pour l’Afrique (CEA) [14], les guerres en RDC proviennent de causes multiples tournant autour de quatre séries de facteurs : économiques, institutionnels, régionaux et géopolitiques mondiaux. Ces facteurs sont intimement liés et ne peuvent être traités isolément pour la compréhension des causes des conflits, l’élaboration des stratégies de règlement des conflits ou le développement économique à l’issue des conflits.
Dans une étude menée par le Centre tricontinental [15], l’universitaire Josaphat Musamba précise que ces conflits armés se développent sur fond de déliquescence des structures de l’État et que les dynamiques violentes sont alimentées par la compétition autour de la terre, des ressources naturelles et de l’exploitation des minerais.
De même, EurAc, le réseau Europe-Afrique centrale, a constamment dénoncé les graves incohérences dans les politiques de l’UE qui ont envoyé des signaux ambigus aux pays de la région, l’exemple étant la signature d’un protocole d’accord entre l’UE et le Rwanda sur les minerais en 2024, alors que le pays était déjà condamné par la communauté internationale pour son soutien actif au M23 sur le territoire de son voisin Congolais et que des minerais extraits au Nord-Kivu transitent illégalement par le Rwanda [16].
Des accords régionaux pour résoudre cette multi-crise ?
Pour résoudre cette multi-crise et prévenir des conflits ultérieurs, le processus d’Addis Abeba avait abouti en 2013 à la signature par 11 pays de la région d’un Accord cadre pour la paix, la sécurité et la coopération pour la RDC [17]. Ce dernier comprend plusieurs engagements de la part de la RDC, la région et la communauté internationale.
En ce qui concerne la RDC, elle s’était engagée notamment à réformer le secteur de la sécurité et consolider l’autorité de l’État dans ses provinces de l’Est. Pour les pays de la région, il s’agissait de ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures des pays voisins, ne tolérer aucun type de groupe armé ni fournir d’aide ou d’appui à ces groupes, respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale des pays voisins. La communauté internationale quant à elle s’était engagée à soutenir la stabilité à long terme de la RDC et la région, à appuyer les initiatives visant à rétablir la paix en RDC et la région.
Malgré la pertinence du processus d’Addis Abeba, suite à la résurgence du M23, deux processus ont été organisés par deux organisations régionales, la communauté des Etats d’Afrique de l’Est (processus de Nairobi) [18] et la communauté de développement de l’Afrique australe (processus de Luanda). Les deux démarches sont différentes mais complémentaires [19]. Alors que le processus de Nairobi se focalise sur les groupes armés, celui de Luanda aborde les relations politiques entre la RDC et le Rwanda.
Suite à la prise de Goma et Bukavu-capitales du Nord-Kivu et Sud-Kivu- une intense activité diplomatique s’est déployée. Aussi en est-il des blocs régionaux, la communauté des Etats d’Afrique de l’Est (EAC) et la communauté des Etats d’Afrique australe, dont les chefs d’Etats membres se sont réunis respectivement les 29 et 31 janvier. Un sommet conjoint s’est en outre tenu le 8 février. Ce dernier sommet a exigé l’arrêt immédiat des hostilités et la réouverture de l’aéroport de Goma, et a décidé la fusion des processus de Nairobi et de Luanda.
Plusieurs Etats membres de l’UE dont la Belgique [20] ainsi que les institutions européennes dont le parlement européen ont condamné la prise de Goma et réclamé des sanctions contre le Rwanda [21] mais il n’y a pas d’unanimité au sein de l’Union européenne concernant des sanctions immédiates, certains Etats membres évoquant l’idée qu’elles soient progressives de façon à maintenir des canaux de communications ouverts [22].
La communauté internationale doit continuer et renforcer ses efforts diplomatiques
La communauté internationale doit exiger l’arrêt immédiat des formes de soutien financier, logistique, militaire ou stratégique, direct ou indirect, de pays de la région aux groupes armés.
Plusieurs organisations de la société civile congolaise dont ASADHO, AETA, CONAFED et la NSCC, ainsi que le réseau EurAc, ont appelé l’Union européenne à prendre des mesures urgentes, notamment des sanctions ciblées contre les personnes responsables de violation des droits humains, le retrait des troupes rwandaises du territoire de la RDC [23] ainsi que le retrait du protocole d’accord entre l’UE et le Rwanda sur les minerais [24].
La Belgique et l’Union européenne devraient appuyer les autorités congolaises dans leurs efforts de réforme des corps de défense et de sécurité et de formation continue adaptée à ces corps. De même, la RDC doit être soutenue pour organiser le dialogue politique à l’échelle nationale afin de donner une réponse aux causes profondes des conflits et relancer le dialogue politique avec tous les groupes armés dans le cadre des processus de Nairobi et de Luanda.
Les blocs régionaux auxquels la RDC appartient doivent jouer un rôle central en vue d’une résolution pacifique des conflits en cours.
La Belgique et l’Union européenne doivent également peser de leur poids pour exiger le respect du droit international et humanitaire par toutes les parties au conflit. De même, les initiatives visant le contrôle de la circulation des armes doivent être promues.
Il est également indispensable de renforcer le soutien politique et financier à la société civile dans ses multiples rôles. Il s’agit notamment du monitoring des cas de violation des droits humains et des violences sexuelles dans toutes les zones de conflits. Il en est également de la lutte contre les discours de haine, l’impunité des crimes commis, pour la cohésion sociale, la prévention, la paix, la sécurité et la sensibilisation aux droits civiques dans la région, ainsi qu’en réponse aux besoins humanitaires. La société civile doit également être soutenue pour engager la réflexion commune pour se doter d’une feuille de route nationale pour mener des actions en faveur de la paix et de règlement pacifique des conflits.
Enfin, il est important de s’attaquer au nerf de la guerre et de prendre des initiatives pour enrayer l’exploitation illégale des ressources naturelles et, au contraire, promouvoir une gestion équitable et durable de ces ressources.
[1] Bunagana - RD Congo - Rwanda : les rebelles du M23 affirment avoir pris la ville frontalière - BBC News Afrique, www.bbc.com/afrique/regio...
[2] Est de la RDC : l’ONU inquiète des « niveaux alarmants » de violences sexuelles | ONU Info ; https://news.un.org/fr/st...
[3] RDC : les populations civiles de Goma et ses environs menacées par les combats armés ; www.fidh.org/fr/regions/a...
[4] La cartographie des groupes armés dans l’Est du Congo : Opportunités manquées insécurité prolongée et prophéties autoréalisatrices, Centre d’études stratégiques de l’Afrique, 28 février 2021, https://africacenter.org/...
[5] Rapport final du Groupe d’experts sur la République démocratique du Congo (S/2024/432) - Democratic Republic of the Congo | ReliefWeb ; https://reliefweb.int/rep...
[6] Restaurons la paix : enrayons la violence dans l’est de la RDC (fidh.org) ; www.fidh.org/fr/themes/li...
[7] Dans l’est du Congo, « la guerre régionale est déjà là » | Crisis Group ; www.crisisgroup.org/fr/af...
[8] La Monuso a formellement été créée en 2010, mais elle succédait à la Monuc, créée par la résolution 1279 du Conseil de sécurité en date du 30 novembre 1999
[9] Le Gouvernement de la RDC et la MONUSCO signent un plan de désengagement pour le retrait de la Mission (gazetteducontinent.fr) ; https://gazetteducontinen...
[10] RDC : la MONUSCO a cessé ses opérations au Sud-Kivu dans le cadre de son retrait progressif | ONU Info (un.org) ; https://news.un.org/fr/st...
[11] Départ de la Monusco en RDC : la protection des civil·es et des droits humains doit être au centre des préoccupations ; https://www.fidh.org/fr/r...
[12] Défis et enjeux du plan de retrait de la MONUSCO - Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (grip.org) ; www.grip.org/defis-et-enj...
[13] Et soudain un déluge de feu : dans l’est de la RDC, la chute éclair de Goma | TV5MONDE - Informations ; https://information.tv5mo...
[14] Conflicts in the Democratic Republic of Congo causes, impact and implications for the Great Lakes region (uneca.org) ; https://repository.uneca....
[15] Centre tricontinental, Congo( RDC), la reproduction des prédations, pp 104-105 ; www.cetri.be/Congo-RDC-re....
[16] Communiqué du réseau EurAc en réaction à l’annonce d’un nouveau soutien financier au Rwanda dans le cadre de la Facilité Européenne pour la Paix (FEP) | EurAc ; www.eurac-network.org/fr/...
[17] Accord-cadre pour la paix, la sécurité et la coopération pour la République démocratique du Congo et la région ; https://au.int/sites/defa...
[18] Overview of the EAC-led Nairobi Process ; https://www.eac.int/nairo...
[19] Les processus de paix à l’est de la RDC ratent leur cible | ISS Africa ; https://issafrica.org/fr/...
[20] RD Congo : « Il faut des sanctions contre le Rwanda », selon le ministre belge des Affaires étrangères - France 24 ; www.france24.com/fr/vid%C...
[21] Textes adoptés - Escalade de la violence dans l’est de la République démocratique du Congo - Jeudi 13 février 2025 ; www.europarl.europa.eu/do...
[22] Face au Rwanda, l’UE évoque des sanctions… mais ne les adopte pas - Le Soir ; www.lesoir.be/657595/arti...
[23] « La paix à l’Est de la RDC est une urgence » ; www.cncd.be/La-paix-a-l-E...
[24] Avec la chute de Goma, l’UE doit prendre ses responsabilités pour le
rétablissement de la paix et la stabilité dans les Grands Lacs ; www.eurac-network.org/sit...



