Financement du développement : dans les coulisses du sommet de Séville
Dirigeants, dirigeantes et institutions du monde entier se sont retrouvé·es en juin à Séville pour la Quatrième Conférence internationale sur le financement du développement. Elise Kervyn, coordinatrice de la recherche au CNCD-11.11.11, y était. Récit.
« Séville ». Le nom de cette ville d’Andalousie revient au département recherche et plaidoyer depuis plusieurs mois. Une conférence historique sur le financement du développement s’y tient, avec un objectif de taille : combler le déficit annuel de plus de 4 000 milliards de dollars nécessaires pour atteindre les Objectifs de développement durable
Objectifs de Développement Durable
Objectifs de développement durable
ODD
SDG
Les objectifs de développement durable (ODD), adoptés en 2015, constituent le cadre de référence des Nations unies pour le développement international. Ils remplacent les 8 objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), qui se focalisaient sur les seuls symptômes sociaux de la pauvreté dans les pays en développement, sans en interroger les causes structurelles. Principaux changements ? Tous les pays sont concernés et les objectifs, désormais au nombre de 17, sont déclinés en 169 cibles précises. Les ODD sont donc, en bref, l’horizon que s’est fixé l’ONU pour un développement harmonieux.
Ce programme est ambitieux, puisqu’il vise à généraliser à l’ensemble du monde le développement économique et social, tout en réduisant drastiquement les émissions de gaz à effet de serre et l’utilisation des ressources naturelles. Une perspective illusoire sans une transition rapide et radicale vers de nouveaux modèles de développement, à la fois plus pauvres en carbone, moins gourmands en matières premières et plus équitablement répartis.
, adoptés en 2015 par l’ONU, pour un monde plus juste et durable d’ici 2030. C’est donc un rendez-vous incontournable pour le CNCD-11.11.11, et j’ai la chance de le représenter. Je me concentrerai sur trois thèmes-clés : dette, fiscalité internationale et coopération au développement
coopération au développement
aide publique au développement
aide au développement
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Un forum préparatoire avec la société civile
Un forum préparatoire rassemble près de 1 000 représentant·es d’organisations de la société civile du monde entier. Toutes et tous se racontent les effets des règles financières internationales. Les témoignages humanisent les chiffres et illustrent les impacts concrets de la dette, du manque de ressources et de la baisse de l’aide. Les panélistes discutent des réformes nécessaires.
En effet, les pays riches continuent de dicter les règles sur la scène internationale, et la conférence de Séville n’y échappe pas. Lors des négociations préparatoires, l’UE – mais aussi les États-Unis, qui n’ont finalement rien signé – a bloqué des propositions clés des pays en développement. Résultat : un texte final adopté dix jours avant la conférence, sans consultation de la société civile, et largement insuffisant.
Malgré tout, les organisations de la société civile sont là pour maintenir la pression afin de refuser le statu quo. Le forum se conclut par une mobilisation dans les rues de Séville aux cris de « Cancel The Debt », « Tax The Rich », « UN Tax Convention Now », « Make Polluters Pay », « Nuestro Planeta No Es Vuestro Negocio » !
La conférence officielle débute
Alors que débute la conférence officielle à laquelle se joignent les chefs d’Etat et de gouvernement, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, appelle les pays en développement à renforcer leur fiscalité domestique. Elle passe ainsi sous silence la responsabilité des États du Nord, que ce soit par leur influence disproportionnée au sein du G20, de l’OCDE et du FMI, ou par leur inaction face aux pratiques fiscales de leurs multinationales. La plupart des discours n’appellent qu’à des changements à la marge – mais il y a des exceptions : la représentante du Honduras emploie des mots forts et dénonce les effets délétères des privatisations et les inégalités créées par un système économique « oligarchique ».
La première table ronde porte sur la coopération fiscale internationale, cruciale face aux 427 milliards de dollars perdus chaque année à cause de l’évasion fiscale. Certains États présentent déjà des plans concrets : le Brésil et l’Espagne lancent une coalition pour taxer les ultra-riches, la France propose une taxe sur les billets d’avion. Des progrès, certes, mais les crises mondiales exigent un engagement bien plus ambitieux et structurel. Maintenir la pression est essentiel pour garantir l’adoption d’une convention fiscale internationale et cesser d’imposer les normes occidentales comme standards universels.
De l’aide pour le privé
La sécurité confisque mon éventail à mon arrivée le deuxième jour, pour le slogan qui y figure « Debt Kills Development ». Ironique, considérant la place accordée au « Business Forum » et aux messages politiques qui y circulent. La sécurité a même saisi des prospectus de collègues défendant une convention sur la dette ; des plaintes suivront.
Les discussions portent à présent sur la coopération internationale. Les mots du président de l’Équateur, Daniel Noboa, résonnent : « Réduire l’aide publique au développement met en péril non seulement les populations les plus vulnérables, notamment les femmes et les filles, mais aussi la stabilité mondiale ». En effet, même si le texte final réaffirme l’engagement des pays développés à consacrer 0,7 % de leur Revenu national brut à l’aide publique au développement, les perspectives sont préoccupantes. Après une baisse en 2024, l’aide pourrait reculer de 9 à 17 % en 2025, chutant de 25 % en Belgique, d’un tiers en France, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, et jusqu’à 83 % aux États-Unis.
Le discours dominant prône d’orienter ces fonds vers le secteur privé, quitte à priver l’éducation, la santé ou la sécurité alimentaire de ressources essentielles, au profit de projets dont l’impact sur le développement durable reste incertain. Pour plusieurs États du Sud appuyés par la société civile, l’aide doit rester centrée sur l’éradication de la pauvreté.
Le soir, petit détour par une conférence organisée dans un tiers-lieu sur l’extractivisme et ses effets sur les droits humains. Un coup de boost avant d’aborder les enjeux de la journée suivante.
Un échec majeur pour la dette
Le troisième jour de la conférence porte surtout sur la dette. Petit rappel des chiffres : plus de 45 pays en développement dépensent plus pour rembourser leurs dettes que pour la santé. Malgré les demandes du Sud en faveur d’une convention internationale sur la résolution des dettes souveraines, le texte final se contente d’évoquer vaguement le processus et réaffirme le rôle du FMI, de la Banque mondiale et du G20.
Ce statu quo représente un revers majeur puisque ce sont précisément ces institutions qui entretiennent un système profondément déséquilibré. J’écoute avec intérêt Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, dénoncer la responsabilité des créanciers face au déséquilibre structurel.
Un peu d’espoir pour la fin ?
Le dernier jour débute avec une mobilisation au sein même de l’enceinte onusienne afin de rappeler la présence et l’importance des voix citoyennes, ainsi que de leurs revendications pour plus de justice économique et climatique. Elle contraste avec le consensus apparent qui freine l’émergence de décisions politiques à la hauteur des enjeux. Ça fait du bien.
Les derniers échanges se clôturent avec l’intervention d’un représentant des îles Tuvalu dont les mots resteront gravés : « La disparition de nos terres entraîne la perte de notre culture et des migrations
justice migratoire
migrations
forcées. Protéger la planète doit passer par la justice fiscale
justice fiscale
Justice fiscale
Justice Fiscale
. Préserver 1,5 °C, c’est promouvoir la vie ».



