Restreindre l'humanitaire à Gaza : anatomie d'un choix politique
Fragmenter, affaiblir, isoler : Who’s next ?
Deux ans après les mesures provisoires de la Cour internationale de justice demandant à Israël de prendre immédiatement toutes les mesures en son pouvoir pour prévenir les actes de génocide, 37 organisations humanitaires internationales se voient interdire d’opérer à Gaza et en Cisjordanie. Derrière l’argument sécuritaire se dessine une stratégie claire : fragmenter la société civile, affaiblir les contre-pouvoirs, isoler une population déjà à genoux. Pendant ce temps, la communauté internationale reste largement passive face à un précédent qui fragilise le droit international et dont les conséquences dépassent largement le seul territoire palestinien.
Ce 26 janvier 2026 marque le deuxième anniversaire des mesures provisoires ordonnées par le Cours internationale de justice (CIJ) dans de cadre de l’affaire introduite par l’Afrique du Sud, alléguant qu’Israël devait prendre immédiatement toutes les mesures en son pouvoir pour prévenir les actes de génocide, demande justifiée par le fait que la CIJ a dit qu’il existait un risque réel et imminent de préjudice irréparable pour les droits la Convention sur le génocide [1]. Le constat que dresse Amnesty International est plus qu’amer : « Les actes génocidaires commis par Israël se poursuivent à Gaza. La population palestinienne manque de tout : de nourriture, d’eau, de logements, de soins de santé. Elle est condamnée à une mort lente et calculée » [2] .
Et le constat ne s’arrête pas là : le 30 décembre 2025, une nouvelle réglementation israélienne, présentée comme une mesure de sécurité nationale, a interdit à 37 ONG internationales d’opérer à Gaza et en Cisjordanie [3]. Derrière cette mesure, le texte donne aux autorités israéliennes un pouvoir discrétionnaire considérable, lui permettant de « refuser un statut à toute organisation ayant soutenu des procédures judiciaires internationales contre des citoyens israéliens, participé à des campagnes de boycott, ou refusé de qualifier Israël d’État juif et démocratique [4] », comme le souligne le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH).
Ce qui se joue aujourd’hui n’est donc pas nouveau et se place dans un contexte marqué par 15 ans de blocus de la bande de Gaza et près de 50 ans d’occupation et de colonisation illégale du Territoire palestinien. Depuis plusieurs années, Israël mène une campagne contre les organisations de la société civile : d’abord palestiniennes et ensuite israéliennes, puis les agences onusiennes, et désormais les ONG humanitaires internationales. Au-delà de ces interdictions d’opérer, cette décision est le fruit d’un choix politique clair : fragmenter, affaiblir, isoler. Réduire l’espace civique [5], classer les organisations entre les « bonnes » et les « mauvaises », celles qui sont tolérées et celles qu’il faut neutraliser. Un espace civique fragmenté est un espace qui ne dérange plus.
Les attaques répétées contre l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) en sont l’exemple le plus frappant. L’UNRWA fournit des services essentiels – santé, éducation, aide sociale – à près de six millions de réfugiés palestiniens dans cinq zones du Moyen-Orient, dont le Territoire palestinien occupé. Pourtant, depuis le 7 octobre 2023, malgré le rejet de la CIJ des allégations d’Israël concernant des préoccupations sécuritaires “d’infiltration” (considérée comme non-étayée) [6], leur travail est devenu une cible politique à part entière, comme si l’existence même d’un filet humanitaire était devenue inacceptable.
Et pendant ce temps, la communauté internationale regarde ailleurs. Ou parle sans agir. Résultat : nous avons atteint un point où les États peuvent faire ce qu’ils veulent, en toute impunité. Depuis deux ans, l’espace civique se réduit partout, pas seulement en Palestine. Or ce qui se passe là-bas crée un précédent extrêmement dangereux pour le pluralisme, pour le droit international et pour toutes les sociétés qui prétendent encore protéger la société civile et les contre-pouvoirs démocratiques.
Les experts des Nations Unies l’ont dit clairement [7] : « Interdire à des organisations vitales d’opérer à Gaza marque une nouvelle phase dans une politique qui rend la vie insupportable pour une population déjà dévastée par un génocide. Cette stratégie créera des conditions de privation chronique, menaçant la survie même des Palestiniens en tant que groupe et violant davantage la Convention sur le génocide. Elle doit être stoppée. »
Restreindre l’humanitaire n’est pas une décision technique. C’est un choix politique assumé faisant partie d’une stratégie de décrédibilisation de l’intégralité des acteurs de la société civile. Et l’Union européenne et ses pays membres dans tout ça ? Quand sortiront-ils de leurs doubles standards ? Quand mettront-t-il fin à leur paralysie ? À force de compromis silencieux, ils affaiblissent les principes qu’ils prétendent défendre.
Soutenir les organisations aujourd’hui attaquées, c’est d’abord relayer clairement leurs demandes : maintenir une pression politique forte, publique et privée, pour obtenir la suspension et l’annulation de ces mesures ; reconnaître que les ONG peuvent continuer à opérer légalement à Gaza et en Cisjordanie sur la base de leur enregistrement auprès de l’Autorité palestinienne ; travailler avec les agences onusiennes et les donateurs pour trouver des alternatives concrètes, notamment des mécanismes communs pour l’entrée des biens à Gaza ; ouvrir sans délai des discussions stratégiques au sein des organes existants de coordination humanitaire, afin d’engager un dialogue fondé sur les principes humanitaires avec les nouveaux interlocuteurs institutionnels.
Pour arriver à cela, le soutien de la population belge est déterminant pour maintenir la pression sur les responsables politiques. Demander l’interdiction des produits des colonies illégales. Prendre la parole sur les lieux de travail, dans les universités, les médias et les espaces associatifs, en utilisant les termes juridiques justes, afin de refléter ce qu’il se passe vraiment : occupation, annexion, apartheid, génocide. Soutenir directement la société civile palestinienne. Relayer les voix palestiniennes – leurs recherches, leurs récits, leurs œuvres. Dénoncer les entreprises responsables de complicité. Et surtout, faire du droit à l’autodétermination et du respect du droit international en général la boussole des mobilisations citoyennes.
Alors que l’attention médiatique baisse à la suite d’un cessez-le-feu qui n’existe que sur papier, le moment n’est pas venu de diminuer la pression citoyenne, mais de la renforcer. Parce que la violence et le génocide continuent. Parce que la colonisation se poursuit. Parce que la lutte pour la justice est loin d’être terminée.
Chaque geste compte. Chaque voix compte. Le message doit être clair : l’interdiction de 37 ONG d’opérer à Gaza n’est pas un acte isolé, mais s’inscrit dans climat d’attaques systématiques et délibérées ayant pour objectif de restreindre l’espace civique dans les territoires palestiniens occupés et diminuer la dernière bouée de survie de Gaza [8]. Cela doit cesser, maintenant.
[5] L’espace civique est une pierre angulaire des démocraties qui fonctionnent. Défini comme l’ensemble des conditions dont les acteurs non gouvernementaux ont besoin pour participer à la vie publique, un espace civique prospère émerge grâce aux efforts combinés d’une série d’acteurs, dont les gouvernements, les ministères de tutelle, les institutions publiques et la société civile. Pourtant, les actions et l’inaction de ces dernières années ont mis l’espace civique sous pression dans de nombreux pays. Notre travail consiste à soutenir les pays en collectant des données comparatives, en établissant et en promouvant les bonnes pratiques, et en fournissant des orientations politiques et un soutien technique sur mesure.
Source : www.oecd.org/fr/topics/su...
[8] Expert du HCR : https://www.ohchr.org/en/...






