×

Franck Otete, Filimbi : « Carton rouge pour Kabila ! »

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
18 décembre 2016

Imagine demain le monde - Au Congo, le président Kabila s’accroche au pouvoir contre la volonté des Congolais qui manifestent ouvertement leur opposition. La société civile, elle, s’organise. Avec deux mouvements citoyens émergents : Filimbi et La Lucha. Rencontre avec Franck Otete, un de ses porte-parole en exil, qui se bat à distance pour obtenir l’alternance.

« Nous menons un combat non violent mais ferme, pour nous faire entendre et affermir nos revendications. » Franck Otete, médecin de formation, aujourd’hui porte-parole en exil du mouvement citoyen Filimbi, suit avec intérêt et anxiété les mobilisations qui agitent le Congo. « Kabila doit rendre le pouvoir le 19 décembre prochain, au terme de son second mandat présidentiel. Il y est tenu par la constitution, nous sommes bien déterminés à le lui rappeler  », insiste cet ex-directeur de Nestlé Congo, désormais entré en résistance.

Au pouvoir depuis 15 ans, Joseph Kabila doit effectivement remettre, le 19 décembre prochain, la magistrature suprême à son successeur désigné légalement dans les urnes. Or, il n’y aura pas d’élections d’ici décembre. « Kabila a tout fait pour empêcher leur tenue, s’insurge Franck Otete. Il a d’abord proposé un recensement de la population. Vu la taille du pays et la faiblesse des équipements, le manque de routes surtout, cette opération aurait pris tellement de temps qu’elle revenait à lui donner un troisième mandat. Quand il a vu que sa proposition était écartée, il a procédé au découpage des provinces, faisant passer leur nombre de 11 à 26. En multipliant les administrations, sans les doter de moyens humains ou financiers supplémentaires, il les a volontairement rendues incapables de remplir leur mission et d’organiser le scrutin. »

« Des manœuvres dilatoires »

En lieu et place des élections, Kabila a proposé de nommer un gouvernement d’union nationale qui intégrerait les principaux partis d’opposition. Cette manœuvre lui permet de s’accrocher au pouvoir tout en se posant en rassembleur qui multiplie les ouvertures. « Il veut donner l’impression de dialoguer, alors qu’il a lui-même provoqué cette situation, s’insurge le militant de Filimbi. On se croirait revenu au temps de Mobutu et de ses manœuvres dilatoires. Mais les temps ont changé, les Congolais font preuve d’une grande conscience civique qui tranche avec l’irresponsabilité du gouvernement. »

Signe des temps, en juin dernier, les principaux partis d’opposition réunis en conclave à Genval, dans le Brabant wallon, à l’invitation de l’UDPS d’Etienne Tshisekedi, ont rejeté d’une même voix la proposition présidentielle de former un gouvernement de transition. Une telle unanimité, au sein d’une opposition congolaise généralement très fragmentée, aurait été impensable il y a quelques années encore. « De toute façon, reprend Franck Otete, un tel gouvernement aurait été illégal. La Constitution exige que le Premier ministre appartienne à la même famille politique que le président. »

Alors que Mobutu se serait aisément joué de l’opposition des partis et de la société civile, Joseph Kabila, lui, se heurte à une opinion publique relativement soudée pour réclamer son départ. « Les citoyens veulent devenir acteurs de leur propre bien-être, poursuit le médecin. Ils estiment que le Congo appartient à tout le monde et pas seulement à la petite sphère de l’entourage présidentiel. »

Aux côtés des organisations traditionnelles installées au sein de la société civile, deux jeunes mouvements secouent depuis quelque temps les consciences des Congolais : Filimbi et La Lucha. Ils mènent des actions innovantes, exploitent les réseaux sociaux et les techniques de marketing et recourent à une argumentation fondée sur le droit.

A l’est du pays, La Lucha, mouvement pacifiste d’inspiration lumumbiste, s’est rendue populaire, à force de meetings, de sit-in et d’interpellations politiques, auprès d’une population lassée par la guerre qui tourmente la région depuis près de 20 ans.

A Kinshasa, un mouvement très proche, Filimbi, tente de structurer la résistance dans la capitale, là où siègent les principales institutions du pays. « Filimbi signifie “siffler” en swahili, précise Franck Otete. Nous voulons siffler tout ce qui ne va pas, réclamer une nouvelle ère, une nouvelle démocratie. » Animé par une génération de jeunes quadragénaires arrivés à des postes à responsabilité – économistes, médecins ou banquiers –, le mouvement veut permettre à chaque Congolais de reprendre possession de ses droits civiques.

« Une violation du droit »

« Nous encourageons les jeunes à participer à la vie publique, poursuit le porte-parole de Filimbi, à acquérir les compétences qui leur permettent d’influencer les politiques et au final de travailler eux-mêmes à construire leur propre bien-être. Notre première bataille est d’empêcher Kabila d’obtenir un troisième mandat. » Durement réprimé dès son lancement en mars 2015, le mouvement continue à organiser la fronde dans la capitale. « Nous discutons avec tout le monde, insiste le militant, les partis d’opposition, nos frères de La Lucha, les organisations de défense des droits de l’homme. »

En septembre dernier, l’annonce par la Commission électorale indépendante chargée d’organiser les élections du report sine die du scrutin a jeté les citoyens dans la rue. «  Nous voulions rappeler que Kabila dispose d’un préavis de trois mois pour rendre le pouvoir, poursuit Franck Otete. La manifestation a été très sévèrement matée. Les sièges de trois partis d’opposition ont été incendiés, dont celui de l’UDPS. En fin de journée, on déplorait 51 morts, selon les organisations de défense des droits humains. »

Pour Filimbi et La Lucha, le combat ne pouvait s’arrêter là. Il fallait désormais le mener avec des actions qui marquent les esprits. L’idée a alors germé d’exploiter au maximum les règles du sport le plus populaire du Congo, le football. « Le 19 octobre, puis le 19 novembre, des manifestations à Kinshasa, Goma, Kisangani et d’autres grandes villes ont brandi un carton jaune à Kabila. C’est une image très forte, et réussir à faire brandir par des milliers de Congolais le même petit carton montre que la société civile parvient à dépasser ses divisions pour réclamer une véritable alternance politique. »

Le 19 décembre, jour où, selon la constitution, Kabila est tenu de rendre la présidence, les manifestants brandiront un carton rouge. « L’article 64 de notre loi fondamentale dit que les Congolais ont le devoir de faire échec à toute personne qui veut prendre le pouvoir en violation du droit. C’est bien ce que nous avons l’intention de faire. »

Au Congo, comme ailleurs en Afrique, le temps des présidences à vie semble terminé. 60 % des citoyens n’ont pas 30 ans, ils sont nés dans des pays indépendants, ont été scolarisés et réclament aujourd’hui une vie digne, un emploi décent et des garanties démocratiques, dont la liberté d’expression et l’alternance politique. Franck Otete est convaincu que les lendemains chanteront encore. «  Je vois que les mouvements sociaux font preuve d’une grande maturité, il est rassurant que tout le monde se coalise autour des mêmes objectifs. »

Actualisation 18/12/16 : Le dialogue entre le président Kabila et l’opposition organisé par la CENCO a été suspendu hier jusqu’au 21/12, suite à l’absence de compromis sur la libération des prisonniers politiques d’une part et le type de transition vers les élections (avec ou sans Kabila). Les réseaux sociaux sont bloqués à partir de ce soir et le championnat de foot est suspendu pendant un mois, en plus des manifs interdites.

Lire aussi

Pendant que les ressources halieutiques sahraouies sont exploitées par des armateurs européens, les réfugiés établis dans les camps de Tindouf dépendent entièrement de l'aide humanitaire.
Sahara occidental

Accords UE-Maroc : les droits humains foulés aux pieds

Le 13 février 2019, le Parlement européen doit se prononcer sur l’extension de l’accord de pêche entre l’Union européenne (UE) et le Maroc aux eaux territoriales sahraouies. A plusieurs reprises, la Cour de Justice de l’UE (CJUE) s’est exprimée sur le (...)


  • Nathalie Janne d’Othée

    11 février 2019
  • Lire
Qui ? Jean-François Pollet
Adresse Quai du Commerce 9, 1000 Bruxelles
Téléphone +32 (0) 2 250 12 38

Inscrivez-vous à notre Newsletter