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Gagnants et perdants de la mondialisation

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie
18 décembre 2013

La mondialisation favorise-t-elle ou, au contraire, est-elle défavorable au développement ? Cette question a engendré, au cours des dernières décennies, une abondante littérature et des réponses divergentes. Arnaud Zacharie, secrétaire général du CNCD-11.11.11, publie un livre sur le sujet dont voici un aperçu.

Selon la théorie néolibérale, largement dominante depuis les années 1980 et promue par le FMI, la Banque mondiale et les pays occidentaux dans le cadre du « consensus de Washington », la réponse est clairement positive : oui, la mondialisation favorise le développement. L’intégration rapide et indifférenciée des pays en développement au marché mondial est censée doper la croissance économique et bénéficier aux plus pauvres grâce à un « effet de ruissellement » (Trickle-Down Effect). Par conséquent, l’Etat doit laisser libre cours aux forces du marché globalisé et les pays en développement doivent mettre en œuvre des politiques de libéralisation commerciale et financière pour attirer les investissements des firmes transnationales et les capitaux privés internationaux.

A l’opposé, selon la théorie de la dépendance, dominante dans les milieux tiers-mondistes au cours des années 1960 et 1970, la réponse est franchement négative. L’intégration des pays en développement au marché mondial les rend dépendants des capitaux et des technologies des pays développés et les condamne à un échange inégal et au sous-développement. La seule voie envisageable pour libérer les pays en développement de l’exploitation des puissances capitalistes est dès lors d’opérer une déconnexion du marché mondial et une rupture avec la division internationale du travail.

Théories renvoyées dos à dos

On peut renvoyer ces deux théories dos à dos : contrairement à la théorie de la dépendance, la hiérarchie de l’économie mondiale n’est pas figée et les pays en développement sont susceptibles, moyennant certaines conditions, de mettre en œuvre des politiques efficaces de développement à long terme et de tirer profit de la mondialisation ; contrairement à la théorie néolibérale, les gagnants de la mondialisation sont les pays qui ont réussi à s’octroyer une marge d’action suffisante pour mettre en œuvre, par le biais d’un Etat développementaliste, des politiques publiques appropriées et opérer une intégration stratégique à l’économie mondiale.

De nombreux pays en développement sont restés fixés dans la « périphérie », contraints de se limiter au rôle peu enviable de fournisseur de matières premières à faible valeur ajoutée

Ainsi, bien que la mondialisation implique de nouvelles contraintes que seule une minorité de pays en développement a réussi à contourner, les gagnants de la mondialisation sont les pays qui n’en ont accepté que partiellement les règles en maintenant un équilibre entre leurs engagements internationaux et leurs objectifs de développement, en vue de contrôler leur ouverture et de tirer profit des technologies et des capitaux internationaux utiles au renforcement de leur stratégie de développement. A contrario, les pays qui ne se sont pas octroyé les marges de manœuvre suffisantes pour définir de véritables stratégies de développement et tirer profit de l’économie mondiale se sont révélés vulnérables envers les contraintes posées par la mondialisation.

Deux types de contraintes

Concrètement, le processus contemporain de mondialisation a provoqué deux grandes catégories de contraintes pour les pays en développement : d’une part, les contraintes de jure qui sont issues d’engagements internationaux et qui concernent essentiellement les accords multilatéraux, régionaux et bilatéraux sur le commerce et l’investissement, ainsi que les conditionnalités qui sont liées aux prêts des institutions financières internationales et qui incluent des mesures budgétaires et monétaires restrictives ; d’autre part, les contraintes de facto qui sont issues de l’intégration des pays en développement à une économie globalisée et fondée sur la libéralisation financière, ce qui exacerbe l’instabilité financière et monétaire internationale et provoque des mouvements de capitaux pro-cycliques et des crises systémiques. La mondialisation a ainsi renforcé les contraintes de jure et de facto qui pèsent sur l’autonomie des politiques économiques des pays en développement.

De nouvelles opportunités

Toutefois, malgré ces contraintes, la mondialisation offre également de nouvelles opportunités en transformant la géographie de la production mondiale et des flux économiques et financiers qui en découlent. C’est pourquoi l’impact de la mondialisation sur les marges de manœuvre politiques des pays en développement n’a pas été uniforme et ce sont précisément les pays qui ont réussi à assurer un équilibre entre les contraintes du système international et leur autonomie politico-économique qui ont réussi à tirer profit de ce système et à entamer un processus de convergence économique avec les pays industrialisés. Ainsi, pour reprendre le vocabulaire des théoriciens du « système-monde », l’évolution de l’ordre mondial a transformé le système international et favorisé une redistribution internationale des revenus au profit de quelques pays émergents de la « semi-périphérie » qui ont entamé un processus de convergence économique avec les pays du « centre » – comme le démontre depuis quelques décennies la réémergence de l’ancienne « économie-monde » d’Asie orientale centrée sur la Chine. 

Cette évolution n’a toutefois pas été le simple fruit des lois du marché. Au contraire, bien que le processus contemporain de globalisation ait provoqué un « changement d’échelle » qui a réduit l’autonomie relative des politiques économiques des Etats et renforcé le rôle de nouveaux acteurs internationaux, l’Etat est resté un acteur majeur du système international. Par conséquent, l’existence d’un Etat développementaliste adoptant des politiques publiques appropriées continue de représenter, dans le contexte de la globalisation, un facteur déterminant de l’efficacité des stratégies de développement. En définitive, c’est la capacité des différents pays en développement à s’assurer ou non une marge d’action suffisante pour instaurer des politiques publiques adéquates et tirer profit du système international qui explique que certains pays convergent vers le « centre » et que d’autres s’enlisent dans la « périphérie » de l’économie mondiale.

Emergents : d’ateliers à caissiers de l’économie

La nouvelle division internationale du travail a ainsi bénéficié à une poignée de pays émergents, essentiellement situés en Asie de l’Est, qui sont devenus les « ateliers » puis les « caissiers » de l’économie mondiale, en accumulant des réserves et en les plaçant dans le système financier du « centre ». Une poignée d’autres pays émergents, comme le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud, ont également tiré profit de ce contexte pour renforcer leur statut de puissance régionale et contribuer à faire évoluer le « système-monde » vers davantage de multipolarité. Toutefois, de nombreux pays en développement sont restés fixés dans la « périphérie », contraints de se limiter au rôle peu enviable de fournisseur de matières premières à faible valeur ajoutée. Ce sont ces pays, caractérisés par une économie de petite taille, une dépendance envers les exportations de matières premières et un taux élevé de pauvreté et d’inégalités, qui ont été les plus vulnérables envers les « chocs externes » exacerbés par la globalisation.

Aussi imparfaites qu’elles soient, les politiques publiques sont susceptibles de corriger les imperfections du marché et d’en tirer profit

Par conséquent, loin de représenter un schéma déterministe et une structure hiérarchique figée, comme le prétendait la théorie de la dépendance, le système international a au contraire provoqué une redistribution internationale des revenus et créé des gagnants et des perdants, dont le statut a évolué positivement ou négativement au sein du « système-monde » – même s’il y a eu beaucoup plus de perdants que de gagnants. Par ailleurs, contrairement à la théorie néolibérale, le développement n’est pas une question technique essentiellement liée à l’allocation optimale des ressources et au bon fonctionnement des marchés, selon le modèle des pays développés qu’il suffirait de transposer dans les pays en développement. L’argument des théoriciens du libre-échange de l’imperfection des décisions gouvernementales ne résiste pas à l’étude des faits : aussi imparfaites qu’elles soient, les politiques publiques sont susceptibles de corriger les imperfections du marché et d’en tirer profit. C’est pourquoi le développement est une question majeure d’Economie politique internationale.

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Mondialisation :
 qui gagne et qui perd

Essai sur l’économie politique du développement

Editions La Muette / Le Bord de l’Eau, 2013
560 pages
Présentation & commande en ligne

Source : article publié dans le magazine du CNCD-11.11.11 dlm, Demain le monde, n°22, novembre-décembre 2013.

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
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