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Sénégal

Gérer les déchets mais surtout changer nos modes de vie

Véronique Paternostre Véronique Paternostre
8 novembre 2018

Au Sénégal, l’Etat peine à financer la gestion des déchets (prévention, collecte, recyclage, élimination) mais des initiatives locales responsabilisent petit à petit les citoyens qui s’organisent… En Belgique, nous sommes arrivés à un plafond en termes de recyclage et élimination des déchets sans avancer assez vite sur les efforts en matière de prévention : nous jetons toujours plus malgré de nombreuses initiatives citoyennes. Dès lors, où se trouve la solution ? Dans les infrastructures de bases mais aussi les changements de comportements des producteurs de déchets (mise sur le marché de produits difficiles à réutiliser, recycler) et des consommateurs (achats peu écoresponsables). Plus le citoyen sera partie prenante, plus il sera acteur de changement. Il y a donc des choses à prendre au Nord comme au Sud…

Je vis donc je jette

Depuis sa naissance, l’être humain consomme des matières et produit des déchets. La quantité de déchets produite par habitant et par an est un indicateur de « développement » : plus j’ai de moyens, plus je consomme, plus je jette des produits transformés, manufacturés dont l’énergie et les quantités (et qualités) des matières utilisées pour leurs productions sont élevées.

A titre de comparaison, un habitant des Etats-Unis produit plus de 700 kg de déchets par an, un Belge de l’ordre de 500 kg, un Sénégalais… de l’ordre de 100 kg.

Etonnamment, il n’y a pas de grosses différences de composition dans les flux principaux d’ordures ménagères en Belgique et au Sénégal (en milieu urbain), sauf en ce qui concerne les « fines » (sable ramassé lors du balayage), beaucoup plus présentes au Sénégal, et les déchets « réutilisables » (appareils électriques et électroniques, meubles, outils…) qui ne sont pas comptabilisés au Sénégal car ils sont directement réparés ou réutilisés. Les pourcentages sont donc globalement équivalents, mais pas les quantités.

Type de déchet / % du poids total Belgique Sénégal (milieu urbain) Sénégal (milieu rural)
Organiques 45% 40% 11%
« fines » 2% 35% 60%
Plastiques 15% 7-15% 7-15%
Papiers/cartons 12% 5-15% 5-15%
Textiles 11% 5% 5%
Autres 10% 2% 2%

Estimations basées sur des données du GRET [1] et du SPW [2]

Un enjeu de santé publique et d’environnement

Au Sénégal, la gestion des déchets ménagers reste un défi majeur pour les collectivités locales. Elles rencontrent des difficultés importantes pour assumer correctement ce service, alors que les lois de décentralisation leur ont conféré cette responsabilité. La croissance démographique et l’évolution des modes de consommation (surtout en milieu urbain) engendrent une croissance dans la quantité et la variété de déchets produits, dans un contexte de pénurie de moyens humains, techniques et financiers. Cette situation, dont les effets sont visibles par tous, engendre des nuisances importantes pour les habitant.e.s et a des conséquences néfastes sur la santé des populations, sur l’environnement et sur les ressources.

  (Crédit : © Véronique Paternostre, CNCD-11.11.1)

Pour tenter de résoudre le problème, les collectivités ont tendance à chercher des entreprises privées pour assurer ce service. C’est le cas dans les grandes villes et là où les routes sont bitumées. Ailleurs, dans les communes rurales, petites villes et même les quartiers périphériques, se développent des initiatives communautaires ou privées pour assurer la pré-collecte des ordures à l’aide de charrettes à traction animale. Dans le cas contraire, la population est invitée à se débrouiller.

L’évacuation des déchets ménagers reste donc un enjeu majeur de santé publique et environnementale. En moyenne (car il existe de grandes différences entre Dakar, les petites villes et les communes rurales), trois principaux modes d’évacuation des ordures ménagères sont observés : le dépôt sauvage (42,2%), le camion de ramassage (29,1%) et le ramassage des ordures en charrettes (ROC) tirées par des ânes (16,1) [3].

Il est utile de rappeler que ces déchets ne concernent pas la majeure partie des déchets valorisables comme le verre, les métaux, les déchets électroniques ou pièces d’équipement qui peuvent être revendus ou cédés à des artisans-réparateurs, guichets d’entreprises intéressées par les métaux, embouteilleuses qui réutilisent les bouteilles, etc. Les déchets collectés sont principalement composés de plastiques, ainsi que de déchets organiques et petits déchets dangereux (comme les piles). Une part considérable de leur poids concerne aussi le sable collecté lors du balayage des maisons et cours.

Des initiatives citoyennes voient le jour

Des initiatives citoyennes voient le jour, soutenues par des ONG et des collectivités locales. Ces initiatives présentent des caractéristiques similaires : elles reposent sur des dispositifs qui associent des structures communautaires de quartier (conseil de quartier, cellules environnement de base) à des groupements d’intérêt économique (GIE) assurant la mise en œuvre du service. Généralement, le système consiste à proposer aux familles d’un quartier le ramassage de leurs ordures plusieurs fois par semaine, sur base d’une cotisation mensuelle. Le comité de gestion d’un quartier est constitué d’animatrices qui font des causeries de sensibilisation, cherchent à convaincre des familles d’adhérer au système de collecte puis assurent le recouvrement mensuel. Le montant collecté sert à rétribuer le charretier, payer l’alimentation de l’âne, les réparations à la charrette. Le solde sert de caisse pour des petits crédits pour les adhérents. « La présidente du comité de gestion est trop âgée aujourd’hui ; mais c’est son expérience, sa gentillesse depuis des années qui nous a aidé à nous organiser ; car au début c’était difficile de sensibiliser les voisines à payer une cotisation pour se défaire de leurs déchets ; on a développé des petits sketch pour faire comprendre. Tout cela on le fait gratuitement, pour ne pas rester les bras croisés, pour que nos enfants ne vivent pas dans la crasse » nous explique Mossane Diouf, membre du comité de gestion d’un ROC à Kaolack.

  (Crédit : © Véronique Paternostre, CNCD-11.11.1)

Des initiatives sont aussi développées en vue de recycler une partie de ces déchets collectés : cela concerne certains plastiques durs. Ils sont alors prélevés manuellement avant la décharge ; puis séparés par couleurs, hachés, broyés, tamisés, lavés, séchés et mis en sacs. Ces sacs de broyats de plastiques « régénérés » sont ensuite vendus à des entreprises de fabrications de produits plastiques qui les utilisent dans leur pâte (à raison de max 20%) [4].

Des initiatives de proximité, un exemple à reproduire !

Le développement de pré-collectes les plus proches des gens, assurées par des comités de gestion locaux à l’échelle de quartiers, renforce la responsabilisation et l’implication des habitants. Ces systèmes doivent être encouragés, à travers des projets portés par les collectivités locales et surtout par les ONG proches des habitants. Ce modèle de proximité ouvre la porte au développement de projets locaux qui renforcent les échelons « vertueux » de la consommation durable, la prévention et la réutilisation.

Depuis la femme-trieuse informelle jusqu’au comité de gestion de la décharge autorisée, tous ces acteurs locaux sont parties prenantes du processus. Ils sont donc intégrés dans la chaîne d’information, de participation à la gestion même du système et donc à son amélioration pour le bénéfice de tous.

C’est véritablement un exemple du Sud à reporter dans nos modes de vie et de consommation, au Nord. Revenir à plus de proximité, de responsabilisation et d’implication de nos choix de vie sur la qualité de notre environnement et de celui des générations futures.

L’incinération sauvage reste cependant le mode d’élimination encore le plus courant aujourd’hui, dans les décharges, chez l’habitant et dans les bennes de collecte parfois installées dans les quartiers, leur vidange n’étant pas toujours assurée. Il n’existe quasiment pas de décharges autorisées (centres d’enfouissement) qui répondent aux normes environnementales et de santé pour les riverains. La plupart du temps, même les déchets collectés finissent dans des terrains périphériques des villes, parfois comme remblais de zones inondables, parfois comme lieu où un tri marginal s’opère alors de façon spontanée et non contrôlée et où l’incinération sauvage permet d’une certaine manière de limiter la quantité d’ordures accumulées.

Or l’incinération sauvage des déchets ménagers comporte de très nombreux risques pour la santé ; ceux-ci incluent l’exposition aux particules fines, aux dioxines, aux composés organiques volatils, aux hydrocarbures... des polluants liés aux maladies cardiaques, aux cancers, aux maladies de peau, à l’asthme et aux troubles respiratoires.

Il ressort de cette « gestion » qu’une quantité toujours plus colossale de « plastiques volants » se retrouve éparpillée sur tout le territoire, aux abords des villes, des routes, dans les champs, etc. Lors d’une interview fin 2015, le ministre sénégalais de l’Environnement signalait que 70 000 tonnes de déchets plastiques se trouvaient éparpillés dans la nature. Que dès lors une loi venait d’être votée pour l’interdiction des sachets légers inférieurs à 30 microns (en Europe, le minima est de 50 microns), mais qu’il était impossible de freiner ou stopper les producteurs d’emballages nationaux et étrangers qui par ailleurs avaient trouvé la parade en augmentant le poids de leurs sachets à 31 microns [5].

La gestion des déchets a un coût élevé pour la collectivité et l’environnement

En Belgique, une grande partie de nos déchets est triée et envoyée vers des filières de recyclage. Typiquement les papiers, cartons, le verre, les déchets d’emballage (surtout métalliques), les piles, les électroménagers ont de très bons taux de recyclage. Des acteurs publics (les intercommunales), privés, ou encore des ASBL d’entreprises mettant des emballages sur le marché belge (comme Fost+) accompagnent la population et les régions pour trier, récolter, transporter puis envoyer vers des acteurs privés de recyclage, ou éliminer via des incinérateurs, nos déchets. La Belgique est d’ailleurs souvent épinglée dans les rapports internationaux comme « modèle » du tri-recyclage. Ceci est dû entre autres aux vastes campagnes de sensibilisation et d’information.

Cependant, une grande partie de nos déchets (principalement d’emballage) reste impossible à recycler à ce jour. Le taux de recyclage stagne et tend à baisser depuis 2011. Il semble qu’on ait atteint un plafond en matière de recyclage. Or cette quantité d’emballages ménagers mise sur le marché ne cesse d’augmenter [6].

Le marché des emballages plastiques
Marché Plastiques 199.132 215.591 230.659
Bouteilles & flacons 84.779 91.011 88.572
Hors bouteilles & flacons 114.353 124.580 142.087
Recyclage Plastiques 65.271 74.966 83.502
Bouteilles & flacons 56.0£0£1 64.259 66.707
Hors bouteilles & flacons 9.270 10.707 16795
Taux de recyclage Plastiques 32,8% 8£34,8% 36,2%
Bouteilles & flacons 66,1% 70,6% 75,3%
Hors bouteilles & flacons 8,1% 8,6% 11,8%

Le marché des emballages plastiques en Belgique. Source : Brève n°12 de l’Institut pour un Développement Durable, Avril 2018

Les recycleurs proposent des suggestions, notamment de simplifier la composition des emballages en la limitant à un seul matériau, le plus transparent possible, identifiable lors du tri optique… des avancées sont d’ailleurs faites dans ce domaine, mais ne comblent pas la quantité de déchets produits. Alors que depuis déjà près de 10 ans, la directive européenne de décembre 2008 insiste sur une pyramide vertueuse, qui place la prévention (et donc la réduction de la quantité d’emballage à la source) et le réemploi (emballages réutilisables) comme stratégies prioritaires car les plus durables ; ce volet semble difficile à mettre en œuvre…

Or pourtant c’est là que le bât blesse, car la gestion publique des ordures ménagères a un coût élevé pour la collectivité. En France [7], en 2015 le service public de gestion des déchets a coûté en moyenne 89 € par habitant. Il s’agit du coût aidé, c’est-à-dire de l’ensemble des charges d’où sont déduites les recettes industrielles (vente d’énergie et de matériaux), les soutiens des sociétés agréées et les aides. Le coût complet est lui de 108 €/hab.

La décomposition des coûts par étape technique est la suivante :

  • charges fonctionnelles (charges de structure + communication) : 8 % ;
  • prévention : 1 % ;
  • précollecte (bacs) et collecte : 45 % ;
  • transport : 8 % ;
  • traitement : 38 %.

Donc, gérer le devenir des déchets et encourager le tri-recyclage est positif, mais cela a un impact important sur les finances publiques, l’environnement et les générations futures.

Revenir à plus de proximité

La gestion des déchets a donc un coût important, en termes tant financiers qu’environnementaux (sur l’épuisement des ressources et le cadre de vie). Des infrastructures de base sont nécessaires mais doivent être couplées dès le départ à des mesures prises en amont pour réduire à la source la production de déchets ! Et là, il reste beaucoup à faire, tant au Nord qu’au Sud.

La coopération internationale, les ONG soutenues par l’Opération 11.11.11 ont un rôle à jouer pour soutenir les acteurs du Sud dans ce domaine transversal de la gestion des déchets, et in fine, des modèles de production et de consommation. L’importance de la gestion des déchets transparait dans les objectifs de développement durable (ODD) à l’horizon 2030. En effet, cette question n’apparaît pas comme un objectif spécifique, cependant, elle se retrouve en filigrane dans 12 cibles de 7 ODD : lutte contre la pauvreté et accès aux services de base (1), santé et bien-être (3), protection des ressources en eau (6), infrastructures résilientes et industrialisation durable (9), villes et établissements humains résilients et durables (11), modes de production et de consommation durables (12), conservation des océans et des ressources marines (14).

  (Crédit : © Véronique Paternostre, CNCD-11.11.1)

Il est donc nécessaire de repenser nos modes de production et consommation en y intégrant toutes les parties prenantes, donc aussi les producteurs de déchets pour véritablement donner une place à la prévention, tout au sommet de la pyramide vertueuse de la gestion des déchets. Et il apparaît clairement que ce qu’il faut encourager et développer, au Nord comme au Sud, ce sont des initiatives citoyennes locales, en revenant à plus de proximité, en recréant le lien entre nos choix de vie et la qualité de notre environnement et de celui des générations futures. L’Opération 11.11.11 soutient des acteurs locaux dans leurs prises d’initiatives à cet égard.


En savoir + sur les programmes soutenus par l’Opération 11.11.11



[1La gestion des ordures ménagères dans les villes secondaires du Sénégal. Vers des politiques municipales incluant les quartiers périphériques. Julien Rouyat, Cécile Broutin, Virginie Rachmuhl, Ahmed Gueye, Valentina Torrasani, Ibrahima Ka. Études et Travaux, série en ligne n°8, Éditions du Gret, www.gret.org, 2006, 91 p.

[6Brève n°12 de l’Institut pour un Développement Durable, Avril 2018.

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