×

Combat(s) de là-bas

Graciela Lopez, une féministe dans l’altiplano

Jean-François Pollet Jean-François Pollet
28 novembre 2018

Imagine demain le monde - La Bolivie est un des pays les plus progressistes au monde en matière de droit des femmes, sur papier du moins. En 2009, il a notamment adopté une nouvelle constitution qui consacre l’idée de buen vivir. Mais, entre la législation et la réalité, il y a encore un fossé. A la tête de Remte, un réseau d’associations de femmes, partenaire d’Eclosio, dont les programmes sont soutenus par l’Opération 11.11.11, Graciela Lopez Quinteros traque les injustices pour mieux les abolir. Rencontre avec une féministe qui ne s’en laisse pas compter.

" En matière de genre, la Bolivie dispose d’une des meilleures constitutions au monde, se félicite Graciela Lopez Quinteros, coordinatrice de Remte, un réseau d’associations qui se bat pour améliorer la condition des femmes. Le texte impose la non-discrimination, la parité électorale, la participation politique, l’éducation et l’égalité salariale. Au Parlement, la moitié des députés et des sénateurs sont des femmes. Après le Rwanda, la Bolivie est un des pays où la participation féminine est la plus élevée. »

Cette égalité de genre, les Boliviennes la doivent à Evo Morales, leur président d’origine indienne porté au pouvoir en 2006 grâce aux voix de la gauche et des communautés indigènes. « Cependant, tempère Graciela Lopez, malgré les textes et cette forte représentation politique, les femmes ne sont pas véritablement associées au pouvoir. Au gouvernement, les gros portefeuilles restent entre les mains des hommes. Au parlement, les élus sont tenus d’obéir à une discipline de parti, ce qui les conduit à voter parfois contre leurs propres droits. C’est ainsi que l’avorte- ment est encore interdit chez nous. »

Graciela Lopez une féministe dans l'altiplano

Cette sociologue de formation qui fut chercheuse avant de s’engager dans la vie associative aux côtés des paysannes et des Indiennes, a pris l’habitude de lire scrupuleusement les textes de loi pour les comparer aux réalités du terrain et débusquer les injustices. « Un exemple : les femmes étaient traditionnellement privées d’héritage. La nouvelle constitution les rétablit dans leurs droits. C’est une avancée essentielle pour leur émancipation. » Mais pour que cette législation soit réellement appliquée, il faudrait organiser un vaste recensement des terres, établir des titres de propriété et déterminer à qui celles-ci appartiennent.

Un travail gigantesque que l’administration tarde à réaliser.

« Je surveille l’avancement de ce recensement pour alerter l’opinion et accélérer le mouvement, insiste la militante féministe. Dans les plaines de Tarija, le travail est bien avancé, car les propriétés sont grandes et facilement identifiables. En revanche dans l’Altiplano, sur les terres arides des hauteurs andines, aucune terre n’a été redistribuée. Au final, ce sont les femmes les plus pauvres qui restent à ce jour privées de leur titre de propriété. »

Des recherches menées par Remte, l’organisation de Graciela Lopez, au départ des données de l’Institut de réforme agraire montrent qu’en 2011, les femmes détenaient seulement 2 % des terres recensées, soit quatre fois moins que les surfaces détenues par des hommes. « Il faut dénoncer ces injustices si l’on veut pouvoir les corriger. La même étude montre également que les communautés indigènes sont les premières bénéficiaires des titularisations avec 83 % des terres recensées. C’est une avancée dont je me réjouis car les indigènes étaient jusqu’ici particulièrement discriminés dans la société bolivienne. »

Buen vivir et agroécologie

Par ailleurs, la nouvelle charte fondamentale bolivienne adoptée par référendum en 2009 contient plusieurs innovations inattendues. Ainsi, le droit des peuples indigènes est consacré, leur culture et leur langue reconnues, la terre est partagée, la taille des exploitations limitée à 5 000 hectares.

La constitution renforce également le contrôle étatique sur l’économie, protège l’environnement et avance la notion de buen vivir (bien vivre) comme perspective politique. « Le texte est issu d’une vaste consultation populaire, se réjouit la sociologue. Il est très progressiste, à l’image de la volonté du peuple bolivien. C’est ainsi que l’on retrouve l’idéal de vie indien érigé en modèle de développement humain. »

A l’opposé du consumérisme, le buen vivir vise à l’épanouissement humain dans la qualité des relations sociales et des rapports à la nature. C’est au nom de ce « bien vivre » que la constitution affirme le droit de tous à l’eau et à un environnement sain, et nationalise toutes les ressources naturelles considérées comme des biens communs. « Il s’agit de redistribuer les richesses et d’inclure tout le monde dans la société. J’y vois un horizon politique qui sera essentiellement porté par les femmes, car ce sont elles qui produisent la nourriture, éduquent les enfants, veillent à leur santé ; prenant ainsi en charge les services qui répondent aux besoins essentiels de la famille. »

Défendre le droit des femmes, c’est donc défendre la société tout entière et garantir son avenir, estime Graciela Lopez : « L’agriculture se féminise de plus en plus, car les hommes migrent vers les villes. La plupart du temps, il s’agit d’un voyage sans retour. Dans les campagnes, il reste les enfants, les personnes âgées et les femmes sur qui repose maintenant la production agricole. Il est donc important de les encadrer pour faciliter leur travail et leur apprendre les bonnes pratiques. »

Située à cheval sur l’Amazonie et la cordillère des Andes, la Bolivie est particulièrement frappée par les changements climatiques. « Les terres basses des plaines sont régulièrement inondées, tandis que les terres hautes affrontent de plus en plus de sécheresses. Mettre en place une agriculture résiliente est un défi tout à fait nouveau que les femmes doivent relever en puisant dans leur savoir traditionnel et en exploitant de nouvelles pratiques. » Ainsi, Graciela Lopez mobilise ses réseaux pour engager les agricultrices dans une transition agroécologique, une agriculture intégrée aux écosystèmes afin d’en tirer le meilleur parti. « Les femmes n’ont pas accès aux intrants agricoles, elles sont donc demandeuses d’une transition qui leur permette de protéger leur potager sans passer par les circuits commerciaux. Nos efforts de popularisation de l’agroécologie nous ramènent d’ailleurs à l’idée du buen vivir comme fondement de la future société bolivienne.  »

Aujourd’hui, le système bolivien est basé sur un réseau très dense d’organisations de voisins, de femmes et de paysans qui se parlent et échangent. Un réseau qui est parvenu à insuffler ses idées dans la nouvelle charte fondamentale.

Reste désormais à tirer le meilleur parti de cette victoire pour améliorer réellement la vie quotidienne des citoyens. « Les femmes ont montré qu’elles savent former des alliances et nouer des solidarités, conclut la militante. Nous voulons maintenant accompagner l’émergence d’une société écologique où les femmes comptent autant que les hommes.  »

Une Bolivienne sur quatre privée d’école

  • La moitié des parlementaires de Bolivie sont des femmes. un chiffre bien au-delà de la moyenne latino-américaine (29,58 %) et de la moyenne mondiale (22,6 %).
  • une fille sur quatre n’accède pas à l’école secondaire en Bolivie, selon l’UNICEF (contre une sur cinq en moyenne en Amérique latine et une sur deux dans le monde). or, l’ONG rappelle que l’éducation des filles a un impact positif sur la mortalité maternelle et infantile, la santé, la pauvreté et la croissance économique.
  • Les Boliviennes possèdent seulement 2 % des terres agricoles, conformément à la moyenne mondiale. La FAO (l’organisation des Nations Unies spécialisée sur les questions alimentaires) estime que les femmes produisent 60 à 80 % de la consommation des familles et que si elles avaient le même accès aux ressources que les hommes, le rendement agricole des exploitations familiales pour- rait être augmenté de 20 à 30 %.
Tags: Bolivie Genre

Lire aussi

 Droits des femmes : pour une protection sociale universelle

Droits des femmes : pour une protection sociale universelle

Droit à la pension, congé de maternité, … La protection sociale universelle est loin d’être une réalité. Les femmes et les filles sont particulièrement concernées. La Commission sur la condition de la femme, le rassemblement annuel de l’ONU sur l’égalité (...)


  • Coralie Vos

    14 mars 2019
  • Lire
Droits des femmes : Pour des services publics de qualité

Droits des femmes : Pour des services publics de qualité

Le rassemblement annuel de l’ONU sur l’égalité des sexes, la Commission sur la condition de la femme, a lieu du 11 au 22 mars à New York. Au cœur des débats : l’accès aux services publics, les infrastructures durables et les systèmes de protection (...)


  • Coralie Vos

    8 mars 2019
  • Lire
Au Pérou, contre l'esclavage domestique

Au Pérou, contre l’esclavage domestique

Au Pérou, comme dans les autres pays d’Amérique latine, des milliers de jeunes femmes pauvres ne trouvent pas d’autre travail que celui de domestique dans des familles fortunées. Cette situation les rend très vulnérables et favorise les abus de la (...)


Qui ? Jean-François Pollet
Adresse Quai du Commerce 9, 1000 Bruxelles
Téléphone +32 (0) 2 250 12 38

Inscrivez-vous à notre Newsletter