Grève du lait : un an après
Il y a un an, des milliers de producteurs de lait multipliaient les actions dans plusieurs pays européens pour protester contre un prix du lait qui ne couvrait pas leurs coûts. Un an plus tard, la situation n’a guère évolué et l’Europe ne semble pas vouloir changer son fusil d’épaule et revoir sa politique de dérégulation.
Il y a un an, les producteurs de lait étaient en campagne. En France, en Espagne, en Belgique et ailleurs, ils multipliaient les actions coup de poing. En septembre, ils allaient jusqu’à déclencher une grève du lait, en cessant de livrer les laiteries. On s’en rappelle, cette opération était amplifiée par des épandages massifs de lait, symbole ultime de la détresse d’une corporation se sentant prise à la gorge et préférant jeter sa production plutôt que la vendre à perte.
L’année 2009 a en effet été marquée par une chute du prix du lait. Trente pour cent de moins que l’année précédente ! Au pire de la crise, le prix payé au producteur tournait autour de 17 centimes d’euro le litre ; soit trois fois moins que l’eau en bouteille ! Le hic, c’est que selon une étude du Service public fédéral (SPF) Economie, un litre de lait coûte en moyenne plus de 33 centimes au producteur belge. Inutile donc d’être fortiche en économie pour comprendre la difficulté de la profession dont le nombre d’exploitations en Belgique a fondu de 47 000 en 1984 à 12 500 aujourd’hui.
Montrée du doigt par les protestataires, la Commission européenne (CE) avait réagi en créant un « fonds laitier » d’urgence doté de près de 300 millions d’euros à répartir entre producteurs. Une bien faible compensation à vrai dire puisque comme en témoigne un producteur laitier de Rebecq dans les colonnes du Télémoustique (14/07/10), cette aide conjoncturelle équivaut à 1 800 euros pour son exploitation de 90 vaches laitières, alors que ses pertes, déplore-il, s’élèvent à 80 000 euros.
Bruxelles avait également mis sur pied un « Groupe de haut niveau sur le lait » ayant pour mission de formuler des pistes de solution. Un « encommissionnement » du conflit permettant de gagner du temps et misant sur l’essoufflement des mobilisations.
David contre Goliath
Le 12 juillet dernier, un millier de producteurs sont venus rappeler à Bruxelles que rien n’avait changé … ou presque. Si le prix du lait a légèrement remonté, il se situe encore et toujours sous le seuil de rentabilité. Et ce ne sont pas les propositions du groupe d’experts de la CE qui changeront structurellement la situation.
Certes, le Groupe de haut niveau reconnaît que les producteurs sont en situation de faiblesse, mais ses propositions - à l’étude par les ministres européens en prévision d’une réforme d’ici la fin de l’année - restent insuffisantes. Le rapport en question préconise notamment de renforcer le pouvoir de négociation collective des producteurs face à l’industrie et leurs relations contractuelles.
Les experts misent sur l’organisation de groupements et d’interprofessions des producteurs pour qu’ils supportent mieux le coût des investissements et pour peser face à une industrie (laiteries, secteur de la distribution) très gourmande en marges bénéficiaires. « C’est David contre Goliath », commentait le ministre wallon de l’Agriculture Benoît Lutgen dans Le Soir (25/07/10), qui ajoutait que « ce n’est pas parce qu’ils peuvent se regrouper que le rapport de force avec l’industrie sera nécessairement équilibré. En fait, il ne le sera pas. On le sait bien, il ne faut pas se voiler la face ».
Le groupe d’experts promeut également la contractualisation – des contrats directs entre producteurs et laiteries. Pour les organisateurs de la manifestation, l’European Milk Board et la Coordination européenne de la Vía Campesina , « ces contrats mènent les producteurs à une dépendance totale car les laiteries, acteurs plus forts sur le marché, en dicteront les conditions » [1].
La politique européenne en question
Le rapport des experts néglige le volet central des revendications des producteurs qui est de réguler les volumes de production de lait en les ajustant à la demande réelle. En fait, le « groupe de haut niveau » ne remet pas en question ce qui représente le problème fondamental dans ce dossier, à savoir l’évolution récente de la Politique agricole commune Politique agricole commune La Politique agricole commune (PAC) vise à assurer une politique agricole commune aux pays de l’Union européenne. Elle a d’abord consisté à garantir la sécurité alimentaire et les revenus des agriculteurs en Europe, puis a été réformée à plusieurs reprises à partir des années 1990 pour respecter les accords de l’OMC. (PAC) de l’Union européenne.
Les agriculteurs n’ont d’autre choix que de s’adapter à un marché mondial du lait et d’alimenter au meilleur prix l’industrie agroalimentaire
Retour en arrière. Au début des années 80, l’Europe est confrontée à de nombreux surplus agricoles. Pour enrayer la croissance continue de la production laitière, elle instaure en 1984 un régime de quotas. On décide donc d’encadrer publiquement la production, d’institutionnaliser les volumes et de garantir le prix. Mais les temps changent : à partir de 1992, l’UE abandonne la régulation au nom de la foi dans la capacité autorégulatrice des marchés. En 2003, elle décide de la suppression de quotas laitiers pour 2015. D’ici là, ils sont augmentés. « Les agriculteurs n’ont d’autre choix que de s’adapter à un marché mondial du lait et d’alimenter au meilleur prix l’industrie agroalimentaire », nous explique Corentin Dayez, d’Oxfam Magasins du monde. « L’Union Européenne veut, en effet, mettre en œuvre une politique qui lui permette d’augmenter sa part dans les échanges mondiaux du lait. Il faut donc produire plus - et donc supprimer les quotas - tout en s’alignant sur les coûts de production mondiaux ». [2]
Et le Sud ?
Lorsqu’il y a un an la crise du lait éclata, les ONG Nord-Sud belges et plusieurs organisations paysannes d’Afrique s’étaient mobilisées pour soutenir les revendications légitimes des producteurs laitiers engagés dans la grève du lait. On se souviendra que différents représentants d’ONG avaient marqué leur soutien aux revendications des producteurs laitiers en faisant symboliquement un « à-fond » de lait devant les bureaux de la CE.
En fait, les organisations de développement et de coopération se mêlent du conflit car elles estiment que la volonté de la CE de poursuivre la dérégulation et de supprimer les quotas conduit à une impasse. Cette politique a de lourdes conséquences sur les producteurs des pays du Sud. La surproduction fait non seulement chuter les prix, mais oblige également l’Europe à subventionner l’exportation de ses excédents de lait en poudre pour les écouler … dans les pays du Sud, fragilisant leur économie pourtant déjà si vulnérables.
« Quel sens y a-t-il à soutenir les efforts des organisations paysannes des pays du Sud pour développer leurs productions locales, via l’aide au développement
coopération au développement
aide publique au développement
aide au développement
, si cette même production est mise à mal par une politique agricole qui produit des excédents » [3] et qui compromet leur avenir par la concurrence de la poudre de lait exportée chez eux à bas prix ? Revendiquer un ajustement de la production à la consommation au-delà des aides d’urgence ponctuelles est et reste complètement légitime. A suivre …
[1] « Mille producteurs de lait ont manifesté devant le Conseil Européen », European Milk Board - European Coordination Via Campesina, Communiqué de presse, 12 juillet 2010. Voir en ligne : www.eurovia.org // www.europeanmilkboard.org
[2] Corentin Dayez, Aux rayons des produits frais, Oxfam Magasins du Monde, août 2009. Voir en ligne : www.oxfammagasinsdumonde.be
[3] « Les organisations de solidarité internationale belges déçues des « avancées » sur le dossier lait », Communiqué de presse, 25 juin 2010. Voir en ligne : www.pfsa.be
Source : article paru dans dlm, Demain le monde, n°4, septembre & octobre 2010.




