Haïti : la souveraineté alimentaire comme acte de résistance

Une table garnie de fruits au Centre de développement rural durable de Bas Boan, en Haïti, financé par l'USAID.
Une table garnie de fruits au Centre de développement rural durable de Bas Boan, en Haïti, financé par l’USAID.
CC Ben Edwards, USAID.

Alors que près de six millions de personnes risquent de souffrir de la faim en 2026, les organisations paysannes haïtiennes refusent de voir leur pays réduit à une succession de crises humanitaires. Face à la violence, aux importations massives et à l’accaparement des terres, elles défendent une autre voie : celle de la souveraineté alimentaire, de l’agroécologie et de l’organisation collective.

« Comme au football, une passe n’a de sens que si elle permet à toute l’équipe d’avancer ensemble.  » C’est avec cette image que Ricot Jean-Pierre, responsable de la Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (PAPDA), décrit les initiatives développées aujourd’hui par les organisations paysannes haïtiennes. Invité en Belgique en mars 2026 à l’initiative d’Entraide et Fraternité, il défend une conviction simple : face à la crise, l’avenir d’Haïti passe par le renforcement de la paysannerie, de l’agroécologie et de la souveraineté alimentaire.

La crise humanitaire, déjà criante depuis de nombreuses années, a progressé de manière exacerbée en Haïti depuis 2025, amplifiée par l’instabilité politique et sécuritaire [1], ou encore par le passage de l’ouragan Mélissa en octobre 2025. Selon les projections de l’OCHA [2], 5,9 millions de personnes ne mangeront pas à leur faim en 2026 en Haïti. En septembre 2025, le pays comptait également 1,4 million de personnes déplacées internes, soit quatre fois plus qu’en 2023.

À Port-au-Prince, les gangs armés contrôlent une grande partie de la capitale et étendent progressivement leur influence vers les campagnes. Cette insécurité perturbe les activités économiques, réduit les revenus des ménages et complique l’accès à l’alimentation. L’inflation et la hausse des prix aggravent encore les difficultés des familles rurales.

L’aide humanitaire reste indispensable pour répondre aux besoins les plus urgents. Mais pour les organisations paysannes haïtiennes, la crise alimentaire actuelle ne peut être réduite à une catastrophe humanitaire. Elle est aussi le résultat de choix politiques et économiques qui ont progressivement fragilisé la capacité du pays à nourrir sa population.

Une paysannerie sous pression

La petite paysannerie représente près de 98 % des exploitations agricoles haïtiennes, mais dispose en moyenne de seulement 1,3 à 1,5 hectare de terres cultivables par famille [3]. Les parcelles sont souvent morcelées et les revenus agricoles demeurent insuffisants pour assurer des conditions de vie décentes. À cela s’ajoute une forte insécurité foncière : une grande partie de la paysannerie exploite des terres sans disposer de titres de propriété reconnus. Cette situation favorise les conflits, limite les investissements agricoles et touche particulièrement les femmes.

Haïti : une leçon de résistance
Haïti : une leçon de résistance
© Hermione Govaerts

Pour Ricot Jean-Pierre, la pression sur les terres agricoles ne s’explique pas uniquement par la croissance démographique ou la pauvreté rurale. « Haïti possède des ressources naturelles encore peu exploitées. Pour y accéder, les populations sont expropriées. » Selon lui, les terres agricoles sont également convoitées pour des projets miniers, touristiques ou agro-industriels [4]. « On a gangsterisé les espaces pour expulser les populations, par exemple par des brûlis dans des zones rizicoles », explique-t-il.

La production agricole est également freinée par le manque d’accès aux semences, aux infrastructures de transport et aux capacités de stockage. Une partie importante des récoltes doit être consommée ou vendue immédiatement faute de moyens de conservation. Les effets du dérèglement climatique aggravent encore la situation. Haïti figure parmi les pays les plus exposés aux risques climatiques, à court comme à long terme [5]. Sécheresses, inondations, érosions des sols et des côtes, tremblements de terre sont autant de facteurs aggravant l’insécurité alimentaire, mais également la santé.

Enfin, l’agriculture familiale souffre d’un manque chronique de soutien public. Au cours des trois dernières décennies, les gouvernements haïtiens n’ont consacré qu’entre 4 et 8 % du budget national au secteur agricole [6] avec une priorité souvent donnée aux filières tournées vers l’exportation plutôt qu’à la production destinée à nourrir la population.

Quand les importations remplacent la production locale

Lors de l’indépendance d’Haïti en 1804, une redistribution des terres aux esclaves affranchis devait avoir lieu. Pourtant rares sont ceux qui en ont bénéficié. Les « grands généraux » haïtiens se sont attribué une grande partie des terres les plus fertiles et perpétuer le modèle de production colonial d’exportation. Aujourd’hui, la production alimentaire traditionnelle (banane plantin, haricot, patate douce, maïs, igname, manioc…) est lentement concurrencée par des produits d’importations, tels que l’huile de palme, le poulet ou le riz. Par exemple, alors que la production de riz local stagne, l’importation de riz, surtout des Etats-Unis, est en progrès constant. Cela transforme les habitudes alimentaires, même quand ces produits importés sont de moindre qualité, et ce malgré la volonté de la population de défendre la production et les habitudes locales.

A la fin du siècle dernier, Haïti produisait 80% des aliments consommés dans le pays, contre 50% aujourd’hui. Poussé par des politiques d’ajustement structurel, Haïti a dû ouvrir son économie et diminuer les droits de douanes sur l’importation de produits alimentaires. Par exemple, les droits de douane sur le riz sont passés de 50 à 3 %, sur le maïs de 50 à 15 %, et sur le lait et les œufs de 40 à 0 %. Haïti a des droits de douane sur les produits alimentaires importés parmi les plus bas du monde [7]. L’aide alimentaire internationale gratuite, indispensable en temps de crises, vient pourtant « concurrencer » la production locale et faire baisser les prix à la production. Toutes ces contraintes, ces freins, et bien d’autres, au développement de la souveraineté alimentaire en Haïti, auxquels on peut ajouter le poids du remboursement des dettes historiques illégitimes [8], montrent que ces situations de crises ne sont pas le fruit du hasard, mais résultent de choix économiques et politiques qui ont progressivement affaibli la production alimentaire locale.

Nourrir l’espoir et construire des alternatives

Pour Ricot Jean-Pierre, « la souveraineté alimentaire s’impose aujourd’hui comme l’alternative pour construire de nouveaux rapports de force au niveau mondial qui suppose une transformation des institutions financières internationales, le dépassement du système-dette qui représente l’une des causes majeures de la pauvreté, en particulier de la faim, dans le monde [9] ». Les organisations paysannes haïtiennes refusent de céder au fatalisme. Pour elles, la souveraineté alimentaire ne se limite pas à produire davantage. Elle représente un projet de société fondé sur l’autonomie, la solidarité et le droit des communautés à décider de leur avenir.

Avec leurs partenaires, elles défendent la réforme agraire, la protection des terres agricoles, l’agroécologie et le renforcement de l’agriculture familiale. Elles plaident également pour une participation plus importante des communautés rurales dans les décisions qui concernent l’alimentation et l’agriculture.

Cette vision se traduit aussi par des initiatives concrètes. La PAPDA soutient notamment une « passe solidaire », inspirée du football. Lorsqu’une paysanne reçoit une vache grâce à un programme, le premier veau est ensuite transmis à une autre famille de la communauté. L’objectif n’est pas seulement d’améliorer les revenus d’un ménage, mais de renforcer progressivement l’ensemble de la communauté.

Les organisations paysannes ont également élaboré un cahier national de revendications qui appelle à une réforme agraire intégrale, à la protection des terres fertiles, au soutien de l’agriculture paysanne et à la limitation des importations qui fragilisent les marchés locaux. Derrière ces revendications se dessine une ambition plus large : permettre à Haïti de retrouver sa capacité à nourrir sa population à partir de ses propres ressources [10].

Soutenir les forces de changement

Dans un contexte marqué par l’insécurité et le désengagement progressif de plusieurs acteurs internationaux, le travail des organisations locales est devenu plus difficile que jamais. Pourtant, elles continuent à défendre les droits des communautés rurales et à construire des alternatives concrètes.

Pour la Belgique et les acteurs européens de la coopération, l’enjeu ne peut donc se limiter à répondre aux crises humanitaires, même si cette aide reste indispensable. Il s’agit aussi de soutenir durablement les organisations qui renforcent l’agriculture familiale, l’agroécologie et l’autonomie alimentaire du pays, malgré la présence réduite d’ONG belges sur le terrain pour permettre le développement de leurs actions avec leurs partenaires haïtiens.

Continuer à soutenir ces forces de changement constitue un choix politique fort. Un choix qui reconnaît que les solutions durables ne viendront pas uniquement de l’extérieur, mais aussi des communautés et des organisations qui, malgré les crises, continuent à construire collectivement un avenir plus juste et plus autonome pour Haïti [11].

Car en Haïti, la souveraineté alimentaire ne représente pas seulement un enjeu agricole. Elle est aussi un acte de résistance.

[1Haïti : plus de 5 500 morts en dix mois selon l’ONU, qui alerte sur les « niveaux alarmants de violence des gangs », Le Monde, 24 mars 2026

[2OCHA, acronyme en anglais pour le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nation Unies.

[3Bernadin Larrieux et Lefranc Joseph : La vulnérabilité des systèmes alimentaires et agraires en Haïti : des pistes pour penser une justice alimentaire à partir de l’éthique du care. https://doi.org/10.4000/13s4g In : Éthique Publique - Enjeux éthiques de la transition vers des systèmes alimentaires durables, vol. 26, n°2 / 2024.

[4Pour en savoir plus sur l’accès à la terre, les enjeux fonciers (et plus), lire l’excellente étude : Frédéric Thomas, Haïti : défendre la terre pour nourrir l’avenir. Étude sur les enjeux fonciers et les défis pour l’agroécologie dans la région Nord d’Haïti – https://entraide.be/publi... - Entraide et Fraternité, CETRI, PAPDA, Broederlijk Delen, décembre 2025.

[5PNUD Haïti, Dorine Jn Paul : Relever les défis de la sécurité climatique en Haïti : Une voie vers la paix et la résilience https://www.undp.org/fr/h..., 16 avril 2024.

[6Frédéric Thomas, op cit, p10.

[7Marylynn Steckley, Walner Osna, Joshua Steckley, Magalie Civil, Peterson Derolus – CRIVASH - Une évaluation de la souveraineté alimentaire : Massabielle (Haïti). 2025.

[8Lire sur ce sujet l’article de Ricot Jean-Pierre, Peterson Derolus : Haïti : Dette et souveraineté alimentaire, l’impossible cohabitation, www.cadtm.org/Haiti-Dette..., CADTM, 7 février 2025.

[9Ricot Jean-Pierre, Peterson Derolus, ibid, p.11

[10Pour connaitre l’ensemble des revendications et propositions du « Cahier », lire : Ricot Jean-Pierre, Flora Soyez, Isabelle Franck, Renaud Vivien et Claude Mormont - Les revendications paysannes haïtiennes : c’est aussi nos oignons ! https://entraide.be/wp-co...
https://entraide.be/publi... Mars 2020.

[11Pour des recommandations plus précises à la Belgique, à l’UE, à l’Etat haïtien et aux partenaires belges et haïtiens sur ces thématiques liées à l’agriculture haïtiennes, voir l’étude de Frédéric Thomas, Haïti : défendre la terre pour nourrir l’avenir. Étude sur les enjeux fonciers et les défis pour l’agroécologie dans la région Nord d’Haïti, op.cit.