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Interview de Pierre Verbeeren, Médecins du Monde

Haïti, toujours la catastrophe ?

Frédéric Lévêque Frédéric Lévêque
12 janvier 2011

En juillet dernier, Le Soir publiait une carte blanche sous le titre « Haïti : six mois après le tremblement de terre, c’est encore la catastrophe ». Son auteur, Pierre Verbeeren, est directeur général de Médecins du Monde (MdM) Belgique. Nous sommes allés à sa rencontre pour savoir si c’est toujours la « catastrophe » à Haïti et connaître son regard critique d’« humanitaire » sur l’action de la communauté internationale.

Cela peut sembler paradoxal, mais en matière de santé, l’accès aux soins est meilleur aujourd’hui qu’avant le séisme. Un succès de la coopération internationale ?

Pierre Verbeeren : Avant le séisme, 57% de la population n’avait pas accès aux soins de santé. Aujourd’hui, 90% grosso modo ont accès. Ceci, grâce à la gratuité des soins décrétée par le gouvernement haïtien - rendons à César ce qui appartient à César –, au travail de la communauté internationale, à la remobilisation du personnel de santé local, et à la manière dont le peuple haïtien a réagi.

C’est une bonne nouvelle, mais les ONG ne créent-elles pas un système parallèle, concurrent de santé ?

Tout dépend des situations. Prenons un exemple : MdM Belgique a participé à la relance de la maternité à Petit-Goâve. Hier complètement à l’arrêt, cette maternité assure aujourd’hui autant d’accouchements par mois qu’une grosse maternité du réseau hospitalier public bruxellois. MdM n’a pas pris possession de la maternité mais l’a entièrement laissée dans les mains de son personnel local que nous avons appuyé : formations, supervisions, équipement, primes salariales… D’autres organisations enverront de nombreux expatriés, prendront le contrôle des services, engageront eux-mêmes le personnel local… Notre approche est de faire en sorte que le système fonctionne plutôt que de s’y substituer.

Toutes les ONG ou agences de coopération n’ont pas les mêmes valeurs ...

MdM est effectivement fier de ses valeurs et notamment de son approche basée sur le partenariat local, même en situation d’urgence. Mais je peux comprendre qu’il y ait d’autres logiques d’intervention. Ce n’est pas juste de faire croire qu’il y a moyen d’éviter à 100% la substitution dans une situation de catastrophe. La solidarité s’exprime de toutes les manières qui soient. Il faut être dans une logique de complémentarité entre les approches. Et surtout de grande transparence sur ce qu’on fait, pourquoi, comment et avec qui. Il n’y a pas de raison de considérer que la solidarité est un monopole d’Etat. D’ailleurs, le premier pourvoyeur de soins, de secours et d’assistance après la catastrophe, c’était la population haïtienne, y a pas photo ! Penser le contraire, c’est vraiment se gonfler le cou et ce n’est pas conforme à la réalité. Il est de notre responsabilité de rappeler quelle est la taille de ce que nous faisons.

Un représentant de l’ONU sur place a dénoncé la « république des ONG », la création de structures parallèles et que certaines des 10 000 ONG sur place – c’est son chiffre ! - faisaient un peu tout et n’importe quoi ...

En ce qui concerne le vocable « république des ONG », on met dans le même sac ONG, coopération bilatérale officielle et agences multilatérales. Pour ce qui est de la situation, ce n’est pas tout à fait faux. En gros, il y a toute une série de quartiers dans la ville où l’espace public est monopolisé par la communauté internationale qui manque clairement de pudeur dans ses interventions. Quand j’étais en Haïti, j’exprimais sur un blog mon désarroi par rapport au fossé entre le gigantesque pouvoir d’achat de la communauté internationale - créé notamment par l’argent de la solidarité - et le tout aussi gigantesque désarroi de la population.

Il suffit de se balader dans les rues de Port-au-Prince pour voir à qui appartiennent les voitures neuves, pour voir qui klaxonne … parce qu’on se permet en plus de klaxonner ! Marc Maesschalck, du centre de philosophie du droit de l’UCL, disait dans une interview sur La Première qu’il y a même tout un réseau qui s’est développé sur le loisir des expatriés. Moi, je n’irais pas aussi loin. Nos équipes, par exemple, sont assignées à résidence le soir parce que les règles de sécurité à Port-au-Prince font que ce n’est pas le moment d’aller jouer au billard. Franchement, la vie d’expatrié n’est pas le Club Med. Mais tout système a ses profiteurs. C’est d’ailleurs là que Marc Maesschalck a raison : « la communauté internationale fait partie du problème haïtien ».

Comment se passe la coordination entre les acteurs de la communauté internationale ?

C’est une question de bouteille à moitié vide ou à moitié pleine. On peut dire que la coordination entre gouvernements, agences des Nations Unies et ONG, au regard de l’ampleur de la catastrophe, a fonctionné moins mal que dans d’autres situations d’urgence. Mais, c’est clair, il y a des ONG qui sont plus professionnelles que d’autres. Quand on voit débarquer une école avec 150 jeunes qui viennent aider à déblayer la rue, et même si leur impulsion est la solidarité – Qui suis-je pour juger ? -, c’est toujours un peu difficile de se dire qu’on doit se coordonner avec eux. Je pense que ce n’est pas notre rôle d’ailleurs.

Actuellement, est-on toujours en situation d’urgence ou le gouvernement a-t-il entamé la reconstruction ?

Je rappelle toujours que le gouvernement bruxellois a mis cinq ans à commencer à avoir les plans pour construire les 8 000 logements qu’il avait annoncés en début de législature (2004). Donc, qui sommes-nous pour faire la leçon au gouvernement haïtien ? En fait, actuellement, urgence, reconstruction et développement coexistent.
L’urgence d’abord : l’épidémie de choléra, les camps de déplacés internes ; et leurs conditions d’hygiène et de logement abominables. Il y a encore un million de personnes déplacées. Au plus fort de la crise, ils étaient 1,3 million. La reconstruction aussi. Parce qu’on fait du semi provisoire, semi définitif en termes de logement. Du développement enfin, car sur le choléra par exemple, on travaille à former du personnel de santé, à créer des équipes, à mettre en place des mécanismes de recouvrement des coûts, à améliorer les infrastructures. J’ai l’espoir que ce travail soit réalisé dans une perspective durable.

Franchement, la vie d’expatrié n’est pas le Club Med

A chaque commémoration, il est de coutume pour la presse de questionner les ONG sur ce qu’elles ont fait des dons du public. Après le Tsunami en Asie du Sud-Est, certains se demandaient pourquoi tout l’argent n’avait pas été dépensé rapidement ...

Quand on intervient quelque part, on a un impact sur le système. On le renforce en le perturbant. On doit donc être en capacité de ne se désengager que progressivement sinon on risque de recréer un dysfonctionnement. Dès le mois de janvier 2010, nous nous sommes engagés à garantir une présence d’au moins trois ans et à gérer l’argent en conséquence. Actuellement, l’argent récolté pour les actions de MdM a été utilisé à 40%, avec une très grande parcimonie. Ce sont par exemple les grands bailleurs institutionnels qui ont pris en charge tout ce dont nous avions besoin en médicaments et en équipement médical ; donc, nous n’avons pas dû les payer avec l’argent des donateurs.

Les dix milliards promis par la communauté internationale en mars 2010 ont-ils été versés ?

Les Etats et les institutions internationales ont probablement versé 1 milliard. Les ONG aussi mais sur un total de 2 milliards et non de 10 comme les Etats. Les ratios ne sont donc pas les mêmes. Mais, pour moi, la question n’est pas là. Ces dix milliards arriveront peut-être un jour et les États pourront dire qu’ils ont tenu leurs promesses. Par contre, la question est de savoir où cet argent va être affecté, dans quels délais et avec quelle efficacité. L’enjeu est de savoir quand on aura une vision opérationnelle du plan de développement d’Haïti. Là, on touche inévitablement à un problème majeur : la question foncière. Doit-on protéger absolument le propriétaire terrien ou peut-on faire prévaloir l’intérêt général dans un plan d’affectation du sol ? Tant qu’il n’y aura pas eu un choix fort là-dessus, on n’avancera guère. Et franchement le contexte électoral n’est absolument pas favorable à ce qu’on lève l’ambiguïté sur la question du droit de propriété.

Justement, quel est le problème foncier dont tu parles ?

En gros, est-ce que le gouvernement va se donner la latitude de repenser la mobilité, les axes routiers, le positionnement du port, de l’aéroport, des quartiers résidentiels, de villes secondaires de désengorgement autour de la capitale ? Comment penser que la zone côtière, qui va de la capitale jusqu’à Jérémie, sans infrastructure routière cohérente, puisse accueillir une population plus importante et que les gens ne s’entassent pas tous à Port-au-Prince ? Pour faire cela, il faut décider d’y affecter des moyens, plutôt qu’uniquement à Port-au-Prince. Donc, pour réaliser un véritable schéma d’affectation du sol, il faut avoir une maîtrise foncière plus grande. C’est un problème majeur, celui de savoir qui détient les richesses à Haïti. L’accès à la propriété et surtout la spéculation sur le foncier réalisée par des personnes ou groupes qui ont la capacité spéculer constituent un frein au changement. Les grands propriétaires fonciers, ce sont les grandes familles haïtiennes connues de tous et qui sont présentes au Parlement.

L’accès à la propriété et surtout la spéculation sur le foncier constituent un frein au changement

Haïti, un des pays les plus pauvres du monde, dépendant des importations pour son alimentation notamment, peut-il combiner reconstruction et changement de modèle ?

Sans faire d’Haïti un mythe, c’est une société qui a un potentiel de développement endogène gigantesque, sur le plan agricole notamment, mais aussi culturel. Or, il faut reconnaître que le modèle de développement dominant va encore une fois gagner. Il est en effet difficile d’imaginer que la réponse à une catastrophe soit de faire mieux qu’hier. L’urgence, c’est le retour à la normale. Chez les intellectuels, on rencontre souvent cette espèce de mythe de la page blanche. Se dire que puisque la nature s’est chargée de tout détruire, maintenant on peut reconstruire autrement. Cette vision est apocalyptique car c’est croire qu’on a besoin d’une page blanche pour changer. Philosophiquement, j’ai un vrai problème avec cela.

En fait, les défis d’Haïti restent les mêmes ?

Il faut un Etat qui sache décider, une communauté internationale qui vienne en soutien et pas en monopole, une répartition juste des richesses. Seules quelques familles sont dépositaires de l’ensemble des richesses et contrôlent tous les flux financiers. Qui contrôle par exemple le commerce des voitures qui a fait florès après le tremblement de terre ou encore les grosses infrastructures de transport ? Donc, il faut voir si on a prise là-dessus pour (re)créer de l’intérêt général. C’est un processus long et lent. Mettre la société haïtienne en capacité d’être un vrai interlocuteur, mettre les autorités publiques en capacité d’être un vrai décideur, ça, c’est le véritable enjeu.

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Médecins du Monde à Haïti

Présent en Haïti depuis le début des années 90, Médecins du Monde (MdM) mène une action de soutien au système de santé haïtien, essentiellement dans les soins de santé primaire, en expérimentant notamment un système levant les barrières financières de l’accès aux soins. « Est-ce que, pour certaines pathologies, cela ne coûterait pas moins cher d’assurer la gratuité parce qu’un système de recouvrements des coûts fait que les malades consultent plus tard, ce qui augmente le prix du traitement ? », se demande Pierre Verbeeren. MdM est aussi actif sur le terrain de la réduction des risques en matière de transmission du sida et mène un travail spécifique sur la question des violences faites aux femmes. « Une série de violences ne font pas l’objet de poursuites judiciaires, alors que si on apprenait au médecin à acter les faits de violence, cela permettrait à la justice de se prononcer davantage », c’est pourquoi MdM a participé à la création d’une association de droit haïtien, Uramel. L’organisation travaille à la formation des médecins aux questions légales et à celle des juristes et des magistrats aux questions médicales.

Après le séisme, MdM a mené une série d’interventions chirurgicales dans les 15 premiers jours, et a mis en place des cliniques mobiles dans les camps de déplacés. MdM développe aussi un travail sur les questions de malnutrition et sur la santé sexuelle et reproductive avec la relance, notamment d’une maternité à Petit-Goâve. « De zéro accouchement en janvier 2010, on est passé à 140 par mois aujourd’hui  », nous confie fièrement son directeur. Au plus fort de la crise, MdM international a compté jusqu’à 52 expatriés sur place et 550 membres du personnel local. A ce propos, Pierre Verbeeren entend casser une idée reçue : «  Je n’ai pas de souci à avoir une approche très critique sur la construction du drame et sur le rôle des chevaliers blancs de l’humanitaire. Nous devons encore beaucoup changer. Mais il faut rappeler la réalité. Nos expatriés par exemple sont presque pour moitié des non Belges : des Maliens, des Sénégalais, des personnes d’Europe de l’Est… Cela relativise les critiques. »

Source : interview publiée dans dlm, Demain le monde, n°5, janvier-février 2011.

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