« Health workers’ lives matter » : protéger les droits des travailleuses et travailleurs du secteur de la santé
Rencontre avec une syndicaliste de combat
A l’occasion de la semaine sociale du Mouvement ouvrier chrétien (MOC) à Charleroi, nous avons rencontré Maria Eralyn L. Tangal, alias Lovely. Elle est coordinatrice de l’Alliance of Health Workers (AHW), une organisation syndicale philippine partenaire de WSM. Nous avons profité de sa venue en Belgique pour échanger sur le contexte politique aux Philippines et ses répercussions sur le travail mené par cette organisation qui, depuis 1984, lutte pour les droits des personnes travaillant dans le secteur de la santé.
Forte de 27 000 membres, l’AHW est une alliance de syndicats du secteur de la santé aux Philippines qui accompagne les professionnels de santé du pays dans trois combats clés : celui pour une meilleure rémunération, pour de meilleures conditions de travail et pour le libre exercice de leurs droits syndicaux. L’AHW s’oppose également aux contrats de travail à court terme, lutte contre la privatisation des hôpitaux publics et effectue un important travail de sensibilisation sur la nécessité d’offrir des soins de santé de qualité à toute la population philippine. Dans un pays qui, selon la Confédération Syndicale Internationale, fait partie des dix pires pays au monde pour les travailleurs et les travailleuses, des organisations telles que l’AHW sont essentielles, mais font face à un danger permanent.
En effet, les syndicalistes philippins travaillent dans un contexte politique particulièrement difficile, avec une omniprésence du « red-tagging » : une pratique héritée de la guerre froide qui consiste à signaler un individu – souvent critique du gouvernement – comme communiste ou terroriste. Cette personne est ensuite harcelée, et dans certain cas, assassinée. L’AHW en a elle-même été victime en 2021, lorsque la sous-secrétaire de la « taskforce nationale visant à mettre fin aux conflits communistes armés » (NFT-ELCAC) a sorti un communiqué accusant le président et le secrétaire général de l’AHW de faire partie d’organisations communistes (CPP-NPA-NDF).
Interrogée sur son sentiment par rapport à ces menaces, et si celles-ci pourraient l’amener à abandonner son travail au sein de l’AHW, Lovely répond par la négative : « Nous ne faisons rien de mal. Les travailleurs du secteur de la santé méritent d’être organisés. Sans syndicats, ils seraient privés de leurs droits. » En effet, peu de personnes sont formées sur leurs droits et celles qui le sont préfèrent souvent ne pas se syndiquer, car elles craignent d’être victimes de représailles. C’est pour cette raison que le rôle de l’AHW s’étend à l’éducation et à la formation. Comme nous l’explique Lovely : « Lorsqu’ils entendent le terme “syndicat”, les gens prennent peur. Mais lorsqu’on leur explique, ils comprennent pourquoi il est important de se syndiquer. »
Pour alerter sur les différentes menaces qui pèsent sur ses membres, l’AHW a lancé la campagne « Health workers lives matter », soit « La vie du personnel soignant compte » en 2021. Lors de celle-ci, l’AHW a mis en lumière les sacrifices du personnel soignant – pendant la période du COVID mais aussi en dehors - et l’importance d’assurer sa sécurité. Les professionnels de la santé ont pu compter sur le soutien de la société civile, des médias, et du public, et même de l’ancien ministre de la Santé Duque III.
Lovely a également partagé cette triste réalité lors de ses différentes rencontres en Belgique, notamment avec des fonctionnaires européens du service diplomatique de l’Union européenne (SEAE). Si selon la Commission, le gouvernement de Ferdinand Marcos Jr, l’actuel Président, adopte un style ‘plus ouvert’ envers l’Union européenne et les Etats-Unis que son prédécesseur Rodrigo Duterte, le SEAE a admis que les enlèvements « semblent avoir augmenté » et qu’il leur manque des données récentes sur les exécutions extrajudiciaires des syndicalistes et activistes des droits humains. La Commission Européenne a pourtant récemment rouvert les négociations avec les Philippines sur un accord de libre-échange, après la suspension des négociations en 2017.
Malgré ce contexte difficile pour la société civile philippine, en 40 ans d’existence, l’AHW a remporté de belles batailles pour les travailleurs et travailleuses de la santé. Par exemple, l’organisation est parvenue à empêcher la privatisation de trois hôpitaux : le Centre National pour la santé mentale, le Philippine Orthopedic Center, et la maternité Fabella. Cette victoire mérite d’être célébrée car comme le souligne Lovely, « la privatisation des hôpitaux entraine de fortes inégalités pour le personnel soignant, mais aussi entre les patients ». En effet, les droits du personnel soignant et des patients sont étroitement liés, car sans de bonnes conditions de travail et une rémunération décente, qui acceptera de prendre soin des malades ? En d’autres termes, l’AHW mène des combats essentiels pour la société philippine toute entière, et permet de faire un pas de plus vers le respect du droit à la santé, qui est un levier indispensable dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités.