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Carte blanche

Il faut ouvrir la chasse à l’incohérence

Arnaud Zacharie Arnaud Zacharie
9 mai 2012

> Objectif : que les pays ne reprennent pas d’une main ce qu’ils donnent de l’autre.

> La Belgique, épinglée pour ses manquements, doit rattraper le temps perdu.

Ce 8 mai, les Assises de la coopération au développement organisées par le ministre Paul Magnette ont porté sur la question de la cohérence des politiques en faveur du développement (CPD). Ce concept, défendu depuis de nombreuses années par les ONG, a pour objectif de s’assurer que les effets positifs des politiques de coopération au développement ne soient pas annihilés par d’autres politiques internationales, comme les politiques commerciales, financières ou environnementales.

En d’autres termes, la cohérence cherche à éviter que les pays qui fournissent de l’aide au développement reprennent d’une main ce qu’ils donnent de l’autre.

Cet enjeu est devenu d’autant plus fondamental que l’aide publique au développement ne représente plus aujourd’hui qu’une part marginale des flux de financement du développement. En effet, alors que l’aide au développement représentait 70 % des flux financiers Nord-Sud en 1970, ils n’en représentent plus que 13 % aujourd’hui.

Il en découle que les relations financières entre les pays du Nord et les pays du Sud sont devenues beaucoup plus complexes que par le passé. Elles impliquent de plus en plus d’acteurs, notamment issus du secteur privé, qui poursuivent parfois des objectifs contradictoires. On constate ainsi une tension croissante entre, d’une part, les intérêts financiers des investisseurs privés, et d’autre part, les stratégies de développement dans les pays en développement.

Les incohérences sont ainsi légion : il est par exemple incohérent de soutenir les petits paysans du Sud et de simultanément les mettre en concurrence avec des produits agroalimentaires européens subventionnés. Tout aussi incohérent est le fait que la fuite des capitaux dans les pays en développement représente près de dix fois les montants d’aide au développement, conséquence de la prolifération des paradis fiscaux dont les puissances économiques se nourrissent.

Autre exemple : soutenir des programmes d’accès à l’eau tout en continuant à émettre autant de gaz à effet de serre, ce qui provoque dans les pays pauvres du Sahel une réduction des précipitations et une raréfaction des ressources en eau. Ces nombreuses incohérences portent évidemment grandement atteinte à l’efficacité du développement, déjà mise à mal par la diminution des montants d’aide au développement suite à la crise économique dans les pays occidentaux. C’est pourquoi la cohérence des politiques, qui a été réaffirmée en tant qu’objectif de l’Union européenne par le traité de Lisbonne, est un enjeu majeur des politiques de développement.

La Belgique a d’ailleurs été épinglée en 2010 pour ses manquements en la matière par l’évaluation de l’OCDE, qui a également fait de la cohérence un de ses objectifs. En réaction, la déclaration de politique générale du nouveau gouvernement belge, publiée en décembre 2011, s’est engagée à renforcer la cohérence des politiques belges pour le développement, notamment par la mise en place d’une conférence interministérielle chargée de promouvoir cette question.

Le nouveau ministre belge de la coopération au développement a ensuite annoncé faire de cet enjeu une de ses priorités, d’où le choix de ce thème pour les assises de ce 8 mai. Au-delà de cette initiative ponctuelle, l’enjeu est évidemment de mettre en œuvre un dispositif institutionnel qui permette de renforcer durablement la cohérence des politiques belges en faveur du développement.

Cela implique d’une part de se rendre compte que l’efficacité des politiques de développement ne dépend pas des seules compétences du ministre de la coopération. Tous les ministres dont les compétences sont susceptibles d’avoir un impact dans les pays en développement sont concernés, ce qui implique que le Premier ministre prenne l’initiative de porter cet enjeu au plus haut niveau gouvernemental. Cela implique d’autre part qu’un dispositif légal garantisse que les futurs gouvernements soient eux aussi contraints de prendre en compte cette dimension dans la durée. Enfin, cela implique une implication active des parlementaires et de la société civile, en vue d’assurer un mécanisme permanent d’évaluation du degré de cohérence des politiques belges en faveur du développement.

La cohérence des politiques dépend d’un processus dynamique qui implique des arbitrages permanents entre des intérêts qui peuvent être divergents. Toutefois, elle représente également une approche susceptible de répondre à des problèmes globaux qui, toute proportion gardée, touchent aussi bien les populations du Nord que du Sud. Ainsi, la volatilité des prix alimentaires et énergétiques n’affecte pas que les populations des pays pauvres, mais aussi les consommateurs belges et européens. L’instabilité financière ou climatique internationale concerne également tous les citoyens du monde. Le renforcement de la cohérence des politiques pour le développement doit donc être perçu, dans le contexte de la globalisation, comme un instrument de régulation publique au service des droits humains fondamentaux. La question semble enfin arriver sur la table du gouvernement belge.

Etant donné le contexte politique belge et la durée de vie limitée de cette législature qui n’a débuté que tardivement, il n’y a pas de temps à perdre. La Belgique doit rattraper le temps perdu sur la scène internationale et renforcer la cohérence de ses politiques en faveur du développement.

Les droits humains d’abord !



Disciplinons les multinationales, refusons une justice qui les privilégie.
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