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Interview

« Il faut veiller à ne pas créer une sous-classe de migrants »

6 novembre 2015

Si les demandeurs d’asile syriens constituent l’essentiel des flux migratoires actuels, l’Europe est aussi confrontée à l’arrivée régulière de migrants africains. Les moyens à mettre en œuvre pour freiner ces mouvements ont fait l’objet de discussions entre les chefs d’Etat et de gouvernement européens ce jeudi 15 octobre, dans la perspective du sommet UE-Afrique qui se tiendra à La Valette les 11 et 12 novembre prochains. Etat des lieux de la situation africaine en compagnie de Cécile Vanderstappen, chargée de recherche au CNCD-11.11.11.

Quelles sont les racines et la nature des mouvements migratoires en Afrique ?

« Il existe tout d’abord des migrations saisonnières régionales, rappelle notre interlocutrice. »Beaucoup de Sénégalais et de Burkinabés, par exemple, se rendent régulièrement en Côte-d’Ivoire pour y travailler, puis reviennent au pays quand ils estiment avoir gagné assez d’argent. Et de nombreux échanges commerciaux donnent aussi lieu à des migrations au niveau régional.« Ces mouvements de population traditionnels se poursuivent aujourd’hui, mais ils sont de plus en plus perturbés par la »balkanisation des Etats africains", poursuit la représentante du CNCD-11.11.11.

« La liberté de circulation prévue dans les textes de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) est mise à mal sur le terrain. D’une part, parce qu’il existe de la corruption et que l’on réclame des bakchichs aux personnes qui veulent franchir la frontière. D’autre part, parce que l’UE, via l’agence Frontex - chargée de coordonner la gestion des frontières extérieures de l’Union, NdlR - essaie de bousculer cet espace de liberté de circulation et de créer des frontières internes qui limitent ces flux. On peut l’observer entre le Sénégal et la Mauritanie, ou le Niger et le Mali. Les Européens craignent sans doute qu’une partie de ces déplacements internes ne se dirigent ensuite vers l’Europe. C’est la fameuse approche de l’Etat gendarme en amont. Mais en freinant les flux vers l’Europe, on freine aussi la migration intra-africaine.  »

Les conflits qui se multiplient en Afrique, notamment en Centrafrique ou au Mali avec la secte islamiste Boko Haram, débouchent également sur d’importants déplacements de population à l’intérieur même de ces pays, mais aussi vers les Etats voisins. Sans oublier l’impact de dictatures en place parfois depuis de nombreuses années, comme c’est le cas en Erythrée. « Ce pays est devenu une prison à ciel ouvert où la jeunesse n’a aucun espoir d’avenir. »

Enfin, note encore Cécile Vanderstappen, on observe des migrations liées aux changements climatiques, en particulier en Afrique de l’Ouest où 85 % de la population vit de l’agriculture : « Suite aux sécheresses répétées, ces gens se déplacent d’abord vers les villes, puis vers les pays limitrophes et enfin tentent leur chance vers l’Europe. »

Par ailleurs, certaines politiques européennes en matière agricole ou environnementale peuvent mener indirectement à l’abandon de cultures vivrières dans ces pays au profit de cultures dédiées à l’exportation, comme les agrocarburants, qui ne bénéficient pas à la population de base. « On voit une montée en puissance de l’accaparement des terres qui entraîne des migrations forcées. C’est le fait de multinationales liées à des investissements européens ou asiatiques, avec la complicité de chefs coutumiers qui finissent par être corrompus. »

Quelles voies empruntent ces migrants ?

« Auparavant, beaucoup tentaient leur chance par l’Atlantique et partaient de la Mauritanie ou du Sénégal en pirogues pour rejoindre les Canaries, explique notre spécialiste. Mais l’Espagne est intervenue pour y mettre un terme en prenant des mesures en accord avec Frontex et le gouvernement sénégalais. Et les points de passage de Ceuta et Melilla ont également été verrouillés.  »

« Ces routes se sont donc déplacées. A présent, on observe une activité accrue au niveau de la gare routière de Dakar. Des passeurs proposent des trajets qui vont jusqu’en Libye par voie terrestre. Avant, Kadhafi jouait le rôle du gendarme et limitait ces flux, mais à présent cette route est ouverte. De là, les migrants prennent la mer pour tenter de rejoindre l’Europe. »

"Un trajet qui s’avère beaucoup plus long et coûteux, mais aussi plus risqué. Avec l’opération de blocage maritime que les Européens ont commencé à déployer en Méditerranée, on peut s’attendre à un nouveau glissement des routes migratoires, prédit Mme Vanderstappen, pour qui davantage d’exilés africains risquent de rejoindre les réfugiés syriens sur la route qui passe par les Balkans, au terme d’un immense périple.

Quelles sont les solutions pour gérer ce phénomène ?

Les pistes étudiées par l’UE comportent « des choses plus ou moins défendables et d’autres pas du tout, estime notre interlocutrice. Dire qu’il serait temps d’augmenter l’aide au développement pour éviter que des gens soient contraints de quitter leur pays n’est pas une mauvaise chose en soi. Mais il ne faut pas instrumentaliser l’aide au développement pour en faire un moyen de fixer les populations chez elles et qu’à un moment donné on leur coupe purement et simplement le droit de migrer. L’aide au développement ne peut pas être conditionnelle et détournée à des fins sécuritaires. » Or c’est clairement la direction que prend l’approche « plus pour plus » promue par les Européens, juge-t-elle. Les centres d’identification qui vont être implantés en Grèce et en Italie serviront à faire ce tri entre réfugiés et migrants économiques, qui seront directement expulsables si un accord de réadmission a été conclu avec leurs pays d’origine. « Et l’Union met une très forte pression dans ce sens sur ces pays. »

Une volonté qui transparaît aussi dans l’élaboration d’une liste harmonisée des Etats tiers considérés comme sûrs par les Vingt-huit. « Les critères retenus sont beaucoup trop lâches et on voit que cette liste n’arrête pas de s’allonger, ce qui rendra les ressortissants de ces pays d’autant plus vite expulsables. » Favorable à une large ouverture des voies de migration légale, et pas seulement pour le travail, Cécile Vanderstappen souligne enfin qu’il est important que les Etats africains mènent leur politique propre sur ce phénomène, comme c’est le cas au Mali et au Sénégal, et « jouent un rôle proactif qui ne se limite pas à faire le gendarme pour l’Europe ». Dans tous les cas, l’approche adoptée par les Européens risque d’aboutir à une hiérarchie « indécente » entre « les réfugiés de guerre acceptables et les migrants économiques qui n’ont droit à rien ». « Qu’est-ce qui est le plus pénible ? Mourir sous les bombardements ou mourir de faim ? »

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