Il y a 10 ans, Berta Cáceres était assassinée. L’État hondurien porte une lourde responsabilité.

© Kiara Worth, UNFCCC

Dix ans après l’assassinat de la militante écologique hondurienne Berta Cáceres, un rapport indépendant commandé par la Commission interaméricaine des droits de l’homme a établi les responsabilités de l’État hondurien, de l’entreprise DESA et d’acteurs financiers dans un crime lié au projet Agua Zarca. Il met en lumière des complicités, des entraves à la justice et un contexte de violence structurelle. Ce cas souligne l’urgence d’une loi forte sur le devoir de vigilance pour prévenir de telles violations.

Ce 2 mars 2026, cela fait déjà 10 ans que la militante écologiste indigène Berta Cáceres a été retrouvée morte à son domicile. Co-fondatrice du COPINH (Conseil civique des organisations populaires et indigènes du Honduras), elle s’est notamment faite connaître internationalement pour ses combats contre l’accaparement des terres, l’exploitation forestière illégale et les mégaprojets, dont le projet hydroélectrique d’Agua Zarca. Ce projet de l’entreprise énergétique DESA concerne un barrage construit sans le consentement libre, préalable et éclairé des communautés Lenca locales. Depuis 2016, d’autres personnes ont été assassinées et la COPINH et la communauté Lenca subissent des menaces, des intimidations et des campagnes de dénigrements.

Dans un article de juillet 2021, le CNCD-11.11.11 faisait part de la petite avancée en termes de justice et de lutte contre l’impunité, en relatant la condamnation de David Castillo, ancien directeur de DESA, pour sa responsabilité dans ce meurtre. Mais pour la COPINH, il était important que la recherche des coupables aille au-delà de la responsabilité de son ex-directeur et des auteurs matériels de l’assassinat (huit personnes condamnées en 2019). Il fallait que soient aussi poursuivis les commanditaires, notamment des membres de la famille Atala Zablah, propriétaires de l’entreprise DESA et « tout autres personnes ou institutions impliquées ». Pour cet aspect, la procédure reste encore inachevée. En 2017 une enquête internationale avait pourtant déjà conclu que les autorités honduriennes disposaient de preuves suffisantes pour identifier les responsables du meurtre, mais qu’aucune mesure n’avait été prise.

Un rapport officiel pointe les complicités

Ce 12 janvier 2026, le Groupe interdisciplinaire d’experts indépendants (GIEI), mis en place par la Commission interaméricaine des droits de l’homme, a publié son rapport final sur l’assassinat de Berta Cáceres. Il montre qu’une grande partie du financement du projet Agua Zarca (dont ceux de la banque de développement néerlandaise FMO et de la Banque centraméricaine pour l’intégration économique) a été déviée de son objectif de construction du barrage pour financer des actes d’intimidation et de violence, en ce compris l’assassinat de Berta Cáceres. Il souligne que FMO n’a pas divulgué toutes les informations nécessaires à l’enquête. Il identifie que la famille Atala était directement ou indirectement impliquée dans les actions contre Berta Cáceres, en finançant des activités de récolte d’informations ou d’observation des opposants au projet de barrage.

Le rapport montre donc qu’il s’agit d’une opération criminelle planifiée et organisée, ancrée dans un contexte plus large de violence patriarcale structurelle, de militarisation, de corruption et d’impunité. Mais aussi que les autorités honduriennes étaient au courant du plan d’assassinat et que malgré les nombreux avertissements, elles n’ont pas pris de mesures préventives, et ont ensuite commis des actions et des omissions entravant l’accès à la justice.

Quand tu es femme, défenseuse des droits humains et afrodescendante…

Le cas de Berta Cáceres montre les liens existants de complicités entre l’Etat, les forces de sécurité, les intérêts des grandes entreprises et les organisations financières, pour imposer des projets énergétiques, ou autres, au détriment des droits des communautés et de l’environnement. Le rapport souligne : « La violence contre Berta Cáceres doit être comprise non seulement comme une représaille pour son opposition à un projet spécifique, mais aussi comme s’inscrivant dans un schéma plus large de violence structurelle qui punit de manière disproportionnée les femmes autochtones et afro-honduriennes qui défendent la terre, le territoire et l’environnement au Honduras. »

Le GIEI a été créé dans le but de renforcer l’enquête sur les faits liés au meurtre de Berta Cáceres, mais aussi à « contribuer à des propositions visant à une réparation globale et à des garanties de non-répétition, conformément aux normes internationales des droits de l’homme ». Il rappelle que la suite sera également décisive, et que tous les acteurs liés au rapport doivent transformer en actions concrètes les différentes conclusions et recommandations.

Des règles contraignantes pour que l’impunité ne soit plus la norme

Dix ans après l’assassinat de Berta Cáceres, l’enjeu dépasse le Honduras. Il nous rappelle que lorsque les États et les entreprises agissent sans contrôle, ce sont les personnes qui défendent les droits humains et l’environnement qui en paient le prix, en particulier les femmes. Rien qu’en Amérique centrale, 200 défenseuses des droits humains ont été assassinées entre 2012 et 2023 [1].

Malgré l’affaiblissement de la directive européenne sur le devoir de vigilance devoir de vigilance (CSDDD), définitivement acté en février 2026, l’objectif demeure intact : rendre les acteurs économiques et publics pleinement redevables des violations des droits humains et environnementaux. L’anniversaire de cet assassinat n’est donc pas seulement un moment de mémoire, c’est un appel à poursuivre le combat pour des règles contraignantes, appliquées et effectives, afin que plus jamais défendre la terre et les droits ne soit une condamnation à mort.

[1IM Defensoras, DATA THAT HURT US, NETWORKS THAT SAVE US - 10+ Years of Attacks against Women Human Rights Defenders in Mesoamerica (2012-2023), avril 2024. https://im-defensoras.org...

Le rapport (en espagnol) est accessible sur le site de la CIDH.