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Inde : libérées par le travail

Laure de Hesselle Laure de Hesselle
30 avril 2016

Imagine demain le monde - Poids des traditions, patriarcat, violences domestiques... En Inde, le sort des femmes n’est pas toujours enviable. Pour aider celles-ci à acquérir un statut social et une autonomie financière, le secteur du commerce équitable travaille à leurs côtés. A l’invitation d’Oxfam Magasins du Monde, Imagine demain le monde a pu voir les résultats sur le terrain.

En Inde, il ne fait pas bon naître femme. Même si certaines sont nettement mieux loties, les variations d’un Etat à l’autre ou d’une catégorie sociale à l’autre étant fortes, la grande majorité subissent l’« archaïsme social » très présent. « La femme est destinée à être une épouse et une mère, explique Aurélie Leroy, chargée d’étude au CETRI. Comme elle part dans sa belle-famille, elle ne servira pas ses parents : investir en elle est donc considéré comme investir à perte.  » La démographie indienne témoigne de la préférence pour les garçons : des petites filles étant avortées ou tuées à la naissance, le pays est à présent en déficit de femmes [1].

« Il y a bien des femmes dans la politique, poursuit la chercheuse, mais elles restent très peu présentes dans le travail. Le gouvernement investit en plus dans des secteurs où elles ne sont que très peu nombreuses. » Résultat : seul un tiers d’entre elles participaient à la vie active en 2012. Le peu de considération dont elles jouissent a des conséquences terribles : beaucoup sont cloîtrées à la maison ; les assassinats et les décès par manque de soins ne sont pas rares, la violence domestique est endémique dans certains endroits.

Les associations qui œuvrent dans le domaine du commerce équitable peuvent faire une vraie différence. A l’invitation d’Oxfam Magasins du Monde dans le cadre de sa campagne Fair Chances, nous sommes allés voir sur place, dans les régions de Calcutta et New Delhi, le travail de deux importantes organisatiens, Sasha et Tara. Toutes deux utilisent le vecteur de l’artisanat (deuxième employeur en Inde, beaucoup dans l’informel) pour procurer des revenus aux oubliés de « l’Inde qui brille », mais aussi financer des projets connexes [2].

Les acheteurs indiens de ce type de produits sont rares : les prix nécessairement pratiqués sont trop élevés et seuls 20 % de la population seraient informés de l’existence du Fair Trade. C’est donc sur les pays du Nord que repose la survie de ces organisations, alors que la crise économique mondiale se fait très nettement sentir, singulièrement dans le secteur artisanal. Tara a ainsi perdu un quart de son chiffre d’affaires ces dernières années.

Conditions de travail sans commune mesure avec le secteur privé ou informel, suppression du travail des enfants (ils étaient 4,98 millions à travailler en 2012 selon le gouvernement, sans doute plus selon les ONG), meilleurs revenus [3], valorisation des personnes : le commerce équitable a des effets positifs évidents. Ils sont décuplés lorsqu’ils portent sur les femmes. Celles-ci acquièrent un peu d’indépendance, du respect, en profitent pour envoyer leurs enfants à l’école et trouvent des espaces de liberté essentiels. Carnet de voyage en terre d’espoir.

Kolaghat : des « âmes joyeuses » à l’atelier

Quelques brèves vues sur une branche du Gange mythique et boueux après une longue route depuis Kolkata, l’ancienne Calcutta. Au détour d’un chemin bordé d’une rizière, nous suivons une jeune fille à vélo jusqu’à une grande bâtisse de béton. Des bicyclettes dans la cour, un scooter à l’entrée : ici se rassemblent chaque jour quelques dizaines de femmes qui viennent coudre et broder. A un bureau, une dame à l’air solennel inspecte les vestes d’hiver réalisées par les couturières concentrées sur leurs machines à pédale. Dans la pièce d’à côté aux murs bleu ciel, les brodeuses assises par terre discutent. « Venir ici et travailler ensemble, c’est vraiment un plaisir, expliquent-elles. On peut partager nos soucis s’il y a un problème à la maison, et parfois trouver une solution. Ici personne ne nous juge.  »

L’atmosphère semble plutôt joyeuse et sereine. S’entendre avec les autres est d’ailleurs ici la première condition à l’entrée dans le groupe, qui décide collectivement des éventuels recrutements. Les autres préalables ? Avoir vraiment besoin d’un revenu supplémentaire et avoir du temps à investir. Car le travail s’ajoute aux tâches domestiques qui restent à leur charge. « On cuisine, on nettoie, on s’occupe des enfants, c’est dur mais c’est possible ! Et on a toutes une machine à la maison, on peut y rester quand c’est nécessaire. »
« Chacune a son histoire, remarque Sujata Goswami, directrice exécutive de Sarba Shanti Ayog, la branche « développement » de Sasha, mais pour beaucoup leur lieu de travail est un endroit à elles, où elles sont libres par rapport à leur domicile où il y a beaucoup de restrictions.  »

Les artisanes sont payées à la pièce, selon un tarif qu’elles décident en groupe. Une épargne collective est organisée pour pouvoir aider l’une ou l’autre en cas de coup dur ou de besoin exceptionnel. « Quand nous réalisons des études d’impact, remarque Sayanti Banerjee, chargée de projet au sein de Sarba Shanti Ayog/Sasha, nous remarquons toutefois combien il est difficile pour elles d’exprimer des envies personnelles. Elles souhaitent des améliorations, des biens pour leurs enfants, leur mari, leurs parents, mais presque jamais pour elles-mêmes.  » Constat identique côté santé, les femmes ne sont pas promptes à aller voir le médecin quand cela les concerne. Pour les plus éloignées des systèmes de santé, Sasha travaille ainsi avec une petite équipe de trois soignants qui se rendent sur le lieu de travail, les familles des artisans étaient conviées également à la visite.

A l’étage de l’atelier, il y a des piles et des piles de tissus. Beaucoup sont recyclés, à la fois par tradition et pour économiser les coûts de la matière première. « Le premier objectif était de donner la possibilité aux femmes de gagner de l’argent, raconte Deepali, l’une des fondatrices de la Kolaghat Socio Economic Welfare Society. Mais l’idée c’est de renforcer l’indépendance du groupe, plus que des individus. Le collectif passe avant tout. » Avec les responsabilités qui l’accompagnent : en cas de grosse commande il faut y mettre un coup, ce qui n’est pas toujours apprécié par la famille. « Nos parents nous soutiennent quand même souvent, parce qu’ils connaissent l’endroit, savent que la compagnie est bonne. Et que nous serons ici “des âmes joyeuses”.  » « Avec le commerce équitable, insiste Roopa Metha, la fondatrice de Sasha, il n’est pas question de charité. Les responsabilités et l’engagement sont partagés par tous. Et dans les groupes de femmes, l’amitié est un facteur très important. »

Avec un vrai pouvoir de résistance : à Kolaghat, les femmes ont ainsi protesté – avec succès – lors d’une arrestation arbitraire, et même sauvé des arbres promis à la coupe en intentant un procès. « A la fondation de l’atelier, se souvient Deepali, les gens du village disaient qu’on perdait notre temps, qu’on ne réussirait jamais. Mais aujourd’hui nous avons gagné le respect de tous.  »

  (Crédit : © L.d.H. )

Habra : à travail égal, salaire égal

Nous approchons cette fois de la frontière du Bangladesh. La végétation est luxuriante, la grande majorité des habitants du village sont des fermiers, mais les revenus sont souvent insuffisants et aléatoires. C’est ici qu’est née la petite entreprise de Dilip Das, Shanti Handicrafts, qui travaille le cuir. Créée dans une maison en terre battue, elle emploie une vingtaine d’artisan(e)s qui occupent à présent un grand bâtiment en dur. Du lundi au samedi, huit heures par jour, les hommes découpent, collent les pièces de cuir, y impriment des motifs, tandis que les femmes, les doigts protégés par un petit manchon de caoutchouc, colorient ces derniers à la main avec un pigment délayé dans une solution alcoolisée.

Ici, les besoins financiers sont tels dans le village que le travail des femmes est plutôt accepté. Par nécessité. « Les groupes mixtes sont intéressants, remarque Roshni Mukherjee, de Sasha, car le lieu de travail est un espace de discussion sécurisant, et les hommes notamment peuvent se rendre compte des griefs des femmes. Attention, cela ne suffit pas toujours à changer les choses à la maison : certains ont une personnalité très libérale et coopérative au travail, mais totalement inverse dans la famille...  » C’est Dilip qui nous reçoit dans son bureau, son épouse Tapashi nous servant thé et gâteau. Mais Sujata Goswami nous a prévenus : « En réalité, c’est elle qui sait tout, et quand nous appelons Dilip, il nous répond toujours : “Laissez-moi demander à ma femme” !  » Leurs rôles respectifs sont devenus sujets à plaisanteries, et Dilip raconte volontiers comment il a « piégé » Tapashi, en lui laissant les clés de l’entreprise par surprise pendant trois semaines, afin de l’impliquer.

Pour le couple, être une entreprise fair trade, c’est synonyme de transparence, de dialogue. « Une réunion mensuelle est organisée pour discuter des différents problèmes. Au début, cela se concentrait beaucoup sur les salaires, mais avec le temps les discussions sont devenues plus larges. Et si jamais quelqu’un a des difficultés avec un modèle par exemple, on en parle, on essaye de résoudre la question. » Nanda, une artisane, confirme : « Dans mon travail précédent, on ne s’occupait pas du tout de notre situation, ici, s’il y a un souci, on en discute. » « Nous sommes plus impliqués dans l’entreprise, ajoute l’un de ses collègues, et puis c’est “à travail identique, salaire identique”. » Car Shanti Handicrafts verse des salaires à ceux qui travaillent à plein temps, ceux ou celles à temps partiel (ou ramenant du travail à la maison notamment pour leurs épouses) étant payés à la tâche. En cas de baisse des commandes, tout le monde s’occupe des stocks, prépare les expositions et ventes à venir, histoire de maintenir l’emploi et donc les revenus.

Badarpur : « Je ne suis plus obligée de mendier »

L’arrivée dans ce bidonville du sud de Delhi ne se fait pas sans mal. Un meurtre a eu lieu pendant la nuit précédente, et bien que les raisons du crime ne relèvent absolument pas de la religion, mais plutôt d’un conflit lié à la drogue, le fait que le meurtrier soit musulman, la victime hindoue et que la police semble inactive (« achetée », estiment certains) provoque des heurts. Au travers de ce fait divers apparaissent nombre des difficultés rencontrées dans ce quartier en forme de dédale aux minuscules allées, où l’on ne peut se tenir à deux de front : promiscuité, conflits interreligieux, drogue, corruption... S’y ajoutent trop souvent la violence domestique et le piètre état de santé des habitants.

Les logements étant illégaux, aucun service de ramassage des ordures ou d’assainissement des eaux n’est mis en place. La dengue a fait une cinquantaine de victimes ces derniers mois. Et, à deux pas de là, la vieille centrale électrique au charbon qui alimente Delhi pollue impunément.
Dans l’atelier que nous rejoignons finalement, aux murs couverts de bocaux plein de perles, nous sommes accueillis par une dizaine d’artisans, principalement des femmes. C’est Sumita, 35 ans (« plus ou moins, je n’ai pas de certificat de naissance »), qui gère la petite équipe. « Ça donne du sens à la vie de s’occuper des autres. Pour les femmes, ce n’est pas facile de sortir de la maison, une femme qui travaille n’est pas bien vue. Mais si on a du mal à trouver de l’argent pour manger, pourquoi ne pourrions-nous pas tous travailler ? Ceci dit, ces derniers temps les commandes ont diminué, il est très difficile d’assurer la continuité, d’avoir du travail tout le temps... » Alors qu’elle nous explique comment elles soutiennent collectivement les femmes du quartier victimes de leur mari ou de la police, Nassim, une jeune musulmane – la seule du groupe – se tourne vivement vers nous : « Moi, c’est grâce au groupe que j’ai pu sortir. Abandonnée par mon mari, j’ai dû rentrer dans ma famille et c’était toujours comme s’ils me faisaient la charité, lance-t-elle d’un trait. Et puis ils pensaient que si je sortais j’allais faire des mauvaises choses. Maintenant, quand je veux faire un cadeau à mon fils, je ne suis plus obligée de mendier auprès de mes frères.  » L’association Tara qui s’occupe du projet gère ici un petit centre de santé. « Nous essayons de lutter contre les charlatans qui leur donnent juste des antidouleurs mais ne les soignent pas vraiment. Les médecins sont trop chers pour les habitants. Dans notre centre, c’est 10 roupies la consultation, à condition de faire partie de la mutuelle. [4] »

A l’étage, c’est un centre de formation, notamment en informatique, qui accueille enfants comme adultes. Les tuition centers, centres de cours de soutien ou de perfectionnement, sont un véritable business en Inde. Ici, tout est gratuit. Cela permet particulièrement aux filles, en général très peu mobiles et qui ne peuvent donc aller suivre des cours loin de chez elles, d’accroître leurs compétences. Les enfants inscrits reçoivent quant à eux de l’aide, y compris matérielle : ce jour-là, le colis comprenait aussi bien légumineuses que plumiers et cahiers. De jeunes ados jouent des saynètes, racontent l’assassinat d’un bébé fille ou l’alcoolisme et la violence d’un père. Une vieille dame dans l’assemblée se lève : « Nous devons tous croire à l’égalité homme-femme ! Une fille vaut dix fils ! »

  (Crédit : L.d.H. )

Bawana : fonder son affaire

Lors de l’accueil des Jeux du Commonwealth, en 2010, les autorités de New Delhi ont décidé de faire place nette... Après avoir rasé des quartier entiers, elles ont déplacé les populations à des dizaines de kilomètres, leur « offrant » un bout de terrain et de l’argent pour construire une maison. Et se sont arrêtées là. Des milliers de personnes se sont alors retrouvées sans emploi, la ville (leur lieu de travail) étant presque inaccessible : il faut prendre trois bus, payer 70 roupies, pour un trajet de plusieurs heures.

Le quartier est sans électricité, sans eau courante chez certains. Les migrants plus récents ont construit des huttes de terre autour du dépotoir. C’est là, à la limite entre maisons en dur et maisons de terre, qu’est installé l’atelier de Ruksana. Migrante venue du Bihar, mariée à 15 ans, rigoureusement interdite de sortie, elle a six enfants, a fait quatre fausses-couches. « On ne connaissait rien à la contraception, alors les enfants continuaient à arriver. » Des enfants qu’elle espérait quelquefois malades, trouvant ainsi une excuse pour sortir. Aujourd’hui elle est pourtant une femme très respectée : grâce à la rencontre du professeur Sharma, le fondateur de Tara dont le portrait orne tous les ateliers de l’association, elle est parvenue à convaincre son mari et surtout sa famille de la laisser fonder son affaire. « Maintenant toute ma famille travaille ! J’ai lancé la tendance... Tous mes enfants vont à l’école, l’aînée est au collège, je ne veux pas que mes filles vivent ce que j’ai vécu. Au début, quand on disait aux gens qu’il ne fallait pas faire travailler leurs enfants mais bien les mettre à l’école, ils se demandaient comment ils allaient pouvoir manger. C’est pour cela qu’il faut donner du travail aux femmes.  »

Mais l’atelier subit la crise mondiale lui aussi. Les commandes ne sont pas nombreuses, seules huit femmes travaillent encore ici. « A présent on propose des microcrédits, avec 1 % d’intérêt, pour qu’elles démarrent leur propre affaire ou s’associent avec leur mari.  » 750 microcrédits sont ouverts auprès de Tara, dont l’objectif est d’atteindre les 3 000 bénéficiaires. « Il nous faut trouver d’autres moyens de générer des revenus, explique Pankaj Mehndiratta, un responsable de l’association. En créant un lien avec les familles pour qu’elles se sentent responsables : c’est parce qu’elles remboursent que d’autres peuvent à leur tour être aidées. »

A côté de chez Ruksana, une petite pièce du rez-de-chaussée est remplie d’enfants, des élèves des cours de soutien. Bientôt de la musique s’élève et des adolescentes se lancent dans des chorégraphies bollywoodiennes endiablées. Leur professeure ? La fille aînée de Ruksana, qui transmet ainsi à son tour à la communauté la liberté que sa mère a conquise.

[1Le ratio, tout à fait anormal pour les 0-6 ans, est de 914 filles pour 1 000 garçons. Il manquerait 60 millions de femmes.

[2Tout particulièrement pour Tara, dont l’origine est le travail social,le commerce équitable étant un vecteur pour rendre celui-ci possible. Chez Sasha, la création d’ateliers et la commercialisation des produits des artisans sont les bases du mouvement.

[3La hauteur de ceux-ci n’est pas très élevée, mais elle atteint au moins le salaire minimum réglementaire, et le fait d’accéder à un double salaire peut changer bien des choses.

[4La cotisation annuelle est de 250 roupies. Les non-membres sont bien entendu reçus, mais payent plus cher.

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  • Arnaud Zacharie

    3 mai 2019
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